‹ Correspondance intime. PubliéeChapitre 10 sur 15 · L2CII · texte numérisé non relu

L2CII

A MÉLAME VALDOR

Lyon, lo 9 mars 1837.

Avez-vous souffert du fléau , ma chère Mélanie ? Avez-vous vu souffrir quelqu'un d'aimé ? Je vous plains, car vous avez tout au moins été bien triste au milieu de cette vaste infirmerie qui s'étend jusqu'à nous. Tout Lyon est courbé sous des ailes sombres. Les théâtres ont été fermés, les collèges aussi. Mon fils a été renvoyé avant-hier soir du sien, car l'épidémie vient aussi d'é-

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dater à Grenoble. Ce cher fils est arrivé bien portant et joyeux comme un écolier qui ouvre sa cage, n'importe à quel prix. Mon Dieu ! que son âge est beau, et qu'il fait du bien à ceux qui sont à côté ! Il m'a relevée de terre où j'étais tombée après avoir guéri toute ma chère famille. Quelle année ! trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, le visage caché d'un lambeau et chantant la fj.im 1... Je ne peux pas vous dire ce qui m'arrache l'âme, — jugez. Non, non, jamais Paris n'a de ces aspects, de ces attitudes, de ces longs désastres tout nus. — ■ Ah ! les puissants n'oseraient pas laisser arriver la faim si au fond de tant de familles ouvrières. — Allez ! le peuple de Lyon, que l'on peint orageux et mauvais, est un peuple sublime ! un peuple croyant. C'est vraiment ici , et seulement ici , qu'une pauvre madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans le cœur... et ils chantent comme des enfants soumis. C'est là le miracle. — ]\Ioi. je deviendrai folle ou sainte dans cette ville. — Et ils n'ont pas peur du feu pourtant, ceux-là, mais ils ont peur de la Vierge de Fourvières. — Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles intunes. On a versé quelques secours — quelques seaux d'eau dans la mer. — Ce n'était pourtant pas pour cela que je voulais vous écrire, — mais j'ai le cœur ouvert, et puis,

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je connais le vôtre ; je vois vos grands yeux regarder ces choses et je leur rends la justice de les voir en pleurs.

Mon Dieu ! je demande pardon à M. Raynal de l'avoir oublié et mis au bout de ce terrible cortège. Tout riche qu'il est, il est bon, et c'est aussi un souffrant, car il est toujours malade et dévoré de l'amour littéraire. C'est avec cette lettre, je crois, qu'il vous envoie un livre, ou des livres, qu'il avait l'espoir de vous offrir lui-même, mais la grippe a barré sa route. Soyez vous pour ce jeune auteur qui vous aime et qui l'a si bien chanté . Si vous pouvez être encore un doux appui pour ces petits enfavts^ soyez-le.

Nous avons eu l'espoir de retourner à Paris, il s'est défait, renoué et défait encore. Dans quarante jours nous quittons Lyon et nous ne savons ni pour où, ni. pourquoi. — Je vous épargne les détails d'une position semblable. Ne l'apprenez jamais. Et puis, moi aussi, j'ai foi dans la Vierge de Fourvières, ou du ciel. Je fais nombre dans ses pauvres enfants que j'ai tant aimés. Certes, je ne suis pas heureuse, mais j'ai un espoir immense et tous mes enfants bien portants, jusqu'à cette petite guérie, plus vive présentem.ent et plus énergique que les autres.

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Li2CIII

A CAROLINE BRANCHU

Lyon, le 20 mars 1837.

Ici tout chancelle. On m'a dit hier que ces deux derniers mois ne seraient pas payés. L'épidémie, la misère profonde du peuple, ont par le fait ruiné le malheureux directeur. Ecoute, chère, et si tu peux, réponds-moi sans retard. Dis si tu as bien songé aux embarras que ton cœur veut braver pour moi, et si ce n'est pas aux dépens de ta santé, si faible en ce moment, que tu recevrais tout-à-l' heure moi et mes deux petites filles que j'en-;mène afin d'éviter à mon mari la surveillance minutieuse qu'exige leur âge. Je m'arrache à mon fils qui est venu nous voir et que nous renverrons à Grenoble le jour où je partirai, moi, pour Paris avec ses sœurs. Ta chère fille à toi sera-t-elle encore à Paris vers le cinq ou 8 avril? La reverrai-je? Je le voudrais bien. Je l'aime et c'est un grand serrement de cœur pour moi de penser qu'elle n'est pas heureuse. Eh! quoi! après avoir donné asile à nos meubles, elle offre encore de le donner à nous-mêmes ! Tu sais bien ce qu'il y a dans mon cœur pour répondre à tout cela ? J'irai, je calculerai avec toi tous les moyens à prendre pour sortir de cette époque difficile dont tous mes amis ne comprennent pas comme toi la gra-

vite. Toi, tu es comme le génie de toutes les douleurs, tu les recèles dans toi, et moi aussi. Que ta charité serait mise au vif ici, où trente mille ouvriers honnêtes, pieux, meurent de misère, de froid, et cherchent, jour par jour, du pain jusqu'aux derniers étages de nos maisons, qui ressemblent à de sombres tours gothiques. Quel spectacle depuis deux mois ! Je n'ai plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui ^.WQTCi&nie et fait frt'iiiir, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple. Quelques-uns tombent morts de faim dans les rues. Ceci est vrai comme toi. — Dieu le veut-il ? Réponds-moi une ligne.

Mon mari qui t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés d'homme. Fiertés douloureuses, mon pauvre ange, et soumises en ce monde à d'étranges épreuves. Mais cette Semaine Sainte rouvre le livre des grandes et salutaires leçons, et toutes les croix tombent au pied d'une seule qui ne tombera jamais.

I i25:iV A SON MARI

Paris, 10 avril 1837.

Hier dimanche, mon cher enfant, j'ai reçu à la fois ta première lettre et celle de ton fils, qui sont venues vers moi de compagnie.

Charmante combinaison de quelque esprit qui surveille notre séparation. Comment ne sentirais-je pas en moi-même une impérissable confiance en Dieu quand il me soutient de tous côtés dans ces violentes secousses qui, sans cela, me détacheraient le cœur, car je ne t'ai pas encore dit qu'en me sentant emportée lom de toi, de m.on cher garçon que je ne reverrai bien plus tard que toi, cher Valmore ! j'ai cru qu'on m'arrachait la tête. Voit-on jamais jusqu'au fond ? Ce serait triste et l'on ne se quitterait pas.

Une lettre de M. Jars, reçue avant-hier, m'a prévenue que j'étais attendue hier à dix heures du matin au ministère du commerce. Je m'y suis rendue et M. Martin du N. (Nord) m'a fait l'acccueil le plus encourageant. Il y a de la bonté dans la figure de ce jîige d'avril, — horreur de souvenir !.. Il m'a raconté tout ce qu'il avait fait et raconté à M. Jars, et se frappait le front pour chercher à réduire l'inexplicable M. Vedel, Enfin, il m'a recommandé d'attendre l'issue d'un dernier entretien qui a dû avoir lieu ce matin, pour faire aucune autre nouvelle démarche dans ton intérêt, voulant auparavant frapper directement à cette porte d'entrée. 11 me paraît, au reste, persuadé (peut être à tort, comme M. Jars), que ce M. Vedel ne sera pas là dans six m.ois. Je n'ai pas perdu une si bonne occasion pour parler de Lyon, de ses horribles malheurs

et des pauvres prisonniers de Doullens. Il m'a répondu qu'il fallait s'occuper de moi dans le seul jour qui lui restait peut-être à être ministre : « après-demain m'a-t-il dit, je ne serai vraisemblablement rien. ^>

Je crois pouvoir t'assurer que ce serait une satisfaction très grande pour M. Jars s'il pouvait réussir à nous voir heureux. A travers ses formes froides, je vois une persévérance qui ne peut venir que du cœur.

J'ai bien du mal à m'isoler avec le tien et toi, au milieu du tapage où j'écris. Ondine chante faux de compagnie avec la fille de M"'° Branchu qui chante aussi faux qu'elle sur un piano plus faux encore. Branchu donne une leçon de solfège à Inès, et deux chats me sautent constamment sur la tête. Je ne sais où je suis, mais il fait si sévèrement froid que je ne peux me retirer dans ma petite chambre. Fais la part de tout cela, mon cher enfant, et juge du moins du besoin que j'ai de m'entretenir avec toi, puisque je brave tous ces marteaux.

Charleval, 19 juin 1837,

Arrivée hier matin à sept heures, cher ami, par un froid presque piquant, et toute la journée en courses par prés et ruisseaux, fabriques et rouages, je ne t'écris que ce matin, jour mémorable du baptême. Je ne

peux te dire ce que j'éprouve de regret tendre de ne t'avoir pas auprès de moi dans l'enchantement de verdure, d'eau bouillonnante et de frais souvenir de St-Remi que je retrouve ici à chaque pas. Il me semble que Caroline n'aurait qu'à étendre les bras pour ressaisir la santé qui court dans l'air et qui se lit sur tous les visages. Ses bons yeux que j'ai vus si tristes dans nos adieux de tout à l'heure brillaient de tout leur éclat, et les tiens, mon bon ange, ne se rassassieraient pas du charmant spectacle qui appelle les miens de tous les côtés. Je vous envoie des tendresses trempées de rosée et de parfums des bois. Je suis comme ivre de ces bonheurs sans nom, mais comme j'étais navrée en te quittant, je pleure à travers ces bonheurs là, parce que rien n'est complet, même au sein de l'excellente famille qui m'étouffe de caresses. Je pars mercredi, jour de tes adieux à Caroline, et je te plains, car ils vont peser sur ton cœur. On s'attache plus encore qu'on ne croit, et cela m'a fait aussi comprendre que la bonté est une chaîne qui devient bien solide sans avoir l'air d'y toucher.

A CAROLINE BRAN'CHU

Paris, 27 décembre (,]S!37).

Que fais-tu donc, mon doux sauveur ? Comment me laisses-tu sans aucune nou-

velle de toi ? Oublies-tu que faire le bien impose bien des obligations et que tu ne peux plus nous traiter sans tendresse à présent que tu nous a reçus dans tes bras, comme la charité, quand nous étions au bord de l'abîme. Ne sais-tu pas qu'un tel souvenir se réveille à tous moments dans le cœur avec une grande puissance, Caroline, et un besoin plus vif de te revoir, ou de sentir tes mains nous chercher dans dans cette foule froide où nous voilà. Est-ce que tu ne veux plus m'attirera toi dans les premiers jours tolérables qui vont venir, dis ? Moi, ce vœu me tourmente comme un pèlerinage sacré.

J'irai te voir pour devenir paisible en dedans de moi-même et pour vivre d'amitié pure au milieu des déceptions de l'âme.

Le tourbillon noir où j'ai tourné depuis mon retour, surtout depuis ton départ, a lié toutes mes démarches et toutes mes volontés. Mais il y a en moi quelque chose d'immuable, c'est mon affection passionnée pour toi et la reconnaissance qui s'y est jointe. Prends pitié de ces deux choses que je te prouve si mal jusqu'ici, et n'ajoute rien au désespoir de mon impuissance à te prouver que tu n'a pas un cœur plus fidèle et plus tendre, à toi !

Ton grand Dumas vient d'avoir un succès immense dans Caligiila. J'ai eu ce moment de vraie joie depuis ton départ. Sa pièce est Rome entière avec sa République déchirée

en lambeaux parla courtisane Messaline.

jYlmo Duchambge vient de dédier un charmant album à Nourrit absent, avec trois romances de moi. Il y manque ta voix d'en haut.

Je t'aime !

A MADEMOISELLE MARS

(Milan,) 19 juillet (1838). (E)

Nous arrivons à Milan il y a deux heures, et j'ai tant de soleil dans les yeux que je vois des rayons en vous écrivant.

Il a été impossible de trouver place pour cette troupe entière et nous par-dessus le marché, et nous avons été forcés de rester à Lyon quatre jours tout entiers. Jugez d'un tel supplice !

Arrivés à Turin après le plus beau voyage du monde, nous avons encore attendu deux jours à l'hôtel de la pension suisse où je vous conseille de vous faire conduire, Co;ztrada Carlo Alberto. Tout y est convenable, propre, silencieux et raisonnable de prix. On s'y fait apporter le bain. — On vous y attend. Que parlez - vous de prôneurs de moins, mon Dieu ! Votre arrivée court déjà l'Italie. Le directeur nous dit que vous ne recevrez sa lettre que le 23. Ne pensez point aux Matelots. Vous serez par ses soins

dans un bon et décent hôtel point bruyant, ni ruineux, mais il n'y a pas un trou particulier à louer dans cette ville étrange et admirable. Nous sommes, vous le verrez, dans un corridor, sans armoire, mais où nos trois lits sont très bons.

Apportez tout en fait de mode et d'ajustement.

Les coiffeurs sont iutelligents , élégants même, mais les objets de toilette sont chers. La vie seule y est traitée fort modestement. Ayez le soin le plus strict de ne rien mettre au roulage : tout arriverait quatre fois trop tard même par le roulage accéléré. On se charge ici d'empêcher que nulle part vos malles ne soient ouvertes avant votre entrée à Milan. J'irai demain moi-même au surplus chez le consul à qui je suis fort recommandée. Mais sans moi, la chose se ferait également.

Tartufe seul se jouera à la Louis XIV, le Misanthrope gardera les costumes Louis

Vous pensez que Valmore n'a pas dit un mot de vos concessions consenties ; dès Lyon, il avait arrangé les choses comme M. Maillard vous les a transmises.

Vous ne trouveriez pas à louer à prix d'or chez un particulier, et je vous répète qu'il est ici de très beaux et bons hôtels pas trop chers.

Valmore sait d'avance quel est votre

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répertoire. Venez donc le plus tôt possible.

Je ne sais moi-même ce que je vous écris, parce que l'on attend ma lettre pour qu'elle parte aujourd'hui, et que la poste est très loin. Ici pas de petite poste. Nous serons tous autour de vous. Si vous saviez tout ce que l'on dit de vous dans chaque ville où nous arrêtons, vous jugeriez du bonheur qui m'a suivie pendant le chemin 1

Vous aurez de la poussière, mais un chemin dans les Alpes facile comme le boulevart de Paris. Mais que de beautés inconnues. J'ai failli me jeter hors de la diligence pour me mettre à genoux devant Dieu qui a fait tout cela, sans vous compter, vous, un de ses plus parfaits ouvrages.

Prenez de légers manteaux pour la nuit du Mont-Cenis, où le vent se ressent du froid des neiges qui s'y trouvent. Je ne suis pas fatiguée, tant le soleil vous soutient haut. L'Italie est pleine de brises inconnues en France durant les grandes chaleurs.

Nous vous attendons avec tous les sentiments intimes que vous nous connaissez et l'émotion que donne ici la nouvelle de votre arrivée. Le directeur ne s'en tient pas d'orgueil. La salle n'est pas très grande, mais d'une coupe harmonieuse. Ah ! mon Dieu ! j'oublie sans doute quelque chose... mais il est plus que temps, après vous avoir embrassée de toute mon âme, de me signer, votre fidèle MARCELINE Valmore.

A PAULINE DUCHAMBGE, A PARIS

Milan, 30 juillet 1838.

J'ai tenté Dieu, Pauline ! A force de lui demander l'éloignement de ce qui me faisait mal à Paris, Dieu m'a jetée loin de tout ce qui m'y attachait. Depuis trois semaines que je t'ai quittée, je roule dans un tourbillon de poussière et de soleil. J'ai les yeux pleins d'églises et de montagnes, et l'âme si saisie de ce brusque changement de choses, que c'est à tout moment que je me demande si je rêve.

Je t'ai écrit de Lyon. D'ici je ne l'ai pas tait encore, sinon en moi-même, car je suis d'une tristesse sans nom de ne plus t'avoir dans l'air que je respire. Ma santé, qui s'est soutenue à Lyon, s'est altérée en partant. On m'a volé cent francs dans la maison où nous avons été reçus; je sais qui, mais je n'ai pas dû le dire. Si pauvres et si dépouillés, c'est une pitié.

Milan est livré au vestige de la spéculation, à l'occasion du couronnement. Une seule chambre coûte 500 francs pour l'époque, dans les quartiers les plus déserts. Une fenêtre sur la place du Dôme est louée mille écus pour dix-sept jours. J'ai arrêté un petit

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logement bien situé, passablement garnie sur le Cours, pour M'''° Mars, au prix de quinze cents francs, et l'on n"a voulu me louer qu'à la condition de le prendre pour deux mois, ce qui fait sept cent cinquante francs par mois. L'hôtel est deux fois plus ruineux encore, et l'ambassadeur de France, M. de SaintAulaire, a pour dix-sept jours un grand salon, une chambre à coucher, une à manger et deux de domestique, qu'il paye dix mille francs. Je suis au désespoir, et nous ne gagnerons pas assez pour payer nos lits. M"° Mars, j'en ai bien peur, sera fort mécontente, mais notre exemple la convaincra. C'est M"'^ Grevedon et son Mentor à Milan, qui ont trouvé et pris au vol cet appartement dans le plus beau quartier de Milan et chez un ami particulier. Donne ce détail à Julienne, je t'en prie, et, si tu peux ^ donne-le également à Dumas, afin (\uelle et lui se consolent de n'être pas venus danscette époque dévorante. Mon cher Valmore couche dans un corridor, et nous dans une chambre sans meubles, sans rideaux, nos malles par terre, à moitié brisées aux douanes. Valmore est d'autant plus anéanti de ce concours de malheurs que le théâtre reste désert, car jusqu'à l'époque de l'arrivée du roi et des étrangers, tous les Milanais sont à la campagne, tandis que l'on fait peindre et décorer leurs maisons de ville. Au milieu de ces choses je couve un désespoir dont toi

— iig) — seule connais toute l'étendue, et je suis folle à l'intérieur de moi-même, en tâchant de faire bon accueil au malheur. M. Vedel est un homm.e affreux.

Si Dumas ne réussit à rien dans ses espérances pour son avenir, tout le nôtre est anéanti. Le gouffre qui nous attend est ' sans fond. Je ne sais si le climat de Milan est toujours ce qu'il nous semble, mais nous ne pouvons nous soutenir, dévorés de sommeil, sans dormir. Où est-tu ? Mon Dieu, que fais-tu toi-même dans cette triste vie où je ne puis retrouver ta main qu'elle ne m'échappe encore !

Nous avons pris un maître d'italien et je vais tâcher d'en trouver un de piano pour les chères petites, afin qu'elles ne perdent pas tous les jours qui s'envolent, pour moi, vides de travail sérieux. Je meurs des fatigues de mon sort sans rien gagner pour l'avenir. Ecoute, Pauline, je sens en moim.ême qu'il y a là-dedans plus que du hasard : il y a volonté de la providence qui me châtie, et M. Vedel et d'autres ne sont que les instruments aveugles de cette justice sévère. Mais pourquoi mes enfants innocents ? pourquoi Valmore ? pourquoi mon cher et soumis Hippolyte resté là-bas, tout seul, comme un orphelin? Pardonne-moi de jeter sur ton cœur si triste tout ce qui remplit le mien; mais toi, tu m'aimes, Pauline, et ce n'est plus même ta raison qui accueille

et pèse mes larmes : c'est ton âme, la vraie sœur de la mienne.

Je t'envoie, comme un sourire, mon premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je les dédie. Venir en Italie pour guérir un cœur blessé à mort d'..., c'est étrange et fatal.

Répète bien à mon cher Hippolyte ce que je suis obligée de te dire et de faire moimême : c'est que s'il n'affranchit pas ses lettres jusqu'à la frontière, je ne peux et vous ne pouvez les recevoir. Je suis sûre que c'est à cela que je dois attribuer de n'avoir pas encore reçu de lettres de lui, de toi, de France. —Tous les accents qui m'entourent me semblent des cris sauvages. Je m'imagine qu'ils jouent la comédie. La divina lingiia est une des plus rudes choses de ce monde. On ne comprend pas les nègres en arrivant aux colonies, mais leur voix ressemble à une haleine d'oiseau. — J'ai entendu à Turin seulement une céleste voix d'église: Dieu respirait en elle. Je suis toujours prosternée à présent, et Dumas a bien pris en moi cette réponse : « J'irai sur mes genoux. » Je joins ici la fleur du Mont-Cenis et une herbe cueillie au dôme merveilleux de Milan. Je t'ai pleurée au pied de ces cinq mille statues. Pourquoi ne peux-tu les venir regarder avec nous. Ce voyage en lui-même n'est rien pour la fatigue , mais il fait de

l'éloignement et des jours entre nous. — Dis à ta bonne Gérardine que nous l'aimons bien pour le paradis de propreté élégante qu'elle te renouvelle tous les jours. Ici, quel mélange d'impure saleté et de merveille des arts !

Au revoir ! Je prie à chaque madone pour toi, comme Carlin pour Clément.

Ce climat est exactement celui (qui) m'a tuée à Lyon, étouffant comme l'Afrique et le lendemain, froid et aigre. Je ne peux me décider à fermer ma lettre, comme si j'allais cesser de te voir. Prends soin de toi pour moi!

A CAROLINE BRANCHU

Milan, le 6 août 1838.

Tu ne l'auras pas cru, ma chère Caroline, et moi, je ne le crois pas encore. Il s'est passé en nous un tel déchirement, après avoir signé notre départ de Paris pour nous exiler par voie et par chemin en Italie, que Valmore a failli en être frappé d'un coup de sang. Nous nous regardions comme privés de la parole, et en cinquante heures nous avons fait nos malles, nos visites d'adieu, placé nos meubles, arrangé l'avenir de mon cher fils, que nous quittions avec désespoir, et

puis, Caroline, nous sommes tombés dans la diligence, mon pauvre Valmore, moi et mes deux filles, harassés de lassitude et d'étonnement, d'un étonnement, je te l'avoue, qui ressemblait beaucoup à de l'effroi. Mais l'autre effroi de nous retrouver encore sans place nous a étourdis sur les dangers d'un tel voyage et nous nous sommes jetés à la providence, puisque M. Vedei l'a ainsi ordonné dans son impassible autorité. Je te dis devant Dieu que cet homme manque d'âme et de bonne foi. Il a trahi sa parole d'honneur qu'il disait valoir plus qu'un écrit. Mais ce n'est pas de lui dont je veux te parler.

Je suis bien sûre que notre bonne et sincère Berteau m'aura remplacée, comme elle me l'a promis, en t'écrivant cette espèce d'enlèvement en ballon. Elle a vu par ses yeux, mon cher ange Caroline, le bouleversement où m'a jetée cette résolution désespérée de Valmore, à la nouvelle que, dans huit jours ^ l'Odéon fermait, et qu'il était sur la rue. Ah ! vois-tu ! il faut passer de telles circonstances pour en comprendre l'amertume. M"° Mars s'est mise en quatre pour faire entrer mon mari aux Français comme régisseur, comme acteur, n'importe : tout a été inutile. Une porte de bronze, dont M. Vedei tient la clé, s'est fermée sur Valmore... Mais, mon Dieu, je te répète toujours la même chose, sachant bien pourtant que la

plainte ne change rien aux choses et que le sort du plus honnête homme tient à l'insolent pouvoir de la médiocrité souvent.

Nous voici à Milan, où M"° Mars va venir jouer un mois. Les fêtes du couronnement, qui s'y préparent, mettent tout hors de prix. Une chambre, un trou, se loue cinq et six cents francs par mois, une fenêtre sur la rue mille écus pour dix-sept jours. Juge comme nous sommes logés au milieu de ces ruineuses circonstances. Mon mari a beau gagner sept mille francs, nos voyages et ce séjour ici feront que nous retournerons en France, plus ruinés encore qu'en partant. D'ici et dans deux mois nous partons pour Rome, où nous resterons deux mois et d'où je te rapporterai un beau chapelet. La madone de Paméla ne m'a pas quittée depuis mon départ. C'est un beau et terrible voyage, va ! De Rome, nous passerons trois mois à Naples, d'où nous partirons pour Gênes, et de là nous reviendrons à Milan pour rentrer en France, à moins qu'un événement ne change la marche de nos plans, et que mon mari ne soit rappelé à Paris par nos amis qui s'occupent encore de nous. Moi, tu vois bien, Caroline, j'ai suivi le torrent et mon devoir. Je ne peux dire non, quand Valmore a décidé, et puisqu'il n'a pu supporter l'idée de rester une seconde fois sans place, j'ai suivi tristement sa nouvelle destinée. Ainsi, au moment où tu nous tendais les bras avec

le sentiment divin qui nous a reçus tous, il y a quinze mois, quand ton cœur, plein de joie et d'une pitié tendre, battait à l'idée de nous voir arriver chez toi, nous étions éperdus des préparatifs de notre éloignement ! Tout cela est bien triste et bien fatal. Cette dernière expérience de Paris vient de me le rendre si redoutable que, si je suivais ma volonté et que je fusse seule, je n'hésiterais pas une heure à t'aller rejoindre. Mais depuis bien des années, ma bonne et chère, je me sens entraînée par une puissance qu'il faut que j'aime et que je suive en aveugle. Il y a làdedans, vois-tu, de la destinée, je pleure et j'obéis.

Il faut, mon bon ange, quand tu me répondras, que tu aies le soin d'affranchir tes lettres jusqu'à la frontière, comme je le fais moi-même, sinon je serais privée de la consolation de tes nouvelles. Nous verrons Nourrit avant quatre mois. Ma fille a écrit à la tienne si fort à la hâte qu'elle n'aura rien compris à sa lettre, A présent que je suis un peu moins troublée, je vais lui expliquer comme à toi ce qui nous a fait quitter Paris. Le correspondant des théâtres n'a laissé à mon mari que quelques heures pour se décider à ce parti extrême.

J'aurais bien préféré que ce coup de vent nous eut emportés à Londres. La certitude de l'y trouver eut été un motif de courage, et puis ma fille et moi comprenons l'anglais.

Nous sommes ici comme au milieu des sauvages, et je me sauve, dans les belles églises, de l'ardente chaleur du ciel et des froides maisons dans lesquelles notre exil passe tristement. J'ai la tête fatiguée de tous ces événements et je suis encore ivre d'un pareil cauchemar. Valmore se conduit avec courage et caractère, mais je vois combien il souffre de cette dernière déception. Tiens, Caroline, nous avons, toi et moi, des cœurs qui servent de but aux flèches des méchants, et nous ne pouvons même nous consoler ensemble de nos blessures... Au revoir, ma sincère, vois à quel prix j'ai été parjure à mon serment d'aller te voir, et ne m'en aime que plus, puisque j'ai tant souffert.

Je t'envoie un trèfle cueilli à la porte de Milan dans une triste solitude.

A MADEMOISELLE MARS

■ Milan, le 8 août 1838.

Votre chère lettre m'est arrivée hier soir, et je hasarde d'y répondre, malgré l'idée qu'elle ne vous parviendra pas. Si vous passez le Simplon, on assure que vous ne pouvez prendre par Lyon. Je vais m'occuper tout à l'heure de ce qui concerne votre

lit. Si ce billet, écrit à la hâte, vous tombe dans les mains, qu'il vous rassure au moins sur le vol qui m'est personnel. C'est ma faute. J'ai cru à la probité vantée de la servante de la maison, et je n'ai pas enfermé mon argent. II a disparu, et je n'ai pas voulu perdre cette malheureuse. Les grandes routes sont sûres, parce que l'on n'y donne sa confiance à personne. A cet égard, dites, je vous prie, et écrivez que tout ce que vous ayez de précieux est confié à une occasion sûre, une maison de commerce qui s'en est chargée. Moi , j'ai dit la même chose partout pour vous ; que toutes les personnes qui vous entourent répandent la même chose. Tout le monde assure qu'il n'y a pas le moindre risque par le Simplon, et le chemin est plus direct.

M"^ Sophie est rétablie entièrement. Vous savez que la joie est un bon médecin, et votre arrivée imprévue lui en cause une très vive. Pour moi et nous, c'est exactement la seule que je pourrai ressentir à Milan. — Surtout il me fâche beaucoup que le théâtre, la salle du moins, soit sombre comme une église, et les loges pour s'habiller, atroces. On vous en formera une artificielle et plus grande, voisine de la scène.

Je savais* avant mon départ la vente de votre maison, mais à des conditions difficiles. Il me paraît qu'elles sont remplies, et vous pouvez juger que j'en ressens du bien-

être, car je n'étais plus tranquille de vous sentir dans votre petit palais.

Sûrement que tout ce qui est de Milan voudra s'y trouver pour les fêtes et que M. Nota y reviendra. Mais il sera bien remplacé, en cas d'absence, par M. Artaria, d'un caractère obligeant et sur. Votre hôte est aussi renommé pour un très honnête homme, et français, ce qui est fort agréable pour les détails de l'appartement. Il est grandi de l'honneur de vous posséder et fait, pour Milan, du grandiose dans ses petites chambres. Il n'y a de majestueux ici que les églises, le grand et admirable hôpital, le saisissant arc de triomphe et quelques maisons riches dont nous ne voyons que les dehors et les beaux balcons. — Un lit à l'hôtel, dans un coin, se paye trente francs par nuit. Tout est blanchi à neuf, blanchi, tendu et peint fraîchement. Les étrangers commencent à abonder, et les riches équipages à revenir de la campagne. A dater du jour où nous vous espérerons, nous irons à toutes les arrivées connues des voitures pour vous attendre et vous guider. Je ne peux deviner par votre lettre si vous avez reçu ma seconde, et celle-ci est encore bien lancée au hasard; mais j'aimerais mieux vous en écrire ainsi cinquante que d'en négliger une. Il ne me sera jamais donné de vous prouver à quel point je vous aime, je l'essayerai du moins toujours.

Que vous avez été bonne pour mon pauvre Hippolyte ! et que sa première lettre, reçue par votre soin, m'a fait de bien dans l'inquiétude où me laissait son silence ! Et M. Dumas qui ne perd aucune occasion de justifier mon affection, je suis désolée qu'il ne vienne pas; mais s'il est en Suisse, vous sentant à Milan, il n'y pourra tenir. Seulement, où coucherait-il, sinon dans l'une de nos humbles chambres , offerte seulement de si bon cœur qu'elle lui en paraîtrait jolie.

Ah ! que je vous attends et que je vous chéris !

A SON FILS

Milan, le 12 septembre 1838.

... 11 tombe depuis trois jours des torrents d'eau de ce ciel que tu te figures si ardent et si bleu. Pour te faire une idée juste de ce climat mobile et d'une action mauvaise sur les nerfs, rappelle-toi Lyon, qu'il me retrace plus que je ne voudrais, mais dans cela des rues larges, des maisons basses et en granit; la plus belle cathédrale des rêves d'Adrienne et des églises du IV^ siècle, encombrées de richesses et de tombes; quelques jolies femmes bien fières, bien froides; quelques hommes grands et droits comme des

peupliers, s'élevant au-dessus d'une population rampante de nains, de bossus, d'êtres difformes et traînants, tu auras une idée de Milan, tout rempli d'un parfum de résine et de tabac, de fromage et de jambon, qui porte au cœur, par les rues et jusque dans les loges des théâtres. Je n'ai vu que par récit les fêtes du couronnement, la pluie et la foule m'en ont éloignée. L'amnistie de tous les exilés politiques et la restitution de leurs biens a causé une immense sensation de joie. Dis ce peu que je t'écris à ma chère Adrienne, que je vais entretenir d'autre chose. Sans négliger tes devoirs, quand tu pourras voir M™° Duchambge, vas- y, et chez le pauvre Hilaire. Je te récrirai bientôt. Ceci n'est qu'un tendre embrassement de hasard dont je n'ai pas voulu priver ma tristesse. J'ai du courage pourtant, mon fils, car ceci est l'accomplissement d'un devoir dont je prie Dieu de diriger la récompense sur toi et sur tes sœurs, qui t'embrassent, comme ta mère.

18 sepknibre.

Mon bon ange, nous n'avons plus d'incertitude sur le désastre dont nous étions menacés. Tout est déclaré maintenant. Le directeur se retire avant le payement du second mois, et nous voilà libres... sur une route aride, sans argent, sans appui que la providence ! Prie-la pour ta pauvre famille.

Je ne sais le parti qui va suivre. Mon cœur m'emporte vers toi, et si ton père n'est pas forcé, par un sentiment de compassion, de se joindre à cette malheureuse troupe pour tenter le hasard dans quelque ville d'Italie, nous te rejoindrons bientôt !... Comprends ce mot, Hippolyte ! M"' Mars porte ellemême cette lettre à Paris ; l'autre occasion a manqué. Tu iras la voir si tu peux, car elle est bonne et a ressenti bien des chagrins à Milan par la perte d'un fidèle domestique et de tout l'argent de ses représentations. Les couronnes qu'elle a reçues ne la consolent pas.

Tes soeurs sont à leur leçon. Ton père court pour cette horrible affaire. Nous sommes à la fois consternés et pleins de fièvre. Sois tranquille pourtant sur notre courage. Dieu ne nous abandonne pas. Qu'il veille sur toi, ma chère espérance.

L2c:x:ii

A PAULINE DUCHAMBGE

Milan, le lOscplenibre 1838,

11 n'y a plus de parole à dire, mon cher ange. Le désastre ne nous menace plus, il est arrivé. Tu vas savoir tous les détails matériels par M"" Mars, qui en a souffert aussi.

Qu'ai-je besoin d'ajouter pour te déchirer le cœur ? A peine savons-nous comment nous allons regagner Lyon, et si Valmore, par délicatesse, ne sera, pas forcé de rester encore en Italie pour suivre ces malheureux comédiens qui ne peuvent en sortir. C'est là une idée à me faire entrer en désespoir, car si l'effroi nous attend en France à l'entrée d'un hiver, sans asile et sans place, juge de ce qui s'offre à nous dans ce pays perdu, sinon la mendicité dans son horreur. J'étouffe.

Pourtant un rayon de joie immense m'a réchauffé le cœur après la nouvelle de cette faillite, mon fils et toi !... Retourner à toi, le ressaisir dans nos bras plus faibles que jamais de tant d'efforts, vois-tu, Pauline, cette pensée m'a surmontée et j'en ai défailli. Ondine, Valmore et Inès en bondissent d'impatience; moi, je ne sais quoi d'accablant m'ôte la parole, car cet effroi de rester, d'aller à Nice avec ces infortunés, se réveille à chaque instant en moi comme un tocsin. Ah ! la misère en France est moins misère encore qu'en Italie. Non, tu n'as pas idée de ce que nous en connaissons, c'est impossible de froide tristesse et de dégoût.

Je t'écris pour remettre à M"" Mars quelque chose de moi pour toi. Mais tu recevras une lettre, j'espère, avant celle-ci, plus claire sur notre marche, car la sienne va éprouver du retard. Elle va voir Venise et

s'arrêtera peut-être quatre jours à Lyon; avant cela Dieu nous aura peut-être éclairés et retirés nous-mêmes de cette épreuve si dure, où j"ai marché soumise, tu le sais, dans l'idée secrète que c'est une expiation. Toi, tu m'auras plainte et devinée. Toi, tu as pleuré de mes larmes : je n'ai pas à haïr l'humanité, puisque tu m'aimes, toi !

Ainsi au revoir... peut-être avec ce papier qui te porte un feuillage séché comme moi, une feuille du platane qui m'a servi de rideau à ma chambre (F), et une fleur prise au Mont-Cenis. Je les embrasse en te nommant. Qu'elles te portent bonheur ! C'est du ciel que cela vient, comme toi et notre affection !

Ondine pleure de joie Aç^ partir d'ici.

A PAULINE DUCHAMBGE

Milan, le aO septembre 1838.

Je crois que je vais te revoir. Ah ! Pauline ! je crois que je vais te revoir ! Il se passe en moi comme un transport... mais je tâche de l'étoufïer en mêm.e temps, car j'ai tant peur que ce soit une fausse joie que je m'efforce de ne croire à rien, pour ne pas retomber dans le désespoir. Tout est rompu ; nous sommes libres, abandonnés par des infâmes

et sans argent. Mais je crains même que quelque événement n'entrave enoore cette sainte et pauvre liberté. — N'importe! je t'écris et je te réponds... Je m'envole malgré moi hors de ce précipice pour ressaisir Hippolyte et toi.Hippolyte n'a pas été te revoir, il faut pardonner. 11 est au Marais, accablé de travail pour son examen. Il ne va nulle part. Il est triste, pauvre enfant, et vague et timide comme son père !

Non, je n'ai pas chaud. Non. J étouffe et je meurs de froid dans mes quatre murs humides d'où l'eau coule sur le pavé, pareil à celui des auberges de village, et pas de cheminée pour voir un rayon, et des torrents de pluie depuis quinze jours, Nous sommes tous malades, fiévreux, pris par la gorge.

Ta lettre a tout éclairé pour moi. Ton amitié seule a sur moi la puissance de l'amour. Pauvre enfant ! tu es une portion de ma vie à présent, et moi aussi je ne crois qu'en toi, Pauline ! J'ai deviné, j'ai vu ton cœur quand il a sonné et reparu... Cela est étrange, triste et doux pourtant; c'est le cœur qui ramène ainsi!

Mars est partie hier matin, par une pluie inondante ; mais elle aussi étouffait dans Milan, où elle a perdu son pauvre domestique, violet, devenu fou, puis mort... J'ai pleuré cet homme. C'était touchant et horrible. Elle perd à peu près tout l'argent

qu'on lui doit. Va la voir si elle arrive avant nous à Paris... avant nous, comprends-tu? Nous allons donc te revoir!

Valmore est levé dès sept heures; il fait ses malles. Un conducteur est venu pour arranger le voyage ; les enfants pleurent et rient en même temps et travaillent aux emballages. Il faut avoir bien souffert déjà et te bien aimer pour comprendre ce qui me serre et me brûle le cœur, et la joie de mes filles et celle de Valmore, malgré ses prévisions sombres en rentrant à Paris. Qu'y faire, en effet, nus et dépouillés de tout par ce séjour et ce voyage? Si Dumas ne peut rien, et Valmore ne trouve pas une humble place, nous sortons d'un gouffre pour un autre... Mais en France, mais où est mon fîls, où tu es, et après cela toutes les autres petites chaînes qui forment la vie !

Dumas déjà m'avait parlé de ce que tu m'apprends, et, sous le voile qu'il croyait étendre, j"ai deviné que son cœur battait. Et l'autre ? pauvre et emportée, et l'avenir ? Je le vois malheureux ou coupable encore. Mais tout cela passe à travers une idée fixe : retourner à toi, — à d'autres souffrances peut-être, au même abandon sans doute, et je sens que je le désire. Non ! il n'y a pas sur un même être tant de genres de douleurs rassemblées. Mais c'est bien le moment de se plaindre quand je sens, à tout prendre, que ma plume tremble de la joie que je te

cause et de celle que je te donne. Nous avons rassemblé de quoi aller jusqu'à Paris. Nous n'y serons, si rien ne nous arrête en route, que vers le 8 ou 12 octobre. J'irai vers toi, ou je t'écrirai en arrivant. Prends courage et espoir. — Oh ! si mon sort changeait, le tien aussi deviendrait supportable, d'un côté du moins. Mais pleurer ensemble est une douceur, vois-tu, sans laquelle tout est impossible.

Ce que tu me dis de ton projet m'a fait un serrement de cœur affreux. Toi, dépendre ! et dépendre à ce titre ? J'ai mal à la tête de cette idée. Nous en parlerons. Ondine veut t'écrire une seule ligne.

Valmore, qui t'aime bien à travers ses grincements de dents contre la destinée, te parle ou plutôt t'aime, par moi, hélas, qu'il aime aussi beaucoup. Il a horriblement souffert, mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait voir Rome (G). Et moi, sais-tu ce que je regrette de cette belle Rome ? la trace rêvée, qu'il y a laissée de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternelle^nent puissante sur moi, je ne demanderais à Rome que cette vision (H) : — je ne l'aurai pas.

Allons, allons, je te quitte; c'est pour partir que je te quitte, c'est du moins pour nous y préparer. Mars te porte une feuille du platane qui me servait de rideau, — • mais ]e serai, avant cette pauvre feuille, sur ton

cœur où je suis bien sûre que tu l'appuieras un moment. Je t'aime ! Oui.

A SON MARI

(Paris); le H aïril 1839.

N'as-tu pas été bien malade de cette torture? Cette idée ajoutée à la mienne, je suis comme ivre, et je crois t'avoir dit hier que je pensais à chaque instant au « Dernier jour d'un condamné. »

Je demande à Dieu du soleil pour toi, de la santé pour toi. J'espère que ce sacrifice compte devant sa justice, et, s'il a presque épuisé nos forces, il éveillera peut-être sa bonté. Mon cher ami! mon bon mari, que je t'aime! et qu'il me semble te l'avoir prouvé jusque dans les efforts que je viens de faire pour te cacher les souffrances infinies de ce sacrifice commencé depuis trois mois! Nous l'accomplissons à deux , mon cher enfant. Que cette pensée au moins te soutienne. Tu as besoin de tes forces physiques, pauvre ouvrier à la journée, moi j'en aurai aussi par l'idée d'avoir rempli un devoir et par l'espérance qu'ils sont toujours récompensés. Tu voyages dans ce moment. Je voudrais te faire un journal de

tous les miens, mais bah! qu'importent les détails! Tu as l'âme, et tu sais à peu près ce que je suis devenue, brisée de larmes. Nous nous sommes tous couchés à neuf heures, nos pauvres enfants étaient sauvages de tristesse.

Line était beaucoup mieux aujourd'hui.

Je te tiendrai bien exactement au courant de cette chère enfant trop mystique et trop cachée. Il lui faudrait... hélas! je ne sais quel bonheur, puisque notre amour n'est pas assez encore. Je vais demain les rejoindre avec Hippolyte et je reviendrai le soir. Tout ce mouvement dans la position de mon âme n'est que de la condescendance, et toi seul peux apprécier ce qu'elle me coûte. Après un tel ébranlement, le seul bonheur que je pourrais goûter, ce serait une entière liberté. Elle n'est nulle part, mon bon ange, et tu vas en faire la triste épreuve toimême ! Je te plains dans tout ce qui peut ajouter à notre commune douleur et je t'embrasse tendrement cent fois pour t'exhorter à tous les genres de résignation, parce que je t'aime.

Le 22.

Dans mon rare sommeil de cette nuit solitaire, j'ai du moins eu le bonheur de rêver de toi, mon ami ; c'est un grand bienfait même pour la journée. Tu faisais toi-même d'excellent café, et mes tendres supersti-

tions pourraient se réjouir, si je n'étais trop à terre, car tout ce qui t'entourait n'était que bons présages. Tu as du moins le soleil, notre ami. Ton fils, qui l'adore comme il t'adore, guette à chaque instant ce consolateur des malheureux.

A SON MARI

Parif, le 25 avril 1839.

Je te sens arrivé. J'assiste, du fond démon isolement, à ton réveil sans moi. Je sais que c'est bien triste, va! Je sais tout. Je te plains, je pleure et je t'aime de tout. C'est pourquoi présentement je te crie : Courage, espoir! Mes mains ne t'ont pas quitté, seulement je ne sais pas tous les détails dans lesquels tu tournes. J'ai peur, en voyant ce temps tigre et humide ensemble, que tu ne sois pris d'un enrouement comme Mars, qui ne pouvait me parler avant-hier, et qui jouait le soir, ce qui la tenait dans un agacement nerveux dont j'étais seule touchée autour d'elle. Il pleuvait à verse. Je n'ai pu aller de là chez Dumas parce qu'une dame m'a jetée chez M. Jars, où mon bon Hippolyte est venu me chercher à dix heures. Le ministère ne se nomme pas. Le roi abdique jour par jour, par le fait. Rien n'éclate. Tout

est incertain comme notre sort... Ah! voilà ta première lettre ! quel bonheur ! Oh ! mon pauvre enfant, un peu de toi-même.

Dieu ! s'ils te regrettent et te désirent, les pauvres enfants! N'as-tupas vu leurs cœurs? N'as-tu pas au moins l'immense consolation d'être aimé, dans tes épreuves rigides? On n'est jamais faible avec cette conviction. Je ne te fais qu'une prière : soigne-toi pour nous; sois heureux si tu veux que je respire et que je supporte.

26 malin.

Je t'embrasse au nom de Molière à qui je viens de rêver tout à l'heure. Il était avec nous deux, à dîner doucement dans une jolie petite maison à toi. Tu étais content, et moi, je te laisse à penser ! Il m'a demandé une de mes bagues et m'a baisée au front, en s'en allant travailler. Je le priais de s'associer avec Dumas et de fonder un théâtre; sachant ton amour pour lui, j'étais sûre que tu y serais heureux. Il nous souriait et ne nous objectait que ses grands travaux.

Je voudrais t'envoyer ce rêve aussi paisible qu'il était. Le temps paraît moins mauvais. Je vais m'aventurer à la campagne. D'ailleurs tout m'est si indifférent à l'extérieur. Non, mon cher ami, le bonheur ne peut pénétrer cet amas d'amertume qui m'oppresse le cœur en ton absence.

— i4o — i>22:22:vi

A SON MARI (Paris), le 30 avril (1S39), au soir.

Ta première lettre, datée de ta chambre, m'a rendue bien triste, mon ami. Sans attacher une haute valeur à des succès de théâtre, je ne peux t'approuver de négliger ainsi les tiens, et je trouve que l'on vient d'abuser indignement de la facilité à t'effacer sans cesse devant tes droits. Après quoi, j'en arrive bien vite à t'approuver de tout mon cœur de prendre, à cet égard, le parti de l'insouciance, comme tu l'as fait, puisque la chose a tourné ainsi et n'est plus réparable. Nous oublierons un jour tous ces mécomptes, dans une position libre et en dehors du public. Jette toute ta pensée dans la mienne et n'oublie jamais, au milieu de toutes les froideurs qui t'atteindront, que deux mains fidèles et dévouées sont tendues vers toi, mon bon ange.

Il est doux et cruel de penser que tu arrives à Lyon pour rendre un si triste hommage à celui que nous avons tant pleuré (l). N'ôtons rien à l'admiration que nous devons tous à sa femme infortunée. Je n'ai pas l'ombre d'une de ses vertus, ô mon cher ami ; je t'en prie, ne sois pas aveugle

sur ta pauvre Marceline, je croirais que tu n'aimes en moi qu'un beau rêve de ton imagination. Je suis si peu courageuse que je n'ai pas encore osé aller voir Duverger.

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