‹ Correspondance intime. PubliéeChapitre 9 sur 15 · LiI · texte numérisé non relu

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A MÉLANIE WALDOR

Lyon, le 20 novembre 1835.

Votre silence est bien long et m'inquiète, bonne Mélanie. Il faut me rassurer sur une lettre confiée à un voyageur dont je n'ai plus entendu parler. Je crois pourtant à sa loyale exactitude. Ma lettre à vous contenait celle que vous désiriez pour lui^ et une souscription pour un de vos volumes : (A/'"'-" Clara Francia Mollard). \vez-\ons reçu tout? Un mot, chère, et sur votre santé qui peut avoir été cruellement troublée d'un bruit effrayant d'' .x.enti par bonheur , mais qui a dû vous frapper à l'âme. J'écris ce mot à la hâte et je vous embrasse.

Je ne conçois rien à ces biographies que l'on veut faire comme des contrats, et vous? Moi, personne ne me connaît, que peut-on dire sur moi ? Cela me semble bien inutile dans des temps si graves.

Mon mari vient de se lier encore pour 1836 à Lyon. Il ne nous manque que d'y voir régner le choléra. Ah! mon Dieu! Soyez mieux suivant vos vœux que votre affectionnée et sincère

Marceline Valmore.

A MÉLANIE WALDOR

Lyon, le 21 décembre (1835).

J'ai VU M. Dumas lui-même hier, Mélanie. Il descendait de l'Italie, en santé parfaite. Il nous a donné tout ce jour de repos passé dans notre modeste grenier. J'étouffe de joie d'avoir à vous dire qu'il fera votre biographie. Un vœu de votre cœur malade sera donc rempli ! J'ai mieux parlé que ma froide lettre. Faites-la lui remettre toutefois tandis que sa promesse est encore sur ses lèvres. Voici l'adresse : Passage Saulnier, n" 12, chez M. Fontaine, (d)

Dites-moi si vous en êtes aussi heureuse que moi... Non ! vous pleurez, vous ! Je vous en conjure de ne parler de la mienne

à personne . Qu'ai-je de biographie , moi qui vis dans une armoire.

Ma chère et bien bonne amie, soyez heureuse et bénie en 1836 !

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A SON FILS

Lyon, le 6 février 1836.

M. Maffey t'attend pour te faire traduire de belles stances en italien, qu'un de ses compatriotes lui a envoyées pour moi. J'ai Silvio Pellico, italien et français, magnifiquement relié. J'ai le beau, l'adorable livre de M. Victor Hugo, cette immense poésie qui vient du ciel ou qui y va et sa Notre- Dafne de Paris, chef-d'œuvre à'' architecture, si j'ose dire cela de cette œuvre où brûle tant d'âme, de génie et de larmes. J'ai V Imitation de Je'sus, ornée, comme si elle en avait besoin, et le beau livre des Saintes, plein d'images et de pages irrésistibles. Tu verras tout cela, mon cher enfant! Oui, mon ami, ces cent écus sont tout ce que j'ai retiré de notre nouveau désastre. Je t'expliquerai tout ce que la mauvaise foi a tire' à vue sur notre loyauté. Mais

« En gémissant d'être colombe,

« Je rends grâces aux dieux de n'être pas vautour. »

Ces beaux vers sont d'un homme d'église.

Pourquoi vas-tu au temple ? Est-ce par

entraînement et conviction ?

A MÉLAXIE WALDOR

Lyon, mars (1836).

Je ne peux mieux vous prouver, bonne Mélanie, tout le prix que j'attache à votre amitié et la foi que j'ai en elle, qu'en vous donnant le bonheur de connaître M. Jules Favre, l'éloquent et pur défenseur de nos malheureux accusés à.'' avril. Cette jeune gloire du barreau Lyonnais, dont la voix a ému les tristes échos du Luxembourg, s'en va où vont toutes choses, toutes les belles choses, Mélanie, à Paris, au foyer des gloires durables. Recevez bien la sienne , et montrez-lui les vôtres qu'il ne connaît encore que de loin et par l'amour qu'il leur porte. Vous avez, avec votre cœur parfait, l'heureux moyen d'être utile à ceux qui aiment les lettres, les arts, et les cherchent. Faites donc voir à ce nouvel habitant de votre monde tout ce qu'après vous y est à aimer, beau et bon à connaître, et faites pour lui comme vous feriez pour moi si j'allais vous demander tout ce que vous pouvez en bienveillance de l'àme.

J'ai vu M. Janez, tout ému encore de votre bonté. Il m'a remis le charmant livre, et, à part ce qu'il renferme de votre talent

de vière, devinez ce qui m'a fait venir les

larmes aux yeux? Vous ne bégayez pas

votre affection pour moi, merci, Mélanieî Un jour peut-être, je vous prouverai la mienne.

Je remets à M. Jules Favre une lettre pour lui. Ce serait bien plutôt à vous de la lui présenter. Quel monde renversé ! — Moi, je n'en entends plus parler, mais c'est tout simple. Ce M. Montferrand a fait une impiété. Il m'écrit, me demande et j'envoie une fleur pour ce livre destiné à la pauvre mère d'Elisa. Il en détourne l'emploi et jette ce triste don dans un journal à lui. C'est du beau.

Vous mettrez des gants pareils aux miens, Mélanie, et cette ceinture sous votre excellent cœur qui a fait le Roi de Thulé, premier bonjour de votre âme à la mienne, qui vous est sincèrement dévouée pour toujours.

Faites connaître David à M. Jules Favre.

A MÉLAXIE WALDOR

(Lyon). 1" avril 183G.

Je vous ai écrit par M . Jules Favre , Mélanie. Ma lettre était une prière et un remerciement . L'avez-vous reçue ? Il me semble que non, puisque je n'ai pas entendu parler de vous.

Le remerciement, c'était du livre, si doux à mes enfants, si touchant pour leur mère qui sait par son expérience tout ce qu'elles ont dû coûter à votre courage, toutes ces pages écrites à travers une santé faible et de graves préoccupations, portant leur cachet de résignation qui me les rend si chères. Nos enfants ignorent encore que nous les faisons quelquefois danser en leur cachant des larmes... C'est ainsi de même de beaucoup de mères qui n'écrivent pas !

La prière , c'était d'accueillir avec toute la grâce de vos beaux et bons yeux ce jeune avocat dont le talent grandissait trop depuis trois ans pour rester à étouffer ici. C'est le défenseur de nos insiii'gés d'avril. N'avezvous pas entendu sa voix, libre, sensible et forte, du fond du Luxembourg dont elle a tant ému les affreuses murailles? L'avezvous vu enfin ? Vous a-t-il donné ma lettre et un ruban? Je ne l'ai vu, m.oi, que deux fois, mais je connais des pauvres qui le pleurent, et des prisonniers qu'il a rendus à leurs mères.

Je ne vous parle pas des tristesses secondaires que m'ont causées des trafics de librairie. Oh! c'est mal. Mais cela s'oublie au moins au bout de peu d'heures. Ce bon M. Dumont est, je crois, plus vrai. Mais je n'ai pas le goût de parler de moi.

Écoutez. Voici une lettre de M. Antony Raynal. \"ous y verrez toute l'ingénuité de

sa passion heureuse et malheureuse pour écrire. Je dis malheureuse, parce qu'il est parfois malade et fatigué. Pensez à sa lettre et à sa proposition toute sincère et gardezlui le secret, que vous puissiez ou non vous en charger. Ses livres ont eu le succès qu'il en espère. Ce petit travail ne vous coûterait pas plus que ceux où votre cœur n'est pour rien, ainsi j'ai pensé que vous en feriez peut-être un acte de vertu, car vous êtes mère, excellente mère, et pas plus riche que moi, je le crains! Vous êtes au centre de ces choses où je suis si bête, même quand j'en suis tout près, voyez donc si vous avez le moyen et le vouloir de ce petit gain si pur qui restera entre vous et Dieu. Et puis, M, Claudius — nouvellement marié — n'oubliera pas , levant une belle robe pour sa jeune et douce femme, d'en faire couper une pour vous l'envoyer. Je dirai noblement oui pour vous.

Adieu, je vous aime, je voudrais que vous fussiez heureuse, contente du moins. Moi, j'ai mon cher fils près de moi, il est grand et bon ! Répondez-moi , gardez-moi votre amitié.

A SON FILS

Lyon, le 19 mai 1836.

Je pressentais en t'écrivant, mon cher fils, que ma santé allait s'abattre, et c'était

vrai. Je suis dans une grande faiblesse des efforts inouïs que j'ai faits durant la maladie de notre bonne petite Inès. Les nuits , les veilles, mais plus que tout l'effroi d'un mal si Ions; et si grave, ont renouvelé en moi la fièvre et l'irritabilité nerveuse qui me fait bondir le cœur au milieu d'un calme apparent. Je suis cependant bien heureuse de voir cette petite fille en pleine convalescence réparer toutes ses forces et jouir de sa vie avec une gaîté qu'elle n'avait jamais eue. Mais de telles secousses ne se réparent pas vite sur moi, car je les éprouve jusqu'au fond de moi-même. Je vous aime tant, mes chers enfants!

Je t'embrasse pour le bulletin que j'ai reçu. Tout ira bien. Dieu t'a jeté dans mon sein pour ma consolation à toutes douleurs, car tu es bon. Je ne t'en demanderai jamais davantage, le reste viendra en surplus.

S'il te faut de l'argent pour ta communion, informe-t'en et dis-le moi, je te l'enverrai. Tu m'en écriras les détails et le jour, afin que j'aille me mettre à genoux dans quelque chapelle où il n'y aura que Dieu et mon cœur de mère.

Au revoir ! Je te regarde dans mon cœur.

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A SON FILS

Lyon, le 6 juin 1836,

Si le cœur s'envoyait, mon cher enfant, autrement que dans des lettres, tu n'aurais pas attendu si longtemps celle-ci en réponse à la tienne. Ma santé est détestable et quand j'en ai deux ou trois jours de suite, elle s'use en travaux intérieurs pour ton père qui a eu besoin de moi. Nous sommes à vrai dire tous plus ou moins malades par l'inexplicable atmosphère qui nous envoie l'hiver après le plus pâle des printemps !

Pourquoi, mon cher fils, ne m'écris-tu pas davantage de ton côté ? J'espère que ce n'est pas ta santé qui me rend ce bonheur plus rare qu'à l'ordinaire, et nous sommes bien convenus que tu n'attendais pas mes réponses pour me parler, m'envoyer tes bonjour ! qui jettent toujours de la joie et du soleil sur tous nos jours de pluie et de mélancolie. Je t'ai dit : « Ne compte pas mes lettres pour savoir que j'ai toujours besoin des tiennes.» Toi, tu es plus fort; tu peux me dire plus souvent ce que je pense toujours.

Que vas-tu dire quand tu sauras que j'ai obtenu pour toi une ceinture au Gymnase par la protection d'un petit militaire, fils d'une de mes amies de Flandre. L'amitié !

-c'est comme du soleil, on retrouve ses rayons partout. J'accueille et je reçois ce pauvre enfant déjà soldat avec la tendresse que je demande à Dieu pour toi des mères qui se trouvent sur ton passage. Il me semble ainsi, mon bon Hippolyte, qu'en lui donnant tout ce qui est en mon pouvoir pour l'égayer de sa mère, je te l'offre par la main d'un autre, et cela me fait pleurer de tendresse et de tristesse. Que veux-tu ? On sent son âme par la douleur plus que par la joie en ce monde , c'est notre lien profond avec Jésus-Christ. C'est ce qui me rend impossible de comprendre un autre Dieu que cet homme en croix et bénissant encore. C'est mon cœur qui a versé dans le tien cette foi sacrée et indestructible, enferme -la pour tout ton avenir, cher! Je ne t'aurai rien donné de si précieux.

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A CAROLINE BRANCHU

Lyon, 1" juillet 1836.

Il faut bien t'aimer pour oser t'écrire, Caroline, après plusieurs mois coulés sans l'avoir répondu. C'est de cette façon que les amitiés du monde s'éteignent. Celle que j'ai pour toi est de tous les temps

et se renouera partout, malgré les longs silences qui en interrompent l'expression écrite. J'ai ton souvenir dans le cœur depuis tant d'années, qu'il se mêle à tout ce qui m'arrive, et que je te dis : bonjour^ Caroline ! au milieu quelquefois de bien des préoccupations qui paraissent t'être étrangères, et comme si je t'avais vue hier. Cela fait, mon bon ange, que sans avoir peur d'être oubliée jamais de toi, je m'offre quand je peux devant tes yeux doux et reprochants . Je te laisse dire d'abord tout ce que tu as dans l'càme contre ce silence en apparence si froid, et je te raconte que, comme toi , je marche souvent à genoux sous mon sort dans ce monde qui nous a été rude! malgré quelques illuminations qui n'ont fait que rendre plus sombre le fond immobile du tableau.

Tu m'écrivais, convalescente d'une affreuse maladie, ta lettre m'avait beaucoup troublée. Je baissais ma tête sous des souvenirs bien amers pour nous deux, quand j'ai été frappée moi-même d'un effroi terrible pour ma chère petite Inès. Elle a lutté un mois contre la plus grave des maladies de son âge, une croissance extraordinaire et une fièvre muqueuse dont plusieurs petits enfants mouraient en même temps à sa pension et dans ma maison même. C'était horrible, Caroline. Tu penses bien, chère, qu'après l'avoir sauvée par

mes soins, mes prières à Dieu, mes veilles si tristes avec ce cher ange en délire, j'ai partagé la faiblesse de sa convalescence, car j'étais à demi tuée de frayeur et de fatigues. Ajoute que j'ai (été) une partie de l'hiver la garde-malade de mon bon Valmore qui souffrait pour la première fois de sa vie et que je portais dans mes bras, de son lit auprès du feu, comme un enfant aussi, mais souffrant d'atroces douleurs que l'on croit et être rhumatisme. Voilà mon hiver, aussi triste que ta lettre qui me demandait deux heures d'épanchement d'âme que je ne pouvais m'accorder à moi-même. J'étais ivre de lassitude et de chagrin.

Réponds-moi, mon amie, je t'en prie, dismoi tout ce que tu peux dire de ton sort qui m'intéressera toujours ! Le nôtre ne tient qu'à un fil à Lyon où la comédie est entièrement sacrifiée aux immenses frais de l'opéra et de la danse. Cette saison nous fait trembler. Je n'ose me plaindre. La plainte ne fait qu'aigrir ou attrister les esprits imployables dans leurs aversions, et je vois qu'il y a de Vayersion, co//i/ne artiste^ contre Paris que je n'espère plus revoir, sinon en passant pour de nouveaux /f'/t^r /nasses.

LjVII A PAULINE DUCHAINIBGE

Lyon, n octobre 1830,

Je vais te confesser une faiblesse, c'est que, pour la première fois de ma vie, un succès de femme vient de m'attrister. J'ai repoussé le journal qui loue, vrai ou non. le talent de cette femme. Elle t'a fait du mal, c'est plus que m'en avoir fait. M"^ Loysa Puget, voilà son nom qui m'a serré le cœur d'une façon si nouvelle. Valmore a compris cela, et tu peux n'en pas rougir pour moi. Valmore aussi m'attriste sérieusement. Il fixe l'avenir avec effroi. Nous n'y voyons plus à six mois de distance. C'est horrible. Je ne peux aller à Paris dans l'état de santé où je suis et sans l'argent du voyage, car je partirais dans huit jours pour déchirer ce voile qui devient étouffant. Pas d'espoir à Bordeaux, ni à Marseille, ni à Montpellier. Nulle part, nulle part. Que faut-il inventer ? Une maison d'éducation à Paris ou auprès ? Mais il faut de l'argent. Une place dans quelque administration, mais qui nous la donnera ? Pour moi, je suis décidée à me retirer dans un village de la Normandie avec mes filles, mais Valmore et son fils, que vont-ils devenir ? Je te demande cela, à toi ! qui n'as plus d'horizon

que moi-même. Je deviens honteuse de me plaindre si souvent quand je devrais ne m'essayer qu'à te consoler, Pauline !

Valmore a rêvé, en rêvant Naples, de solliciter l'Odèon, s'il se rouvre. Mais où frapper ? Ce serait comme administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car son genre est perdu en province. Inspire-moi donc qui pourrait me servir ? Peux-tu voir M. Bayard qui ne me répond pas, après nous avoir comblé de promesses et tiré Valmore à quatre chevaux vers Paris ?

D'abord réponds-moi sur toi-même, sur nous deux, à part de toute cette agitation de vie réelle. La nôtre se passe et s'use entre ciel et terre, Pauline; je ne peux croire que ce soit long pour moi, car je tombe souvent en défaillance et mon cœur m'étouffe !

A revoir encore pourtant, ma chère et seule moitié 1 Je t'aime les larmes aux yeux.

XjVIII

A CAROLINE BRANCHU

Lyon, le 24 oclobrc 1830.

Ton écriture m'a fait du bien, Caroline, car ce long silence n'était pas fait pour me calmer sur ta santé que je savais si détaite : merci donc, mon bon ange, d'avoir vaincu

pour moi cette langueur attachée encore pour longtemps à toutes les actions de ta chère vie. Si j'avais encore la force de me soulever contre le sort, ce serait en te vovant, toi , ma brillante idole , que je n'ai pas approchée dans ces temps de gloire sans un tremblement d'admiration, car tu me paparaissais toute étoilée, Caroline, ce serait, dis-je, en te voyant abattue et tes belles ailes tombées sur toi-même. Oh ! p-énie ! qu'êtes-vous donc sur la terre! Que de fois mes yeux se couvrent de larmes en plongeant jusqu'au fond des douleurs qui ont déchiré ton âm^e! J'irai te voir, plus tôt peut-être que je ne peux le dire. Nous parlerons doucement, n'est-ce pas, chère, de ces blessures que l'amitié seule peut toucher, même sans l'espoir de les guérir. C'est Dieu qui fera ce miracle, car il sera un jour touché de nos résignations. Quoi ! voilà ta fille en Angleterre ! Courageuse femme , comme ton pauvre cœur de mère a dû s'ouvrir dans ce nouveau sacrifice ! Je comprends tout , va ! J'ai le vertige aussi de toutes ces terreurs profondes , mais elles me font croire au ciel plus encore que le bonheur, toujours fuyant comme de l'eau. Oui , nous passons à travers cette route pour lutter et souffrir, et l'on nous regarde d'en haut marcher sous toutes ncs flèches. Tout sera bien , Caroline , sois sûre , nous bénirons nos peines.

Mon cher mari ne reste pas à Lyon l'an prochain. Si tout demeure dans ce vague atterrant pour nous, j'irai moi-mêmie chercher pour lui quelque engagement, quelque moyen d'occuper son intelligence et son talent. On a toujours du courage et de la santé pour servir son mari et ses enfants. Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux rêves d'artiste. En province, vois-tu, tout ce prestige est anéanti : la danse et le vaudeville, des chevaux sur les théâtres, et une petite comédie accessoire. Il faut donc tourner ses regards vers une autre carrière. Il veut aussi nous emmener dans quelque cour étrangère ou essayer une direction théâtrale à Paris; rOdéon, qu'il connaît bien, lui paraîtrait un port de salut. J'irai voir, Caroline, si tant de promesses, tant d'offres de protection et d'appui ne seront pas encore un mirage pour ta pauvre Marceline. Et j irai chez toi, bonne et vraie ! Je te dirai tout cela, mes peines, mes espérances ou mes déceptions nouvelles. En ce moment je ne peux rien t'écrire, sinon que je t'aime et te rem.ercie de m'aim.er. Cette maladie si longue et cette convalescence pire encore me laissent une grande faiblesse. Ma petite fille est bien rétablie. Pour moi, il semble qu'un ressort se soit brisé dans ma vie. Ah ! que je suis lasse !

Ma lettre n'était point partie, quand on m'a apporté la nouvelle que l'Odéon se rouvre, et que cette espérance nous échappe. On

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dit que Dumas s'est mêlé de faire donner ce privilège; lui qui nous aime, il nous a donc oubliés ?

C'est à la volonté de Dieu, pour moi, je n'y vois plus clair.

A SON' FILS

Lyon, le 9 Jécemlirc 1830.

... Il y a ici un prédicateur qui fait grande émotion. Ton petit papa l'a entendu et s'affîige de ce qu'il ne fait pas usage de sa belle et grande voix pour prêcher la charité, ô charité ! qui fait les doux entretiens et les relations innocentes ! Apprends bien ce mot dans toutes les langues, mon ange, et écrisle moi, je t'en prie. Je ne le sais bien que dans la langue de l'âme. Pourquoi sommesnous pauvres, et pourquoi y a-t-il des pauvres !

A PAULINE UUCHAMBGE

Lyon, le 24 décembre 1836. •

Tu es triste ! ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, que je partage. Toutes les humiliations tombées sur

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la terre à l'adresse de la femme, je les ai reçues. Mes genoux ployent encore, et ma tête est souvent courbée comme la tienne sous des larmes encore bien amères ! Mais, Pauline, écoute : il y a pourtant en nous quelque chose d'indépendant de toutes ces blessures. D'abord le pardon. C'est d'un soulagement immense pour un cœur qui éclate d'amertume, et puis Vcternelle espérance qui vole incessamment du ciel à nous, de nous au ciel. Prends-toi en pitié, toi la pitié même pour tout ce qui vit, pour tout ce qui souffre, et pour tout ce qui a mal fait. Descends en toi avec une joie innocente, et rafraîchis tes regards, si beaux pour les miens, Pauline, au milieu de toutes tes indulgences, de toutes tes charités, de tous tes dévouements. Je crois que, sous quelques rapports, tu m'as rendue meilleure par la tendresse infatigable de notre amitié. Laisse-moi penser que je te soufflerai un peu de ma foi vive et du courage qui m'aide à vivre avec une apparence de contentement. Pardonnetoi quelquefois, puisque Dieu t'a devancée. Laisse aller le cours inévitable de Vinconstancc. C'est horrible, mais c'est au fond de l'amour comme la mort est au fond delà vie; pour renaître encore et ailleurs ces deux belles choses ne nous sont montrées que pour nous dire : voilà ce que vous aurez ! Ici je vais te parler positifs si c'est possible. M""^ Dupasquier t'a envoyé à ma prière

l'adresse de M. Sauzet, qu'elle vt' aime point du tout. Tu t'es trompée de nom, tu ne connais pas l'autre. Ne t'étonne pas d'avoir senti un peu de courroux de la part réclamée par M™° D. dans ton action d'ange sauveur. Mais qu'est-ce que cela te fait à la réflexion ? Est-ce que tout ne remonte pas vers Dieu? Je voudrais l'entraîner, elle^ dans toutes sortes de bonnes actions. Il y aura tant d'abandon et de misère dans son avenir qu'elle me devient chère à force de malheur. Oh ! si tu pouvais lui ôter, à ce malheur, ce qu'il aura d'abject ! ce serait à consoler tes tendres larmes, et tes larmes me font bien du mal !

Ce que nous allons devenir est toujours impossible à deviner. Je n'ose plus quelquefois me coucher, car j'ai peur de la pensée sans travail. Le jour, je la tue ou je l'étourdis à force de soins de ménage, d'enfants, d'écritures et de rangement dans notre étroite maison. La nuit, tu sais qu'on ne fuit plus. Je suis triste alors et livrée à tous les battements violents du cœur. Je ne reçois rien, je ne sais rien. Je n'espère guère et je redoute cette époque ruineuse du i -'" janvier. C'est un abîme pour nous qui défait toutes mes ruses pour tromper ma misère. Et puis, devines-tu Lyon dans l'eau et la neige ! Lyon sans travail, et trente mille ouvriers sans pain et sans feu, à qui l'on envoie avec grands cris de trompette 50,000 francs d'aumône, du

— I03 — haut du trône, c'est-à-dire du haut de leur providence, à ces pauvres ! — Hélas ! ce n'est pas deux francs versés sur leur hideuse misère. Aussi la mendicité monte jusque sous nos toits sombres. Et il faut donner, Pauline, donner ou mourir de pitié. — Va, je souffre de bien des choses ensemble, et comme toi, chère, je ne dis rien du soulèvement qu'il y a en moi contre ta vision que j'aimais. Ah! c'est indigne, c'est donc toi toute seule qui a fait cela beau et bon! A\\\ Pauline! C'est un coup pour moi-même. J'ai tant besoin de te savoir moins malheureuse. Et comment fais-tu d'une autre part dans ton intérieur si coûteux, et ta sœur!... Ecrismoi, plains-toi contre mon cœur, dans tes lettres, car je ne peux aller te voir, je n'ai pas d'argent. Je n'en veux demander à personne. M'""... veut que j'aille chez elle... Tout cela me gêne et m'entrave. J'irai à Paris pour courir et je veux ma triste liberté. M'"° Nairac me boude de la refuser aussi. Personne ne comprend la sauvagerie de 7non sort. C'est notre sort qui habille notre caractère de toutes sortes de nuances bizarres. Je voudrais à Paris ne demeurer que dans le cheval d'Henry quatre et courir à la volonté de mon cœur.

Est-ce possible ce que tu me dis de M. de Vigny et de ce qu'il pense de ces vers tout flamands. Je ne sais comme je suis faite, mais ces surprises me font pleurer et penser

à ce que je ne voudrais pas. La seule âme que j'eusse demandée à Dieu n'a pas voulu de la mienne. Quel horrible serrement de cœur à porter jusqu'à la mort ! — Tu sais cela, toi?

A MADEMOISELLE MARS

(Lyon;, 4 février 1837

Je n'aurais pas voulu que le retour de Valmore à Paris dépendît jamais d'une cause affligeante pour personne; vous avez toujours jugé la probité de mon cœur par le vôtre, n'est-ce pas? Vous comprendrez que j'aie hésité à rappeler votre am.itié pour moi, quand vous souffrez dans ce sentiment pour l'homme dont le malheur semblerait hâter la fin du nôtre, et l'effroi de vous blesser dans une de vos peines m'a fait prendre d'abord la résolution du silence. Mais tout le monde me blâme, parce que je me comprends toute seule. On croit que c'est bien facile d'écrire, dans de certaines circonstances, à ceux qu'on a le plus aimés. Je vous fais juge du contraire. Si je vous demande, comme amie, de servir le rappel de mon mari à la Comédie Française, je sens que votre empressement à contribuer au remplacement , même partiel , de M. Jouslin sera comme une espèce de reproche con-

— I05 — tre vous - même et l'affection dont vous venez d'honorer son infortune. Si je vous le demande comme mère, je sais que je vous déchire le cœur et je suis très à plaindre de vaincre, en vousécrivant, ce que l'on appelle mon entêtem.ent, à ne pas vous mêler dans cette affaire. Valmore me décide pourtant tout d'un coup en me disant que vous pourriez être blessée d'apprendre par d'autres que par moi les démarches que l'on fait en sa faveur, et je vous en instruis, sans pouvoir vous demander de les appuyer. Je n'ai besoin que de mon souvenir qui vous aime toujours avec la même tendresse et la même adoration, pour être sûre que vous n'y serez pas contraire,

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