HYACINTHE VALMORE
Elle semble avoir écrit au nom de tous, et vous envoyer notre pensée. Nos cœurs battent de vous sentir une fois encore errant. Mais quel voyage ! Dites à mon mari que j'ai de la force plus que (je) ne croyais en avoir et que je me soutiens dans le buisson d'épines où il m'a laissée. Il est bien vrai que j'ai gardé les enfants, et ce doux bruit, c'est du courage. S'il ne peut supporter son isolement, dites-lui que je le conjure de m'appeler dès après mon voyage d'Orléans ; et puis, cherchez-moi partout si vous avez besoin d'une amie vraie autant que vous êtes bon.
Une fleur de Naples, s'il vous plaît.
M. Lepeytre m'a envoyé, de Marseille à Lyon, 'Joseph Delormc, à son entrée au monde. Ce livre l'avait rendu fou, et je l'ai encore avec l'hommage de sa tendre amitié. Il faisait alors l'amour à sa femme qu'il adore encore. C'est un petit ménage de poëte, un vrai nid plein d'ii^armonie et d'enfants.
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A SON MARI
Orlcan?, lundi 6 mai 1830.
M. de Sainte-Beuve, qui passe à Lyon avant cette lettre, te dira qu'il est venu m'en demander pour toi. J'ai envoyé chez lui un petit paquet (tes pantoufles oubliées), en te priant de les faire faire de suite. J'ai joint à ce paquet une petite lettre pour toi, une autre pour AL Lepeytre, et il a été impossible à Hippolyte de trouver trace de M. de Sainte-Beuve, à l'adresse nouvelle qu'il nous avait donnée. Le pauvre enfant s'est écrasé à y retourner deux fois et puis au Montparnasse, le tout inutilement. Le voyageur était parti. Ton fils est allé voir Singier qui venait déjà de recevoir ton discours par un journal. Cette tâche a dû coûter beaucoup à ton cœur, c'est vrai, mais c'est bien à toi de l'avoir remplie. La blessure, que cet homme
innocent nous a faite, s'est rouverte à ta lettre comme pour souffrir avec toi, mon bon Prosper. Cette triste solennité devaitelle donc ajouter à la douleur de ton retour là-bas ? Je n'ai pu me mouvoir tout ce jourlà. Faut-il qu'une mélancolie aussi sombre s'attache à l'une des plus douces créatures de ce monde ! Vraiment le courage de supporter la vie est un témoignage d'amour qui est quelquefois immense. Une des tortures qui doit être horrible au fond de toutes celles de sa pauvre femme, c'est de se dire : <.< Il ne m'aimait donc pas ! » Encore s'il l'avait tuée avec lui ! C'eût été plus impie, dira-t-on, à cause des enfants, mais, mon Dieu ! les enfants s'élèvent et se consolent. La femme... Ah ! cette femme, vois-tu, c'est le martyr le plus touchant de ce monde à présent. Aussi, tout paraît beau près d'une si affreuse destinée.
, A SON M AR 1
Oiléaiis, le 8 mai 1839.
Je te jure que j'ignorais la résolution d'Hippolyte autant qu'il l'ignorait lui-même, sinon je t'en aurais parlé sans aucun déguisement. Il était au contraire dégoûté du dessin, entre nous soit dit, parce que Line
avait pris ce parti. Leurs deux vanités se choquent, et les premiers éloges donnés à la fille avaient consterné l'enthousiasme du garçon. J'ai vu et appris cela dans un entretien tout simple avec ton fils, beaucoup plus naïf que notre charmante Line. C'est à cause de cela qu'il avait, un moment, prêté attention à moil désir et aux conseils de M. de L. , pour l'imprimerie où il aurait trouvé en effet un gain plus prompt et plus assuré. Il m'a assuré très franchement que, s'il entrait là, il ne serait jamais qu'un ouvrier médiocre, n'y voyant aucune gloire à acquérir; il s'y contenterait tout bonnement à y gagner du pain, tandis que la peinture parlait à son imagination et à son âme, et que, s'il pouvait espérer d'y avoir autant de succès que sa sœur, il la préférerait à tout. Alors je l'ai laissé maître de ce choix, comme tu m'avais dit de le faire à la première idée arrêtée qu'il émettrait, et sans espoir de voir ce cher et mobile enfant s'y tenir enfin pour toujours; je ploie comme toi, comm.e tous les parents qui regardent avec amour et frayeur les premiers élans de cet âge, à la fois si bon et si cruel ! Nous allons voir. Prends patience, il est chez W. Renou jusqu'à ce que Dumas le place avec fruit chez un bon peintre.
Sois tranquille sur Inès, son avenir est tracé. L'amour et la force du travail, l'esprit d'ordre et de rangement en feront une
femme essentielle. Elle donnera des leçons de piano, et tiendra sa maison, ou la nôtre, avec des qualités essentielles au bonheur intime. Notre adorable Line souffrira par la perfection même de son intelligence, mais sa grâce lui fera tant d'amis ! sa pudeur, un rempart si puissant contre le danger des passions qui l'agitent déjà ! Sois tranquille aussi, c'est un ange. Ne nous aveuglons pas sur ce que nous possédons d'éléments de bonheur. Nous sommes levés en ce moment devant le sort qui nous interroge ; tu viens de lui répondre par tant de courage, que j'ai bien le droit d'en être fière, et toi aussi ! Le sacrifice a été digne de celui qui nous l'a demandé. A présent, marchons sans nous abattre, puisque chaque pas que nous faisons tend à nous réunir.
M. Edgar Quinet m'a fait la même impression qu'à toi, pourtant il est fort estimé de ses amis.
A SON MARI
Orléans, le U mai 1839.
H ippolyte continue d'aller chez M. Renou, rue S*-André-des-Arts. Je croyais que tu y étais allé avec lui, lors de son entrée dans cet atelier. Aussitôt mon retour, je com-
mencerai à m'occuper de découvrir un maître de peinture bien à ton goût. Ah ! Schefier !... Je te tiendrai au courant des démarches pour ce cher enfant et de leur résultat. Il y a de certains entourages qui corrompent toute l'harmonie de l'âme. Les peuples sans lois inviolables dépendent ainsi, sans doute, du tempérament de leurs chefs. Oh ! que je te remercie d'aimer le caractère de Marguerite, tel que je l'ai essayé avec mes pauvres pinceaux. Si une telle âme était reine du monde, que de sang et de misère de moins ! Auprès de ce doux éloge qui m'est si cher, de toi, sur un livre qui n'aura pas d'autre succès , tu réveilles un sentiment d'une douleur profonde, en me demandant si je ne suis pas fâchée d'être mariée à toi... Tiens, Valmore, tu me fais bondir hors de moi-même, en me supposant une si petite et si vaine et si basse créature. Me supposer une idée ambitieuse, un regret d'avarice ou d'envie pour les plaisirs du monde, c'est me déchirer le cœur qui n'est rempli que de toi et du désir de te rendre heureux. Je te suivrais avec joie au fond d'une prison ou d'une nation étrangère, tu le sais, et ces pensers, pour mon malheur, ne t'assaillent jamais qu'après la lecture de mauvais barbouillages dont j'ai honte, en les comparant aux belles choses écrites que tu m'as donné le goût de lire. Après quoi je te dirai simplement, vraiment et devant Dieu, qu'il n'existe pas
un homme sur terre auquel je voulusse appartenir par le lien qui nous unit. Tous leurs caractères ne m'inspireraient que de l'effroi. Ne te l'ai-je pas dit assez pour t'en convaincre ! Mais, hélas! c'est donc vrai: « On ne voit pas les cœurs. »
\'oici un mot sur toi que m'écrit Pauline : vv ;1/""^' Nourrit^ digne d' une pitié profonde et de la vénération que l'on doit aux saintes, m'a parlé de ]'ali)iore avec une affection qui lui ferait du bien, s'il l'entendait. Quel malheur que ce cher farouche ne veuille pas croire à tout ce qu'il vaut ! il en serait plus heureux, et toi aussi qui l'aimes tant ! »
Line n'a pas osé m'apporter ton discours sur Nourrit, qui l'a fait beaucoup pleurer.
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a son mari
(Paris;, le 16 mai 1839.
Je rentre au bercail et toute seule, mon bon ange. Ma tête vacille encore de cette nuit de voiture et de pluie. Je suis arrivée à six heures : pas un omnibus, pas un fiacre, heureuse, après une longue attente au bureau, de trouver un cabriolet. Hippolyte dormait à grands bras. Je t'avoue que c'est
pour lui principalement que je raccourais. Les bruits d'émeute me tenaient dans une telle agitation que toutes les instances de Caroline, les querelles de M. de La Touche, rien n'a pu ébranler mon idée fixe, et me voilà. On ne sait où de telles choses peuvent s'arrêter, et je te demande quelle sécurité l'on goûte dans une partie de plaisir, quand le cœur vous bat et vous attire où vous rêvez le danger pour un être précieux ! 11 n'y a eu là qu'un polonais à figure un peu cosaque, qui m'a dit : « Oui, madame, allez [ votre place n'est plus ici. » Et celui-là m'a retenu mon départ sur le champ. A peine arrivée, et le café pris avec ton cher fils, je me suis jetée au lit où j'ai passé deux heures à dormir, et je me réveille pour t'écrire si l'on m'en laisse déjà le temps.
Je trouve ta bonne lettre pour me rendre cette solitude un peu moins douloureuse. Oh ! que c'est bizarre et triste pour moi d'être ainsi désappuyée de ta présence ! Pauvre ami! Que je t'aime et que je te te plains du sort auquel ton courage te condamne. Je te vois livré à tant de désagrément, que je suis de plus en plus consternée. Celui de quitter ton logement en est un qui me tourmente beaucoup, voici déjà bien des épines dans ta plaie ! Hélas ! tu dis ce que je pense. Tout ceci vient d'une volonté plus forte que la nôtre... Si notre soumission pouvait la désarmer un jour !
Je suis sûre que cette émeute t'aura beaucoup inquiété: elle paraît comprimée tout-àfait. Charles et Anaclet, qui ont été s'étaler aux premiers rangs, m'ont raconté des choses affreuses et que l'on n'a pas dit dans les journaux. On porte à deux cents au moins les tués de cette fatale secousse. On a tiré sur Charles, et un jeune homme paisible a été tué près de lui. Hippolyte était alors à la campagne (dimanche) et n'a pas eu même la triste tentation d'aller voir ce grand drame qui n'a abouti à rien.
Le dîner flamand s'est passé de moi. On ne m'a rien fait dire que par Hilaire, j'ai trouvé cela par trop flamand et, déjà éloignée par la crainte d'y rencontrer Bra, je n'ai pas eu l'air de savoir la réunion. Bra n'y assistait pas : il est en tournée ; mais M. Duthillœul s'y trouvait invité, et il n'est pas venu me voir. Onésime Leroy est accouru le surlendemain, je n'y étais pas. On a demandé à Hilaire pourquoi je n'y étais pas allée avec lui, il a répondu que j'étais sous le poids de ton départ et trop triste pour ce banquet.
A SON MARI
(Paris), le 21 mai 1839, H h. du matin.
Oh! bon jour, mon ami. Que fais-tu par ce beau temps qui rit au pauvre ? Si nous
n'étions que pauvres et que nous fussions ensemble, ce doux soleil si clair , si ranimant qu'on dirait le bon Dieu, ne me tirerait pas les larmes qui me remplissent souvent les yeux tournés vers toi. Avanthier, M. Di Pietro m'a remis ta lettre, en rentrant dans Paris. J'ai su un gré bien vif à ce cher M., de son instinct de cœur. Je t'assure que cela fait paraître les gens bien bons , quand on sent qu'ils sortent d'avec ce qu'on aime! Il m'a paru tout charmé de toi et de ta voix qu'il trouve belle ; moi au si , quand tu en parcours tous les tons.
M. de Latour est venu deux heures dans notre nid au soleil. Tout est bien chancelant sous le sien où je ne voudrais pas être. Sa visite m'avait empêchée de me rendre à un rendez-vous bien grave. Hier, je l'ai subi comme une station au Calvaire ; j'ai vu M"'° Adolphe Nourrit qui l'avait demandé à Pauline. Je ne tiendrai pas ton âme sur un tel récit. Une telle chose, mon cher enfant, c'est le ciel et la terre tout ensemble : le ciel, dans ce- qu'il a de plus saint ; la terre, dans ce qu'elle a de plus triste. Je ne pouvais me tenir, ni en y allant, ni en revenant ; t'écrire hier m'eût été impossible... Tout ce qu'elle m'a dit de toi et pour toi n'est pas à te rendre. Tu ne sais pas, à notre insu, comme nous en étions aimés. Elle se persuade que, si
nous avions été à Naples, ce malheur ne serait pas arrivé, parce qu'il nous aurait ouvert son âme. A elle, il n'osait pas ! Hélas ! comme elle l'aime. Il me semble bien qu'elle se meurt, ce qu'elle n'ose pas souhaiter, mais on voit bien qu'elle n'est plus du monde : tout est dit pour elle. — Je n'ai pas lu encore ta nuit d'Young sur ce cher absent. Line a enfermé cette belle lamentation dans son secrétaire , dont elle emporte la clé, tu sais pourquoi, pauvre petit ange mystérieux ! Mais j'ai écrit pour les faire revenir demain. Je comprends qu'elles s'ennuient, et cette idée me gêne pour respirer dans ce semblant de liberté que j'ai sans elles.
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A SON MARI
Paris. le Ih, mai 1839
J'allais répondre à ton numéro lo, mon bon ange, quand le ii"^" m'arrive. Juge que de consolations à la fois, mais que j'en ai besoin. Je n'ai pas d'autre appui moral que ta tendresse. La droiture de ton âme relève toutes mes tristesses, et, loin l'un de l'autre, nous sommes bien malheureux. Le journal joint à ta dernière lettre est d'une justice qui me fait un bien profond. Ce n'est pas
pour ta simplicité rare que je ressens ce bien-être auquel tu ne penses pas toi-même, mais, avec ta modestie outrée, ces opinions écrites te révéleront peut-être ce que tu es en effet aux yeux des gens qui pensent et font seuls les réputations durables.
Croirais-tu que depuis le retour de nos chères filles, hier matin 23, j'ai retourné et tenu dans mes mains, serré contre moi ton discours sur Nourrit, que Pauline dit si beau, sans oser le lire. Ma visite à sa femme a tant brisé mes forces que je retarde une secousse nouvelle. J'ai souffert beaucoup de l'estomac, contracté par cette vue... Ah! mon bon ange, c'est au-dessus de toute plainte, de toute parole humaine. Vraiment l'âme se prosterne et se replie, faite qu'elle est pour la douleur! Quelles sont les vues d'en haut sur de si faibles et si énergiques créatures ! Car nous souffrons avec une horrible énergie. Pitié! n'est-ce pas, mon ami, pitié pour tout ce qui souffre ?
Un nouveau jeune galérien m'a envoyé par un bon curé un cahier de poésies pleines de larmes. Il a 20 ans, il est là depuis deux ans, et pour trois encore ! Le curé dit que c'est une espèce d'ange, fort aimé, du reste, de son directeur. Nous allons faire un effort pour accourcir sa captivité et l'expatrier avec un but et des protections. Il y a des vers beaux comme ceux d'Hégésippe Moreau. Ce monde fait peur, vrai, j'ai peurl
Je trouve, mon cher ami, que c'est trop de m'envoyer 200 fr. par m.ois, d'après cette expérience que tu fais toi-même du gouffre inévitable des dépenses de la vie la plus humble, mais enfin si tu peux parvenir en effet à m'envoyer ces deux cents francs, je te conjure de ne pas te troubler ni te torturer dans des calculs inutiles. Eh ! quoi ! ta conscience n'est-elle pas le sanctuaire le plus pur où nous puissions nous réfugier durant cet orage qui dure et durera peut-être encore plus d'un an ? Présentement que je suis de retour, je vais établir mes comptes. M. Dum.ont est toujours le même pour nous, il veut à toute force que je prenne de l'argent. J'agirai avec une prudence nécessaire même à ma. santé, sois en sur, et ne vendrai que ce qui sera à peu près fini. Il m'a dit que la vente était suspendue partout, mais qu'il n'était pas inquiet de Violette^ qu'il trouve bien. Cela m'a rassurée, car je tremblais que tu ne fusses aveuglé par ta tendresse pour mioi. Oh ! que ce que tu me dis m.e paye au centuple les veilles que ce livre m'a coûtées. Tu sais quel étonnement pour moi s'il s'y trouve en effet quelques pages gracieuses ; j'en subissais la publication, je te jure, comme un acte de pénitence et d'humilité. M. Dumont demande quel délai souhaite M. Midan. Ce pauvre M. Dum.ont perd sept mille francs par des faillites depuis cet hiver.
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A CAROLINE BRANCHU
PaMS, le 29 mai 1833.
... Moi. je suis revenue à la fois pour travailler ferme, malgré mon ardent besoin de repos et de solitude. Tu ne sais pas l'ombre de ce qu'il m'en a coûté pour quitter Orléans et ce que je donnerais pour y retourner jusqu'à ma réunion avec mon mari. Je t'ordonne de croire cela, te le disant devant Dieu. Mais il faut que je sois près de mon fils, il faut que je trouve cinq cents francs pour rendre le jeune Italien, dont je t'ai parlé, à sa famille. Tout le monde l'abandonne et il n'y a que moi, ma stérile, mais invariable volonté de lui venir en aide, et cela sera. J'ai le cœur plus entêté que la raison. Ne me donnestu pas toujours l'exemple de la charité ! Je ferai ce que tu ferais en ma place, ce que je dem.anderais à la mère de Jésus- Christ de faire pour mon fils, s'il était en Italie sans moi, sans amas, et dans l'abandon.
Envoie-moi par occasion ce que l'on t'a envoyé de Lyon, concernant notre Adolphe pleuré. J'ai déjà réuni bien des feuilles de cette triste et dernière couronne.
A SON MARI
Paris, le 3 juin 183'J.
Ton fils est admis dans l'école de Paul Delaroche. Ah! viens, mon cher ange, que je serre tes mains dans les miennes et que je voie le bien que te fait cet événement. Nous mûrissions ce plan à l'insu d'Hippolyte, pour qu'il ne se ralentît pas chez M. Renou; enfin Pauline a reçu beaucoup d'espoir de M'"" Delaroche, dont elle a fait l'éducation musicale, et hier matin, à un rendez-vous accordé à ton fils par M. Delaroche, je l'ai envoyé muni d'une lettre qui le lui présentait au nom de son vieux ami Desbordes. Mon cœur et mon âme étaient dans la lettre. M. Delaroche a reçu l'enfant à bras ouverts, le considérant dès à présent, a-t-il dit , comme de sa famille. Il ne payera que les frais d'atelier et rien comme élève, déposant (comme tous) trois francs par mois pour aller un jour à Rome, où son vœu est d'envoyer ses élèves, ce qu'il a déjà tait de plusieurs. Ce sera donc par mois une douzaine de francs. L'atelier est au faubourg Saint-Germain, surveillé en second par un homme plein de talent, de zèle et de bonnes mœurs. Il faut travailler comme des nègres et se conduire en honnête homme. Le maître est droit et sévère , ce dont je bénis
- 156 ^ Dieu ! Hippolyte est aux anges. Demain, je le dégage de M. Renou, en payant son dernier mois, et après-demain, le petit Valmore, avec l'ordre de son nouveau maître, ira s'installer au Musée des Antiques, pour travailler d'après la bosse et porter tous les samedis ses dessins à examiner au maître, jusqu'à ce qu'il puisse commencer à peindre. Ah ! ceci te dilatera le coeur, et je ne voudrais le sentir battre que d'émotions douces, mon cher ami !
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A SON MARI
Paris, le 14 juin 1839,
M. Delaroche a dit à ton cher garçon qu'il y a entre eux comm.e un lien de parenté, que s'il lui donne du talent, ce sera pour acquitter sa dette envers son meilleur ami. qui lui a le premier fait tenir un crayon (j).
L'intelligence d'Hippolyte s'éclaire. Il lit Mignet et le comprend bien. Je l'ai entendu parler avec Malhortie qui vient de temps à autre. Hippolyte pense juste. Il ne connaît pas lui-même la portée de son esprit, et se rabaisse jusqu'au découragement. Comme c'est ton fils ! Il est auprès de ses raisonnements élevés, si enfant et si gamin avec ses sœurs, qu'il n'a pas 12 ans.
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(raris), le 23 juin 1839.
Je suis comme toi, cher ami, je ne te dis jamais tout ce que j'ai à te dire dans une lettre, et ma dernière pourtant était bien grosse. Tout s'est expliqué sur le retard d'une des tiennes. Je les ai toutes reçues, et le calme, dont j'ai tant besoin depuis ton absence, est rentré en moi. Dieu ! quel tumulte s'opère dans l'âme, quand la distance donne tant de prise à l'imagination sur ce que nous aimons le plus au monde ! Oui, le sort nous a fait bien du mal en nous séparant, mais je me sens aussi pénétrée de l'espoir que ce n'est qu'une grande et sévère épreuve, après quoi je serai réunie à toi, Valmore, pour qui je donnerais vingt fois ma vie. Si ce serment, vrai devant Dieu, ne suffit pas à la tendre exigence de ton affection pour moi, je suis alors bien malheureuse, et si tu vas chercher dans le peu de talent, dont j'abhorre l'usage à présent, des recherches pour égarer ta raison, où sera le refuge où j'abriterai mon cœur. Il est à toi tout entier. La poésie n'est donc qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union.
- I5S- Je t'ai dit cent fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de romances de com^nandc sur des sujets donnés, dont quelques-unes n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont traduits dans ces vers que tu aimes, et dont elle (est) en eflet le premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée, si indépendante et si à la hâte tout ensemble, que je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi. Molière avait raison, Rousseau disait vrai , et M"° Lenormand était donc aussi éclairée, en me disant d'un ton d'oracle : « N'écrivez jamais. » Tu vois donc que j"ai raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas i'ombre de contentement d'avoir employé à barbouiller du papier au lieu de coudre nos chemises, que j"ai pourtant tâché de tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à personne. Honneur donc seulement à ton courage et à ta loyauté ; elle aura, Dieu me le dit, sa récompense.
Je suis heureuse d'aj^Drendre que M"° de Belle-Ile a pris sa revanche au Gymnase. Tu vois, ce bon peuple ! C'est là où se trouvent l'huile pure et la vraie lumière. Comment veux-tu qu'on ne l'aime pas ?
A SON MARI
Pari?, le 2^) juin 1839.
Je suis tout à fait de ton avis pour rOdéon, l'espoir n'est pas là avec des éléments si faibles. M"" Mars dit que la Comédie-Française va y jouer un mois, six semaines. Il y a bouleversement prochain dans les théîltres. La Renaissance va à la Bourse, les Bouffes retournent à Ventadour, et rOpéra-Comique à Favart. M'"" Damoreau se retire. Hélas! Mars n'y pense pas. Quel exemple de courage pourtant, donné par la plus jeune et la plus frivole des deux ! Odry se retire aussi, et je t'assure que c'est presque un événement. Ses dernières créations l'ont fait adorer ; il guérit des hypocondriaques.
J'ai trouvé Mars hérissée d'un nouveau commerce établi par la cupidité ou la méchanceté. On cherche des autographes, on en fabrique même, et on les vend, ou bien on les envoie à des amis, en y attachant
une forte rétribution. C'est ce qui lui arrive. On a été chez Dumas avec un de ces nouveaux billets de banque, et l'on en veut deux cents francs. Cette lettre de M"° Mars est censée écrite du temps de la République, et c'est une lettre de tendresse. Dumas était fort embarrassé. Comme il ne voulait, ni ne pouvait en donner deux cents francs, et que c'est de plus un infâme impôt qui se renouvelle souvent, on a envoyé copie de la lettre à M"° Mars, qui n'en a pas la m.oindre idée. Juge de ces horreurs. Quand je pense que j'ai eu un cousin qui faisait nos écritures à nous tromper nous - mêmes , les cheveux me dressent. Toutefois M"° Mars dit qu'elle jetterait plutôt les 200 francs par la fenêtre, que de les donner à ces misérables. Elle est venue nous chercher tous pour passer la journée jeudi, malgré la pluie. Aujourd'hui je fais du feu ; tu n'as pas idée de cet hiver imprévu qui nous engourdit comme les mouches aux vitres. Quand tu te plains de 26 degrés de chaleur, nous reprenons ici des vêtements et des rhumes.
La recette ne fait rien à la chose, ni ton enrouement non plus. L'intelligence d'un rôle n'est pas dans la voix, et celui qui est là dans l'om.bre, avec du silence autour de lui, est souvent plus ému, plus attentif qu'au milieu de la foule. C'est à la répétition que Paganini m'a fait le plus
d'impression. Talma se révélait d'une manière plus intime quelquefois dans un raccord à bout de chandelle. Je tiens donc pour juste et pour vrai ce que l'on dit de toi dans Louis XL Dis-moi si cet enrouement dure encore.