‹ Correspondance intime. PubliéeChapitre 12 sur 15 · L.22:3?:2?:ix · texte numérisé non relu

L.22:3?:2?:ix

A SON MARI

Paris, le 2 juillet 1839,

Tu n'aurais pu te défendre de rire tout à l'heure. Hilaire a fait arranger ma guitare, sur son bonheur dont je t'ai parlé, et me l'a rapportée, tandis que j'étais sortie. Pour la première fois depuis trois ans, j'ai rejoué de ce pauvre instrument dédaigné, et les enfants se sont mis à danser jusqu'à nuit close, se cognant aux tables, aux chaises, au lit; Hippolyte avec ta longue blouse et ses cheveux en marchand de salade, faisant le daim, et ses sœurs les Esmeralda des rues. Ils ont fini par tomber l'un sur l'autre, et maintenant les voilà au lit. Mon Dieu ! que je voudrais te les envoyer de temps en temps ! et m'envoyer moi-même, car je t'avoue que Paris m'en a tant fait que je m'en irais avec joie en lui souhaitant bien du plaisir. Tu ne sais pas, mon ami, que je me couche à huit heures et

demie quelquefois. Ce soir, il en est neuf, et je vais imiter les enfants. Hippolyte veut pourtant j^ faire des vers , mais le temps est trop accablant. Moi , je t'embrasse dans mon tendre engourdissement. L'orage ne quitte pas le ciel , et nous sommes asphj'xiés à moitié. Cher Prosper ! au moins respire librement et doucement dans la certitude de ma tendresse inaltérable , à répreuve de tout. Je t'appartiens corps et âme, et ne demande à Dieu que ton bonheur pour pouvoir être heureuse.

A SON M.ARI

(Paris), lcl0juilleH839.

Que je t'aime de te voir coudre ta toque, mon cher ami ! Quelle singulière biographie on ferait de nous, à nous voir dans tous nos courages pauvres ! Tu sais aussi de quoi j'ai l'air, le matin, en réparant dans mon lit les désastres survenus aux parures d'Hippolyte ? Juge donc si je peux songer au cher voyage de Douay, dans l'obligation de renouveler tout le vêtement de notre bon garçon. Je t'assure, entre nous, qu'après un mûr examen de mes ressources, M'"° Paule ne sera ici que le prétexte et que je ne peux sérieusement

— i63 -penser à ce plaisir superflu si près du bonheur indispensable à tous deux de nous revoir, garde-donc ton humble trésor. D'ailleurs Gayant est couche ce soir même. La fête dure trois jours, et commence le 7 juillet, nous sommes mercredi le 10. Il a bien fallu écrire mes regrets véritables, en cachant un peu la cause de ce désappointement. Je te dirai de plus que Line, étant à grands cris demandée avec moi, n'y mettait qu'une obéissance très bonne, mais froide, car je lui ai pas caché les arrièrepensées d'avenir de M'"" S***, qui ne sont nullement dans ses inclinations à elle. Cela jetait sur ce voyage, tout de cœur de mon côté, quelque chose qui n'allait pas à mes effusions. Hélas ! que d'épines par-tout pour les caractères les plus droits. Crois-moi quand je te dis que pour le moment Line n'a rien dans le cœur. Son premier rêve très pur, mais très mordant n'ayant pas été partagé, elle s'est volontairement et silencieusement rejetée dans la petite ambition de la science. Dieu a voulu, pour le bonheur de sa vie entière peut-être, que son âme ou son imagination se soit prise au plus honnête jeune homme du monde, qui n'a vu, ni voulu profiter de ce petit triomphe. Elle en a souffert, mais que de maux épargnés ! Où l'aurait menée un séducteur adroit ? Je t'assure que j'embrasse de bien bon cœur, au contraire, l'innocent garçon

qu'elle ne traite plus maintenant que comme un camarade sans conséquence. Elle est très gaie, boit, mange et dort fort bien, seulement sa passion d'étude ne fait que croître. Hier, je t'ai quitté pour aller avec Inès et Line chez M. Elshoecht qui fait leur délicieux médaillon, en attendant mon buste. De là, j'ai fait visite à Singier, et rentrée à cinq heures, j'ai trouvé à la maison, dormant profondément, Caroline, couchée sur deux chaises, à l'orientale. — Comme je n'ai pu achever ma lettre, parce qu'elle a couché avec moi, je te l'envoie aujourd'hui, incomplète de détails sur nion uniforme ennui. Cette bonne Caroline me jette dans un embarras à ne pas le décrire; elle vient, ne comptant que sur moi, pour emprunter cent écus. Je te jure que tous les traits de folie qui passent à nos amis sont désespérants, je me ferai mettre à Sainte- Pélagie pour en finir. Elle part ce soir et me charge de ses pouvoirs pour tâcher de trouver cette somme... où ? Elle ne veut en rien dire à Berteau, ni à sa fille, pas même son voyage, de sorte que je suis tout uniment dans un étau, et la reconnaissance me fait un devoir du silence. Je l'ai mise seulement tout-à-fait au courant de ma position, le résultat a été seulement : « tu l'emprunteras. » — « A qui ?» — « N'importe à qui ?» — Il y a des circonstances où il faut se brouiller pour sortir d'un précipice.

Le procès est jugé d'hier, on n'en sait pas le résultat (k). S'il est funeste, il pourra y avoir quelque bruit. Je me suis abstenue de lire tous ces débats, par un excès de raison. Je me sens défaillir quand je pense qu'il peut y avoir des victimes. Si cela était , je fuirais Paris. Oh ! vois-tu , cela €st affreux sur le cœur.

M""*^ Nourrit est accouchée heureusement... Ce sont les prières de son pauvre mari qui viennent d'opérer ce prodige. Elle est pourtant bien malade à présent.

2s:cii

A SON MARI

(Paris), le U juillet 1839

Ne sois pas inquiet sur nous. Ce triste procès n'a pas troublé la tranquillité de nos quartiers silencieux. Toutes les émotions sont venues du dehors, et le calme le plus profond règne aujourd'hui par tout Paris. Je crains seulement que l'on n'ait altéré les récits des événements et que tu n'en aies conçu de la crainte pour nous. Hippolyte ne m'a pas quittée, parce que je le lui ai demandé en grâce, et Charles est venu dîner avec nous, hier samedi, jusqu'à onze heures. Le bruit de la grâce, répandu par tout, remet de l'ordre dans les

têtes exaspérées. La famille du jeune condamné a, dit-on, été reçue avec bonté par le roi.

Ce matin, nous avons rendu notre visite à l'atelier d'Elshoecht, et le dimanche était comme toujours, paré, ennuyeux à tomber ! et d'une chaleur étouffante. Je suis, mon ami, trop parfaitement semblable à toi, dans ma position morale, pour ne pas plaindre de toute la force de mon âme le découragement que tu me confies. Je ne peux aller nulle part sans m'y sentir de trop, et c'est le sentiment le plus triste du monde.

Tout cela tient à nos incertitudes. Il faut pourtant se roidir pour ne pas tomber, puisque nous n'avons pas en ce moment d'autre devoir. Dieu nous récompensera de l'avoir rempli ; il ne nous met pas sur la terre pour être toujours heureux ou pour les grandes luttes. Ces moments de calme plat demandent un autre genre de courage. Mon cher mari, voyons ! unissons-nous pour nous l'inspirer mutuellement. Je te promets, je te jure que j'y travaille et que j'use de tous les moyens innocents de consolations qui me sont permis. — Ecris des mémoires, tes séjours de ville en ville, je t'assure que ce sera bien et utile pour te distraire. Moi, je commencerais ce travail, si j'en avais le temps.

— lôy —

A SON MARI

(Paris), le 18 juillet 1^39. iii.inli.

Sait-tu que j"ai vu Notre-Dame ? en plein soleil, comme le dôme de Milan. Ses portails me semblent admirables. L'énorme dedans serait d'une majesté profonde, si l'on n'avait jugé à propos de peindre ce colosse en jaune tendre, comme les gants absurdes de toute la jeune France à longue barbe; et puis, qu'elle est pauvre de tous les sérieux ornements du dôme, cette église ! Toutefois la façade m'a fait beaucoup d'émotion, et la profondeur du monument m'a fait comprendre comment les ailes de Victor Hugo s'étaient élevées si haut et si loin ! M. Pomet déclarait l'autre soir ce livre pitoyable , mesquin , absurde, stupide. Je n'ai rien dit du tout. Charles nous a tous conduits à Notre-Dame, en plein soleil, et nous avons fait manger aux enfants des cerises et des gâteaux de Nanterre. J'étais fort triste d'être là sans toi !

Je suis en ce moment dévorée d'un besoin de probité qu'il faut que je te soumette. Cousin a témoigné un vif regret de n'avoir pas un seul tableau de mon oncle, et il a eu la délicatesse de ne jamais me rap-

peler qu'il a prêté cinq cents francs à son pauvre ami. Le Pauvre Pierre pourrait un peu le dédommager, sinon de la somme, au moins de sa privation d'un petit tableau longtemps promis. Devine-moi et répondsmoi. Je ne ferai jamais rien en ce' genre, sans y être autorisée par toi. Je donnerai une larme au Pauvre Pierre, mais elle serait pure : elle acquitterait mon oncle.

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