‹ Correspondance intime. PubliéeChapitre 13 sur 15 · III · texte numérisé non relu

III

A SON MARI

Paris, le 21 juillet, diiuanche (1839).

D'abord et avant tout, mon bon Prosper, j'ai vu Saturne et la Lune, hier soir à neuf heures, par un très beau temps. C'est une circonstance marquante dans ma vie et dans laquelle le chagrin de ton absence m'a le plus affectée. Non, je ne me consolerai pas d'avoir assisté sans toi à cette découverte magnifique. Hippolyte en tremblait sur ses genoux; moi, dans l'âme, comme en t'en parlant. Je reviendrai sur cette double merveille. Ton fils t'en parlera dans le regret aussi de n'avoir pu partager avec toi ce ravissement qui s'emporte dans la vie.

Nous avons revu « J/"" de Belle-Ile » pour M'"° Paule. Ce jour là, M"» Mars avait bu de l'ambroisie sans doute : elle avait vinet ans

et toutes ses lumières pour couronne. Je t'assure que je ne l'ai jamais vue telle, et nous sommes allés tous , avec Charles même, dans sa loge où l'adorait M. de Mornay. Le parfait contraste, M. Vedel, était là. Croirais-tu qu'il m'a demandé avec empressement comment tu te portais. Je l'ai regardé avec beaucoup d'étonnement. Mais pourquoi sommes-nous toujours étonnés ? Ce monde incomplet et cruel ne nous a donc pas encore fait assez de mal pour le comprendre? N'être éclairés que par secousse, c'est ne pas l'être utilement. On se blesse à tout ensuite en croyant être au courant de tout. Tu m'as appris à regarder de près... hélas! ce n'est pas si beau! Tu avais pourtant bien des illusions aussi, toi, si bon et si vrai!

A SON MARI

(Paris), le mardi 0 août 1839.

Tu vas être bien surpris: j'ai accompagné deux fois M™° Paule à l'Opéra-Comique. C'est une affaire de pure politesse pour Grignon, qui m'a envoyé un billet, et pour sa femme qui m'en a apporté un au-

— lyo — tre. Comme l'on ma demandé si j'avais vu jouer le «Planteur y>, je n'ai pu me soustraire à l'occasion de le subir, et hier le « Domino noir y>. J'étais, ces deux fois, si lasse de cœur et isolée au milieu de ce théâtre que je n'aime pas, qu'il m'est impossible de juger si tout cela est bon ou mauvais. J'ai seulement entendu avec douleur que la voix de M'"'" Damoreau s'amoindrit, et que le seul acteur vrai de ce théâtre est M. Roger, élève de Martin, trop petit par malheur. Ah ! mon cher Prosper, me voilà donc aux derniers degrés du spleen , puisque le spectacle me repousse. Autrefois je n'avais que l'horreur de la course, mais une fois arrivée, je regardais et j'écoutais comme tout le monde; présentement je t'éprouve et je te plains, en songeant que tous les soirs tu combats ton aversion, pour soutenir ta famille absente. Le mot absence devait donc aussi se mettre au premier rang de nos infortunes ? je t'avoue, mon bon ange, qu'il est pour moi d'une amertume croissante. Pourtant je vais te voir dans un mois, mais ce sera pour reveuir durant la saison sans soleil ! et je m'aperçois en pleurant que c'est moi qui te décourage. Je t'en demande pardon! Embrasse-moi, je suis faible.

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A SON MARI

(Paris), le 8 août (1839) midi

Pauline sort d'ici accablée de douleur. M'"° Nourrit est depuis trois jours dans sa dernière lutte. Tout cela est d'une tristese lugubre à ne jamais s'effacer du souvenir.

M"" Mars sort d'ici, plus belle, plus fraîche et plus brillante que je ne l'ai jamais vue. Elle m'a confié de bien singuliers traits de Dumas ; il se perd avec son gros complice. Mars y est pour 1,500 francs qu'elle se résout à perdre. Il est pâle et tout changé ; quant à sa vampire , elle devient monumentale.

Le 9 août.

C'est à Pantin que nous avons été dîner, et nous l'avons bien senti ! C'est Lyon tout entier répandu sur la route. Suis-je bête !

Nous sommes partis et revenus avec M.

de Lamennais, qui nous a ramenés jusqu'à la porte. C'est M. Dessaix depuis les pieds jusqu'à la tête, plus petit et plus âgé, mais c'est à jurer qu'on l'entend. Je te laisse à. juger si l'on a parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire ! Pour moi, j'ai bouleversé M. de La Mennais avec mon récit de Saturne, qu'il brûle de voir à pré-

sent, il a toute la grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre, si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop courts. Il a peur lui-même du cahot où nous allons entrer. Tu sais que la Russie conspire pour les Napoléon. Pour moi je n'ai aucun goût que pour te revoir, à l'abri des passions des hommes. Il y en a de bien méchants, je commence enfin à le croire.

A CAROLINE BRANCHU

(Sans date)

Je t'écris écrasée de fatigue d'âme. M""" Nourrit repose à côté de l'époux qu'elle a tant aimé. Hier, j'ai passé une heure sur cette tombe qui venait de les réunir. M™" Duchambge est à moitié morte de ce dernier coup. Je t'épargne les derniers détails de cette lutte terrible, tu en serais malade comme moi.

J'ai remis à Jacques Arago ta notice sur ta maison. Mais il part pour l'Angleterre et ne sait où donner de la tête. De plus, on ne peut guère obtenir la moindre annonce sans payer un franc la ligne, ce que je voudrais bien t'épargner. Je vais voir

au «Journal du commerce» par un Lyonnais qui en approche. J'irai demain lundi.

Tout ce que tu me dis des tortures de ton âme, je le comprends et j'en pleure. Il y a des abîmes où l'on se débat longtemps, mais tes croyances élevées viendront encore à ton secours.

Rappelle cette énergie sublime qui te soumettait tout un peuple et te donnait un empereur pour ami. Ne laisse pas prendre sur toi un empire sans borne, et sois clémente pour les torts de l'humanité. Tu trouveras ainsi du calme dans tes orages, où nos pauvres nacelles ne manqueront jamais à ton signal.

A SON MARI

(Paris), sameiii 17 août 1839.

M. de Sainte-Beuve est arrivé avanthier et il est accouru de suite nous embrasser de ta part. Il se porte à ne pas le reconnaître, tant le soleil de l'Italie lui a fait de bien. Il a été plein d'affection et de vraie joie de nous revoir.

Une chose commencée qui me retiendra forcément à présent, mon bon ange, c'est l'affaire du jeune forçat. J'ai couru partout seule, ne voulant appeler personne à mon

secours, dans l'effroi des lenteurs, et j'ai été admise dans les sombres bureaux de manière à me donner de l'espoir malgré l'immense sévérité de M. Des Closeaux, maître des requêtes ; mais il était l'ami intime de Nourrit et de sa femme. C'est au nom de ces deux anges que j'ai demandé et obtenu audience. On est si fort quand on va demander grâce ! on traverserait l'eau et le feu. Mais en me promettant d'écrire dès demain à Brest pour demander le rapport, il ne m'a permis de retourner que d'aujourd'hui en quinze, ce qui me porte à la fin du mois d'août. Si je remets cette affaire en d'autres mains, je crains que personne n'y mette le même zèle, et tout en pleurant de ce retard, je m'y décide, ô mon cher ami ! j'aurai mieux mérité de te revoir ! Pourtant j'ai beaucoup souffert depuis ton départ.

A SON MARI

Paris, le 19 août 1839

Comme je te l'avais dit, les noms des deux anges Nourrit m'ont ouvert une porte bien sombre, mais un obstacle retarde la bonne volonté du maître des requêtes, c'est qu'il faut écrire à Brest et demander le dos-

sier du jeune homme, qui ne s'est pas trouvé à la chancellerie. M. Des Closeaux a calculé quinze jours pour cette réponse et ne m'a donné mon laissez-passer que pour le i"' septembre. Je suis rentrée confondue, bien que relevée d'espoir pour le pauvre repentant. D'un autre côté, ayant réglé la servante et tous mes comptes du mois, je ne suis plus en mesure pour partir et laisser à Hippolyte ce qu'il lui faut durant mon absence, ainsi que le voyage d'Inès, l'atelier de Line , les vêtements de ton fils , etc. M. Dumont devait tout arranger par une avance de trois cents francs, et je l'attends de jour en jour, mais Dumas veut faire un voyage avec compagnie ruineuse , et M.

Dumont y pourvoira. Arago, plein de zèle et d'espoir, m'avait presque assuré une réimpression des « Poésies » Bouland et de r « Atelier d'un peintre » , mais les jours marchent, et je ne vois rien venir. Je les remplis par le travail, mon cher enfant; tu sais que je suis le tailleur de ton fils, la couturière et parfois la modiste des trois femmes du logis. On peut travailler plus utilement, mais guère plus. Tu peux croire, au reste, que c'est au travail seul que je dois le courage de supporter notre séparation : elle me navre d'un abandon qui ne peut se peindre. J'ai passé par de tristes jours et de tristes nuits depuis ton départ. Cette vie en attendant est décourageante ou haie-

tante. Excepté le soleil, rien ne m'a porté de consolations depuis ton départ, mais je le pressentais bien. Nous pouvons moins que jamais vivre loin l'un de l'autre. Je ne m'accoutume à personne, même à ceux qui méritent de l'estime. Le travail est mon mon meilleur ami après toi. Je ne compare à rien l'appui moral de nos enfants.

Je ne sais quel fonds je peux faire sur les promesses d'Arago, mais un autre libraire désire nouer avec nous pour la réimpression des volumes épuisés. La providence nous sourit à travers bien des nuages. Sois aussi confiant que moi, mon bon ange, et quand je ressaisirai en toi mon seul espoir et ma seule ambition, que ce soit des deux côtés avec la ferme volonté de ne plus nous séparer. Je t'embrasse et je t'aime !

A SON MARI

Paris le 26 août 1839.

Voici ma vie. Avant-hier je me suis laissée conduire chez M™° Récamier, qui m'attendait, par M. de Sainte-Beuve, toujours le même, c'est-à-dire : enfant, aigle et papillon. J'ai vu M. de Chateaubriand. J'ai travaillé ardemment à faire augmenter la pension d'Hilaire et lui faire vendre

son tableau. J'ai vu là M. Lenormand qui est venu pour m'y voir parce qu'il m'aime. C'est lui qui a contribué au ministère à me faire accorder l'indemnité. M. de Sainte- Beuve est revenu dîner avec nous trois, gai comme un pinson.

J'attends Charpentier qui doit m'apporter de l'argent. Il veut, pour les étrennes, faire un volume illustré, je crois, avec un choix daixS les poésies imprimées. Je viens de recevoir un message apporté par un membre de l'Association littéraire de Lille. M. Le Glay en est le président et m'invite, au nom de ses concitoyens, à la séance solennelle de fin septembre. Il m'ouvre sa maison avec tant de franchise et de bonté, que je me rappelle encore plus avoir trouvé en lui M. Dessaix physique et moral. — Qui sait encore s'il ne pourrait pas nous attacher à ce rivage- là. J'ai répondu sans m'engager, de manière à le persuader.

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