A ONDINE
(Paris, le 26 août 1839,
Tes lettres m'ont donné un grand calme, mon cher enfant. L'idée que tu es heureuse suffit bien pour me consoler de nos troubles passés. A quel prix n'achèterais-je
pas ton bonheur ? Ne te ressouviens de rien que dans l'intérêt de ton avenir, petit ange. Tu n'auras jamais de félicité qu'en portant à ta Vierge un cœur pur comme il l'est encore. C'est )e ciel de ce monde. Le mien palpite du besoin d'aller voir ton père. Il n'a pas eu besoin de me dire ses tristesses pour me les apprendre, va ! je les ai senties et partagées. Tu sais ce qui m'arrête en ce moment. Si l'abbé Vernier était à Paris, je lui laisserais à suivre cette grâce que j'espère, mais il est encore en vacance. J'ai porté moi-même ton rameau d'or à Notre-Dame. Puisse-t-elle te prouver la ferveur de mes prières pour toi ! et j'en ai plus que jamais l'espérance. Tu me connais mieux, sans pouvoir encore comprendre à quel point je t'aime. Tu sauras un jour, mon pauvre ange, que les gravités d'une tendresse en attestent la sainteté. Et puis, cela ne m'empêche pas, tu le sais, de rire quand tu ris. Mon âme danse de te voir danser. Juge si j'aime Léonie et ta bonne marraine, de ta félicité présente. Elle porte un baume si puissant aux ennuis amers de ton excellent père, et tu sais bien que je lui donnerais mon sang avec joie.
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A SON MARI
Parisj le 30 août 1839.
J'ai revu M. de Sainte-Beuve, affectueux et serviable. Comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer aujourd'hui lui - même et de me rapporter demain sa réponse pour de l'argent. Un libraire lui a aussi témoigné le désir d'avoir un volume de moi, et tout sans doute va se dénouer en même temps, sinon je serai forcée, malgré que j'en pleure, d'attendre tes deux cents francs pour me mettre en voyage, puisque je n'ai aucune autre ressource jusqu'à l'époque de ma pension.
Subissons avec fermeté, mon bon amour, ces entraves amères ; leurs piqûres me sont trop sensibles pour ne pas croire qu'elles nous achètent de beaux jours.
M'"" Récamier , que j'ai revue hier (l), et M. de Chateaubriand m'ont prise en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et veut s'en occuper ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un beau livre pour Inès, et brûle de voir Line. Hippolyte est sorti de chez elle , ivre de joie, car il a obtenu la permission d'y retourner dans mon absence, et il a entendu la
lecture solennelle des Mémoires de M. de Chateaubriand. Je n'ai rien ressenti non plus depuis longtemps, qui m'arrachât si doucement à mes peines. J'ai rappris une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec, mais le style! mais ces ailes de l'aigle qui battaient dans l'air !
Ce soir, M. de Partarieu, qui vient de sortir, revient me prendre. Il a voulu être présenté par moi chez M"° Mars, qui s'y prête de très bonne grâce. Elle espère d'ailleurs qu'il fera peur aux voleurs : un pareil ami est en effet d'un prix immense.
Demain j'irai chez le maître des requêtes, pour le jeune forçat. Je ne peux te dire la crainte que j'ai de ne pas réussir, mais je n'abandonne pas cette tâche, vois-tu, sans l'avoir remplie.
J'ai relu toutes les larmes de Magdeleine, je t'avoue que j'en suis pénétrée. Il y a là dedans une hauteur de poésie, une couleur sainte et éloquente, mais surtout une charité divine qui console de toutes les tristesses. O mon bon ange ! que je te remercie de m'avoir fait tant aimer les belles choses en les appréciant toi-même. Sans toi, je serais restée une jeune faiseuse de chansons, assourdie de sa propre voix, mais tu m'a appris à écouter : c'est le plus doux des bonheurs.
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A SON MARI
Paris, le 23 octobre 1839.
Avons-nous trop présumé de nos forces, mon ami ! Ne trouverons-nous pas, dans le parti pris irrévocablement de nous réunir, cette patience sainte, ce vouloir énergique de faire face pour cinq mois encore à notre malheur ? Je me le demande à moi-même, et je suis effrayée de l'épuisement de mon courage. J'ai moins de soutien en moi-même qu'avant de partir pour Lyon. Tout semble m'avoir quittée dans le monde. Le travail m'est impossible et odieux, l'idée de sortir me fait mal. J'ai perdu la mesure de tout. Si je ne rougissais d'une injustice, j'accuserais tout d'une part dans ce que nous souffrons ; j'oublierais que les autres ont leurs peines et j'altérerais le seul sentiment qui calme tous les autres dans leurs blessures : la justice, qui peut bien s'appeler la charité. Peut-on être juste et ne pas plaindre tout ce qui respire ? De là souvent ces élans d'imprudente pitié qui m'ont fait croire à de fausses larmes. J'aime mieux en avoir été victime que de sentir mon cœur se briser, et toi ?
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A SON MARI
(Paris,) le 31 octobre 1839.
Je suis étouffée d'inquiétude, mon cher ami. \'oici trois lettres que je reçois et sur lesquelles je me jette comme sur toimême, et jamais ce n'est de toi. Que t'estil arrivé ? Je ne veux me tranquilliser un quart d'heure, ni dormir. Quoi ! personne n'a pu te remplacer si ta main blessée t'a empêché de m'écrire. Il y a des instants où je suis sur le point de retourner à Lyon. Quelques jours encore de ce supplice, et je pars.
J'ai vu M. Dumas. Il dit le drame de M™'' Sand retiré, faute d'acteurs et actrice. M. Lockroy est supprimé.
Il me semble que je parle hébreux, en te parlant d'autre chose que de mon inquiétude. Je suis malade et consternée.
Caroline est venue hier, pendant que je pataugeais pour l'infortuné de Brest. Je n'ai pour lui que l'espoir d'une commutation de peine. Le maître des requêtes, à travers ses rigidités, m'a promis de travailler à l'amener dans la maison de détention à Passy ou Poissy. Hélas, bien triste grâce ! pour conduire à la grâce entière. Moi, je suis aussi bien enchaînée, et j'attends une lettre de toi, comme il attend sa grâce.
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A SON MARI
Paris, le 8 novembre 1839.
Hier, j'ai reçu ta quatrième lettre. Oh! ne sois pas triste avec l'idée que je t'aime. Songe que plus tu fuiras le monde, plus tu en auras peur. Ne prends rien dans l'excès, s'il t'est possible. Dieu ne nous hait pas plus que d'autres, il m'aime par toi, je le sens à la consolation douce et profonde qui m'arrive avec tes lettres, et l'idée que je suis beaucoup pour te consoler de mon côté. Ne fuis donc pas des rapports bienveillants qui rompent la monotomie des chagrins. Songe, mon bon Prosper, que ce goût d'un entier retirement est une maladie de l'âme qu'il faut s'ordonner de combattre pour ceux même à qui l'on est si cher ! Je vois M'"" Duchambge, dévorée maintenant de ce dégoût amer qui suit les grandes déceptions. M™° Branchu se laisse choir tout à plat dans cette chambre noire. Moi, s'il faut te l'avouer, je suis prise depuis les pieds jusqu'à la tête par cette lassitude morale. Je ne peux combattre que dans ta chère idée, et j'y parviens parce que je t'aime dans toute la profondeur de ma vie. Je te ferais du mal en m'anéantissant, et je me relève dans cet effroi.
A SON MARI
Paris, (le 25 novembre 1839).
Ta lettre lo^ m'a navré le cœur de tristesse profonde, cher et bon ange. Que tu es triste toi-même ! Il m'est impossible de penser que je n'en suis pas un peu la cause involontaire, et cette idée me met plus d'abattement dans l'âme. Je ne sais pas, je le vois, te convaincre du profond et tendre dévouement que j'ai en moi, et de l'ardent besoin de ton bonheur qui serait le mobile de toutes les actions de ma vie, si je savais comment diriger ces actions vers le but utile qui nous échappe toujours. Pense bien à une chose qui t'aidera à te combattre toi-même au fond de l'ennui où tu te renfermes, c'est que tu tiens ma santé dans tes mains. Quand la tienne s'altère, je prends la fièvre, et si ton âme s'abat, la mienne tombe plus bas encore. Nous avons tant souffert l'un près de l'autre que nous sommes devenus comme jumeaux, il me faut ta tranquillité pour calmer mon agitation. Quand je te sens content ou courageux, tout va dans l'univers. — ■ Mais je hais tous les genres de bonheurs, de distraction, dès que je te sens mal placé et
- i85 triste. Je me suis ressouvenue avant-hier, avec étonnement, de t'avoir dit (il y a vingt ans !) que j'aurais de la clémence pour tous les coupables, même pour celui qui t'aurait frappé... Ou je suis devenue moins bonne, ou mes sentiments pour toi me sont bien mieux révélés dans toute leur profondeur, mon pauvre enfant ! avant d'étouffer de douleur, mon désespoir aurait, je crois, une terrible énergie. Je me donnais alors une vertu que je n'ai pas !
A SON MARI
Paris, le 19 décembre 1839,
J'ai souffert tous ces temps d'un isolement de cœur et d'une tristesse invincibles. Quand j'étais superstitieuse, je prenais cela pour un pressentiment. Je suis moins faible aujourd'hui, c'est la fatigue d'avoir beaucoup marché. Pourtant j'ai vu M. Victor Hugo, qui m'a reçue à cœur découvert. Il remercie beaucoup Collombet ; d'abord, dis-le à Boitel , pour ce bon latiniste, M. Hugo demeure attaché à l'idée de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des circonstances indiquées pour te servir. Il m'a dit : <■> Madame, je vous donne mon nom, s'il peut appuyer une seule de vos
démarches. Je le donne à l'estime que je professe pour Valmore; quelque usage que vous en fassiez , je signe. Allez-voir M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, et s'il en est besoin, appelez-moi, j'irai avec vous. » Je suis sortie, pénétrée de cette chaleur bienveillante, et j'en userai. Oh! bon soir à toi, cher! tout espoir n'est pas anéanti. Enfin, tu n'as pas signé !
(Paris,) le 31 décembre 1839.
Mon dernier jour de l'année, je te le donne, cher ami. Qu'il en soit de même de tous ceux qui suivront afin que je les emploie selon le vœu le plus ardent de mon cœur : mes autres vœux, tu les connais. Pour du bonheur, je suis sûre de toujours t'en donner, mais du calme, c'est autre chose, et c'est avant tout ce que tu voudrais. Tu te fatigues à vouloir du repos, mais je pleure souvent de n'en trouver nulle part. Mais le soleil me raccomode de tout, c'est comme le serrement de ta main, tu sais qu'il m'a remise de la terreur du Simplon : j'avoue qu'elle a été immense.
Tu es donc accablé comme moi de ports de lettres par les gens qui cherchent aussi du mieux dans leur position ? Les assassins !
- i87 - J'en reçois de partout, signées de noms inconnus. Une petite bête d'écolier, qui m'envoie par la poste d'Alençon, un papier double de musique plié en quatre, une grande lettre, le tout sous enveloppe : 3 fr. Je peux en compter depuis mon retour pour plus de cinquante francs : « A M"^° de Valmore, dans son hôtel de la chaussée d'Antin ; c'est à me donner des coups de sang. Quand je partirai pour Lyon, je dirai que je m'en vais en Arabie, car les faiseurs de quatrains sont des tieres.
OVIII A SON MARI
(Paris;, le 5 janvier 1840, au soir
Tes jours de trouble sont-ils écoulés, mon bon Prosper ! Je n'ai pensé qu'à toi au milieu de mes flots à moi. Pourtant le premier jour s'est passé paisible. M. de Sainte- Beuve est venu dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup. Depuis lors, j'ai couru par un temps admirable que je te souhaitais de tout mon cœur. Oh ! mon cher mari ! j'ai eu quelques instants de vertige de ne pas être à tes côtés pour le lever de cette année nouvelle, c'est la première qui s'ouvre pour nous loin l'un de l'autre, et je n'y pense qu'avec une faiblesse
de cœur qui me rend toutes mes larmes. C'est au point que je regarde avec étonnement tous ces gens qui ne s'étonnent pas de cette séparation de désespérés. Toi ne revenant pas , je t'avoue qu'il est grand temps que je quitte Paris, car il me prend, au milieu d'une mélancolie muette et comme résignée, des mouvements d'indignation qui tiennent à la démence. Grand Dieu ! que nous aurons souffert !
A SON MARI
(Paris), le 12 janvier 1840.
J'ai besoin d'être auprès de toi, le saistu ? le comprends-tu ? Je ne me supporte plus nulle part , et mon âme est déjà enfuie de partout où je force mon corps d'aller pour obéir à ce tas de convenances dont tu connais le vide et les fatigues. Je n'en peux plus de ce mois assommant. Je m'arrête quelquefois dans la rue ou dans un escalier, pour pleurer de te sentir si loin et lié comme je le suis encore. Il faut que cette lutte finisse... Patience, remonte aux deux ! Quand je sais que je vais te retrouver en rentrant, tu sais si j'affronte les ennnuis, les fatigues, les contraintes de toutes sortes qui me griffent à présent sans la moindre consolation. Ces tyranniques
— i89 — puérilités m'assomment, cher enfant, je les trouve dérisoires d'aller avec nos malheurs. Esclave de tous ces indifférents, je finirais par les haïr, vois-tu, d'être nonchalamment entre nous deux avec leurs cartes de visites et leurs lettres qui me font ressembler à un écrivain public. Le reste du temps, je me croise les bras devant la nullité de mes idées engourdies. Je ne peux ni commencer, ni poursuivre un travail utile. C'est mon état moral que je te décris. Coudre, écrire, courir, pleurer du cœur, me rappeler avec effroi que je ne remplis pas la moitié de ces exigences qui entrent de tous côtés dans ma vie, voilà comme je passe mes jours. Je te raconterai plus tard, si je m'en ressouviens, les milliers de hannetons qui se sont jetés sur mon chemin. En attendant, plains-moi de ne rencontrer, ni le matin, ni le soir, tes mains, ton cœur, tes yeux pour me soutenir et me répondre ! Nous avons fait un acte d'héroïsme en nous quittant, je l'éprouve au fond d'un abattement bien douloureux !
es:
A SON MARI
Paris, le 9 février 1840,
Calme ton âme, cher ami. Tu te plains d'être sans énergie, et tu en as quatre mille
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fois trop. C'est aussi là, crois-moi, ce qui énerve quelques-unes de tes résolutions. Tu combats en songe, et de simples réalités te dégoûtent. Tu es, je te le jure, plus haut que ce triste monde que tu veux trop parfait. Hélas, moi, vois-tu, ce n'est que dans mes enfants que je voudrais cette perfection pure, à la volonté de Dieu tout le reste. Toi, tu es ce que j'aime et ce que j'estime le plus du ciel et de la terre.
Prends l'espoir de marcher bientôt côte à côte avec un brave homme qui te connaît trop pour ne pas te bien employer. Trop de monde à présent le veut pour que ce ne soit pas. Si l'on insiste pour ton dédit, Augier le donnera. — Si, au bout d'un an ou deux, tu trouvais un mieux en dehors du théâtre, tu le prendras, mais ce n'est pas en province que ce mieux se trouverait. Si tu reviens, pour nos dettes qui te torturent, nous emprunterons, à rendre tous les trois mois, une somme totale pour balayer en masse tout ce que tu sais que nous devons. Nous irons alors bien doucement et nous vivrons d'économies strictes jusqu'à ce que nous soyons bien acquittés. Tu n'as pas plus d'honneur des dettes que moi. — Une fois bien décidé à quitter le théâtre, tu vendrais ce qui t'y sert, et nous prendrons droit de bourgeoisie à Paris. Je ne sais quels rayons de feu et d'espoir se mêlent à mes fatigues. Il y a des voix dans l'air
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qui me crient : courage. Et où veux-tu que j'en prenne si ce n'est pour te voir heureux ? Tout semble s'acheminer en ce moment. Notre étoile se rallume. Ce pauvre Poligny en est la preuve ; je n'avais réussi à rien depuis bien longtemps. Laisse aller maintenant la barque, en levant les avirons sur ta tête, laisse-toi glisser vers nous et reprends terre avec confiance , si Sineier entre là.
C22:i A SON MARI
(Paris.) le 19 fùviier 1840 au soie.
Victor est venu me refaire ses adieux ; il viendra cet été nous voir à Lyon. M. de Sainte-Beuve et M. de Pontavice sont aussi grimpés sous notre toit où je crois toujours qu'on n'aura plus le courage de remonter M. de Ballanche y est venu lui-même hier, au nom de M'"*^ Récamier malade, quel doux vieillard 1
Le 21 au matin.
Je me promettais en vain de terminer ma lettre hier. Une dame qui m'a vue en Belgique est entrée tout droit, moi en chemise, pour avoir une lettre pour M"° Mars, pour... mon Dieu, je ne sais quoi.
Toutes ces gracieuses curieuses me mettent en fureur, et tu sauterais sur le toit de mes incidents. C'est un génie cruel, sois en sûr, qui me martyrise de ces coups d'épingles. Au milieu de mon accablement, c'est triste. Je me préparais après mes courses à me rendre en masse, Hippolyte, Inès, Line et moi chez M, Emile Souvestre, pour dîner avec sa famille qu'il nous avait amenée, il y a quinze jours. Enfin nous y sommes arrivés par la grâce de Dieu, et reposés tout le soir. C'est Grignon, qui s'est fait brun et spirituel. Il est bon et beau et simple comme un paysan. Tout ce qu'il nous a fait de politesse et d'amitié n'est pas à rendre, il m'eût fallu un courage très grand pour me dérober à tant d'instances. Celui-là est une consolation à tant de tracasseries. Son premier abord est très froid.
A SON MARI
("Paris), le mercredi 26 février 1840
Oh ! mon cher ami ! que j'ai besoin de t'avoir dans le vide où flottent mes idées.
Je n'ai de repos qu'en étendant mes bras vers l'invisible appui que je sens toujours et de tous côtés dans mes désespoirs. Je
t'aime tant que je voudrais voir passer en toi ces profondes convictions de notre valeur devant Dieu, qui ne nous laissera pas tomber. Prends mes mains, soutiensmoi des tiennes, et, une fois réunis, restons à côté l'un de l'autre, n'importe où !
Inès te jette ses bras autour de toi. Elle grandit beaucoup. Ses défauts et ses qualités sont d'une grande franchise. Hippolyte rêve de toi, d'amour et de gloire. Il a de l'esprit comme La Fontaine.
(( Tout est pour lui matière à rclléchir. »
Je me donne un peu de mal en ce moment au ménage, mais si je l'eusse fait plus tôt, mon ami, nous aurions la moitié moins de dettes. J'y gagne à peu près cent francs par mois. Quel fléau que ces servantes ! Je ne m'en faisais encore qu'une faible idée. Elles dérobent sur tout. Croirais-tu que j'en pleure ! moins encore pour l'argent dont elles nous ont rendus si pauvres sans beaucoup s'enrichir, mais pour ce dégoiit et l'effroi qu'elles me causent. Au reste M"° Sophie place beaucoup à la caisse d'épargne et se fait honorer dans sa famille par les présents pleins dégoût qu'elle y envoie.
Je sépare mes embrassements de cette phrase incidente. Ecris-moi, je t'en prie ! Joues-tu souvent ? Dessines-tu ? Te soutiens-tu ? Harel monte un drame de Victor Hugo, un autre de Balzac. Il te fait mille compliments et t'aime toujours.