A SON MARI
P«ns, le 2(3 mai 1833,
J'ai couru ce matin chez Charpentier dans un étouffement d'impatience. Enfin M. Dumas sera ici demain lundi aune heure, et tu seras instruit de tout ce que j'aurai de mauvais ou de bon à te dire, dans le tourment de feu où tu dois être, ô mon cher \"almore! comme moi sans doute. Mais je souffre de ne pouvoir t'envoyer que des paroles vides, cet espoir effrayé qui est à chaque heure prêt à fuir. Et puis, malgré l'accueil reçu partout, bon, tendre même, si tu savais quelle douleur d'être en ce moment loin de toi ! de te savoir sans moi dans tout cela, et l'impatience où tu dois brûler ton pauvre cœur ! que je voudrais savoir et rendre si heureux ! Je t'écris chez Pauline, j'y dîne et j'y reste aujourd'hui dimanche. Un dimanche à Paris, tu sais comme c'est gai ! Toutes les boutiques fermées, des fiacres qui se traînent, et tout Paris
dehors les portes. Je ne revivrai que demain pour courir et agir. Aller chez M'"° Paradol avec l'âme navrée que j'ai, c'est impossible. J'aime mieux perdre mille écus sur ceux que nous avons, s'entend.
Aller ailleurs, pourquoi faire, un dimanche? J'irai chez M'"" Récamier demain, chez M""^* Waldor et Tastu. Aujourd'hui je suis morte de dimanche et de ta tristesse, comprends-tu ! Ne pouvoir rien avancer avec mes mains, ni mes pieds !... Non! il n'y a rien de si amer. Quelle étoile, qui fait partir M. Dumas pour la campagne ! va ! si on étouffait de douleur... Mais, un moment, je veux que nous sortions de là et tout mon courage se dressera demain quelque soit mon entretien avec M. Alexandre Dumas. Il agira ou j'agirai seule et partout, et j'irai chez M. Taylor, et Singier et George, qui sait ? En attendant, prends courage dans les tendres embrassements que je t'envoie. C'est tout ce que j'ai d'âme et d'existence , donnes-en quelque chose à mes chères filles, dis quelques paroles consolantes à ton père et à ma pauvre Cécile, et à Eugénie que je te prie d'aller voir une fois.
Adieu, au revoir. Ce ne peut-être long, tout assommant que ce soit, en pensant que demain je te suis côte à côte, et que je ne peux me sentir nulle part sans toi.
Ta femme, et crois-tu que ce soituneamie?
A SON MARI
Paris, le 28 mai 1833.
Hier matin, en sortant de coucher chez Pauline, j étais tellement inquiète de manquer M. Dumas que je suis rentrée à l'hôtel à dix heures, sans entreprendre de visites. Je m'y suis dévorée à regarder les diligences. Ensuite le bon M. Nairac est venu pour me sommer d'y dîner hier. Enfin l'heure approchait pour M. Dumas, qui est mon Messie. On frappe, je cours... M"'" Waldor! Ah! mon Dieu ! » Savez - vous, lui dis-je, qui j'attends ? M. Dumas. « Elle s'assied imperturbable, et se décide à braver l'émotion. On refrappe. Allez, c'est Dumas lui-même avec Charpentier ; Dumas, grand comme Achille, bon comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la main. Il demeure courbé ainsi dans son étonnement de trouver sous le chapeau qu'il salue M'"" Waldor , pâle comme un papier. J'ai tout mis à l'aise , en parlant à tort, à travers, pour leur donner le temps de se rasseoir. — Enfin, pour nous, il est parfait, il a couru de suite à la maison du Roi de toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête, tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce matin.
A SON MARI
Paris, le {30 mai) jeudi matin 1833
J'ai couru à TAbbaye-au-Bois.tout ce que tu peux rêver d'affable, de tendre, de don, de grâce, c'est M""* Récamier. Elle m'a embrassée dix fois, mais du cœur. Elle est simple... tiens, comme la bonté, car c'est tout dire. Elle a tout ensemble vin^ ans et soixante ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le cœur. Elle m'a entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses ! Il me semble que je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine ! Je lui ai promis que j'userai de sa bonté si l'extrémité devenait trop vive. « C'est là pour vous, m'a-t-elle dit. » Je n'ai rien vu de plus charmant.
J'ai couru de là chez M"^® W'aldor mie dégager de son dîner, car Mars m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu n'as pas d'idée de Mars, elle y met du cœur et une volonté qui récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a prise en goût tout à fait.
J'ai vu Bocage chez M"° Mars. lia été d'une ^râce et d'une chaleur toutes romantiques. II m'a dit de bonnes choses, entre autres
l'offre de retarder son voyage à Lyon d'un mois, pour ne pas déflorer les drames où tu rentrerais. Je t'avoue que je lui ai serré la main pour cette offre pleine de loyauté. J'ai appris là que M. Frédéric Soulié se meurt d'une anévrose au cœur. C'est une pitié, si jeune et si fort ! M"" Bourgoin est aussi fort mal.
A MÉLANIE VVALUOR
Paris, le 25 août 1833.
Vos tristes vêtements me couvrent, chère Mélanie. Nous portons le deuil d'un excellent père. Lundi matin, cette perte lugubre a jeté le deuil dans notre maison. Après dix-neuf jours de maladie que je ne croyais pas dangereuse, Valmore a vu finir son père. Je vous envoie, il me semble, avec cette nouvelle, la révélation de tout ce qui me perce le cœur et les membres. Je n'ai aucune expression à joindre. Vous me voyez, vous me devinez. Je suis à demi-morte de douleur et de deuil. N'est-ce pas Dieu qu'on aime dans son père ? Quand il s'en va, n'est-ce pas Dieu qui nous quitte et qui déchire nos entrailles?
— Toutes ces souffrances sont encore écrites sur votre ligure que j'aime et vos yeux , pauvre femme d'amour et de passion triste !
— Oui, comptez sur moi, je vous aimerai
toujours, je vous le prouverai toujours; vous avez raison de le croire, ce sera.
Dites à Dupavillon ce que je vous écris. Je n'ai pas de force pour entrer à chaque instant dans cette douleur. J'ai reçu ce que votre amitié m'a destiné en partant. Il y a bien de vos larmes dans ce livre ! Je vous louerai plus tard de son talent. Le vôtre, ce sera toujours votre âme. Nous n'avons rien de mieux à répondre. Au revoir ! Amitié fidèle.
Vos impressions d'église m'ont navrée. J'ai senti bien des choses pareilles !
Mon mari vous aime. Il vous ferait pitié. La douleur est une torture sauvage, — on dirait qu'elle m'entre dans les os comme les clous de la Passion.
J'allais vous dire que la vie est bien triste, comme si vous ne le saviez pas !
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A MÉLANIE WALDOR
Paris, le 2 novtiubrol833.
Vous n'êtes donc pas de retour, bonne Mélanie ? Car je me figure que vous m'auriez écrit. J'ai trop tardé, moi à vous répondre, et ma vie si troublée, si souvent malade, est pleine de ces remords du cœur, de ne pas faire ce qu'il désire le plus. Pardon entier dans l'avenir et le passé pour ces intervalles
involontaires, non dans l'amitié stable et vraie que je vous porte, mais dans mes moyens de vous la témoigner. Après les embarras, les recherches d'un appartement, l'installation dans celui qu'enfin nous habitons, j'ai été quinze jours sans voir. Mes yeux ont porté toutes les conséquences de mes fatigues et de mes chagrins. Pourtant je suis guérie. J'ai écrit à M. Horner, il y a trois semaines, mais je n'ai pas revu sa calme et douce figure dans mes orages. Ce sera vous qui me remettrez sur son chemin.
Je me suis permis, sans votre aveu, d'orner r ^s Almanach des grâces » d'une de vos romances. Il faut sourire^ ce brave éditeur a été si heureux d'avoir nos deux noms qui riment comme nos pauvres cœurs; je crois que j'ai été généreuse de votre bien.
Il faut que vous appreniez la première que nous resterons à Paris, selon toute apparence, par l'influence qui m'y a d'abord attirée. Je suis sûre de faire quelque bien à votre belle âme en vous disant que M.Dumas nous prête un constant appui. Bien que nous ne fassions que l'entrevoir comme un éclair, c'est toujours pour nous consoler. Il remonte le Théâtre-Français, appelé par le ministre qui l'a prié, dit-on, d'y apporter ses ouvrages et son beau talent. Vous devez comprendre à ce compte tout ce qu'il peut pour servir mon cher Valmore , et c'est sans l'avoir demandé qu'il a songé à nous attacher à ce
grand changement qui va s'opérer au théâtre. N'est-ce pas, bonne, que vous êtes contente de lui ? Jugez de tout le bien que je pense de vous pour en être sûre et pour sentir de la douceur à vous l'écrire !
A SON FILS
(Paris), 8 décembre 1833
Mon cher Hippolyte ! Qu'il y a d'embrassement et de tendresse dans ces trois mots : mon cher Hippolyte ! Petit ami de moi, il me semble que je t'ai dit toute une lettre en t'écrivant cela !
Nous comptons depuis quinze jours, et de jour en jour, sur une occasion qui retarde sans cesse. Tu pourras le voir par la date de la lettre de ton père. Ta sœur t'écrit en même temps que moi, et je tremble que M. Bremont de Lyon ne retarde encore son départ, car tu seras inquiet, cher enfant, et nous sommes en ce moment, pour longtemps sans doute, obligés à tant d'économie que j'ai recours, par raison, à ces occasions si lentes qui font souffrir mon cœur déjà triste de ne pas te voir, mon cher enfant. Si je ne te savais pas sous la protection bienfaisante d'un homme que j'honore comme une providence , je serais bien à plaindre. Tu es
heureux, Hippolyte, et tu le comprendras encore mieux plus tard, mon cher enfant ! Il n'y a rien de meilleur au monde ni de plus élevé que M. Froussard. Ecoute et regarde bien une vie si pure que la sienne. II remplit une mission bien belle de la part de Dieu , il forme d'honnêtes hommes pour l'avenir, il assure le bonheur de bien des familles !
Je n'ai plus mal aux yeux, mais je suis faible. Mon travail est au delà de ce que'je peux faire. Nous ne resterons peut-être pas à Paris, malgré les efforts que nous tentons dans l'intérêt de ton avenir et celui de tes sœurs. Un fil d'espoir nous reste encore, et Dieu est là. Tu sais ma confiance et ma soumission à sa volonté, toujours meilleure que nos désirs.
M. Dumas t'a trouvé bien. Il est bon et obligeant, mais comme tous les hommes d'un grand talent littéraire, impossible à cultiver. Il appartient à trop de monde, à tous les mondes.
Notre prochaine, mon bon ange, te dira si nous avons trouvé quelque moyen de nous fixer à Paris. Ton père voudrait quitter le théâtre, et je prie Dieu qu'il le permette. Prie le aussi, cher. Tu nous aimes tant, n'est-ce pas, que ce sera de bon cœur ?
Tu écouteras les battements de cette montre que nous t'envoyons, et tu penseras à ceux de mon cœur pour toi. Tu es tout au fond de mon cœur, cher enfant ! Tu nous
écriras aussitôt la réception de cette boîte.
A SON MARI
Paris, 2 février 1834.
Je réclamerai un de ces jours « Notre- Uame de Paris », sois-en sûr. Charpentier a payé le billet fin janvier. Sois tranquille, je n'irai pas à Douay, malgré la bonté de ton cœur qui te porte à m'y engager. C'est impossible, et sans attrait pour moi, au milieu des préoccupations de ton absence. Il faudrait d'ailleurs quitter mes enfants, et, pour retourner là sans toi, je voudrais que ce fût sans y voir une âme que les murs et les rues , errer seule aux remparts , au tombeau de mon père, tu me comprends bien! Pour cela, ma santé, la saison, mes moyens, rien ne m'y invite. Hippolyte et toi, vous emportez les idées de tout le reste. Quand tu auras pris une ferme et dernière résolution sur l'engagement de Lyon, que l'on t'accorde ou non celui des Français, je m'occuperai de mon départ, car, je te le répète, ton aversion me fait un dégoût de cette ressource à Paris, et je ne comprends aucun avantage d'avenir dans un sacrifice qui te rendrait malheureux. Tu sais que j'ai
compris également dans le temps ton effroi de retourner à Lyon ; tu n'es pas assez sûr de mon abnégation profonde à ta volonté, cher Prosper. De quoi puis-je être contente au monde, quand ta position est fausse et odieuse à ton inclination ? Tu t'agites trop pour moi. Un coin, mes enfants, de l'encre et du papier, je serai aussi bien là que là, pourvu qu'on me laisse respirer!
Hier, nous avons passé une heure sur le balcon, par un temps imprévu et admirable. Le soleil éclairait un peuple immense suivant le sarcophage d'un jeune député tué en duel, tu sais cela (A). Déplorable événement!
Toute la troupe était sous les armes, tout Paris dans les rues pour suivre et voir. La tranquillité la plus profonde a suivi les craintes d'une émeute. Ils sont revenus au Père Lachaise en chantant la Marseillaise. Le soir, des patrouilles ont inondé les rues, les groupes se sont dissous, et toute la nuit comme aujourd'hui a été calme.
A MÉLANIE WALDOR
(Paris,) 6 février 1834.
J'ai été longtemps stupéfaite après vous avoir quittée, ma bonne Mélanie, mais je restais devant une conscience si pure dans
— 5-' — tout ce qui se rapporte à vous, qu'il m'était impossible d'attribuer cet événement à une autre cause qu'un bouleversement nerveux que vous aurez éprouvé. Je me suis attendrie plusieurs fois sur vous-même , et je vous plaignais, vous que je crois très bonne et très sincère, d'avoir si vivement méconnu mon cœur plein de droiture et d'intérêt pour vous. Soyez sûre que c'est comme un rêve auquel je ne pense plus qu'avec le regret de ce qui l'a produit, et que M. votre père si bon, si parfait pour vous, si bienveillant pour les autres, en ait été le témoin. Je ne vous en veux pas. J'irais vous dire adieu, si je n'étais dans une fièvre et une fatigue qui m'arrachent des larmes. Pensez quelquefois à une femme qui vous souhaite mille biens, et qui n'attache, dans ce monde, de prix qu'au repos dont elle est si loin !
Je ne comprends pas davantage votre découragement sur votre ouvrage, je vous le jure... Hélas ! je ne comprends plus rien en ce monde.
A SON MARI
Paris, le 12 février 1834.
J'ai lu ton succès dans « Bertrand ». J'en ai ressenti le bien-être qu'il doit te faire
— 5j — éprouver, et je te remercie pour toi-même, cher bon ami, de répondre ainsi à tes trois assassins de Rouen. Je persiste à te dire que je n'accepte pas le nouveau sacrifice que tu n'acceptes, toi, je le sens, qu'au prix de l'immolation de tous tes goûts. Ne viens pas aux Français, noyé d'avance dans cette amertume, qui, chez l'homme, ne fait que s'accroître. Restons en province; c'est déjà quelque chose que d'avoir quatre mille francs d'assurés. C'est tout ce que tu aurais aux Français, moins l'honneur d'un premier emploi, pour lequel je sais que tu es fait. Je sais tout ce qu'un talent déplacé et dans un faux jour peut perdre et conquérir de médiocrité. Je l'ai bien assez éprouvé à Lyon, où j'aurais voulu me cacher dans le chameau de Gulistan. Je n'hésite donc pas à te demander pour toi-même d'en finir avec toutes ces hésitations fiévreuses qui nuisent à ta santé comme à ton bonheur, jusqu'à faner la joie bien naturelle de te sentir aimé où tu es. N'ayant pas encore reçu l'engagement promis par M, Carré, je serai autorisée en le recevant à le remercier, et à dire qu'il s'est trop fait attendre, que l'effroi d'être sans place l'a emporté sur tes répugnances et que tu as été forcé de céder aux pressantes sollicitations de tes directeurs. Est-ce convenu ? Dis-le moi dans ta prochaine afin de sortir de cette hésitation qui lie mes mouvements, car il faut que je sois
bien incertaine, bien enchaînée pour ne pas répondre en partant à l'appel que tu me fais. Mais comment partir avec mes enfants, nos meubles, et tout, si nous devions par hasard revenir à Pâques, et comment partir seule si nous devons rester à Lyon? Ne me plains-tu pas dans cette position vide où je flotte sans toi, qui me casse tout courage, et fait que je m'assieds des heures entières devant mon petit feu solitaire, sans avoir la force de combattre ma maladie nerveuse à laquelle est venu se joindre ton enrouement, car il a eu sur moi une telle puissance magnétique par ce qu'il m'a fait ressentir d'impatience et d'inquiétude pour toi, que j'ai la voix éteinte. Je prends soin de moi pourtant avec toute l'intégrité que je mets à faire des vers justes quand j'en fais. Et à propos, voici la « Valse » et 1' « Aumône ^> pour Boitel , en remerciement de sa « Belle Fourvières », où il y a de jolis articles. Je ne peux rien faire depuis ton départ, je suis comme une âme en peine , et ne désirant qu'un grand silence que je ne peux mettre au profit d'aucun travail utile. J'en excepte les lettres que je t'écris qui sont nécessaires à ma vie comme à la tienne.
Comment peux tu m'aimer comme tu m'aimes, et me dire et avoir le courage de me dire que j'ai mal choisi. D'abord, tu as en toi tout ce qui m'honore, et de plus, tu connais bien peu la femme de mon caractère.
si tu es à savoir que l'idée d'une affection profonde ne tient pas la place, avec un immense avantage, de toutes les gloires et de tous les luxes de ce monde. Je ne te comprendrai jamais en cela, ne pouvant résoudre selon mon cœur une opinion si constante en toi, je pleure. Si tu pouvais te pénétrer une bonne fois de la simplicité de mon cœur! il me semble que le tien serait dilaté de tous les vains scrupules et de tous les préjugés qui l'obsèdent.
A SON MARI
(Paris,) U 21 février 1854
As-tu rien compris à ce qui vient de se passer ? sinon que notre sort semble être le jouet de quelque chat volant qui s'en amuse comme d'un peloton de fil ? La chose qui m'attriste tout-à-fait , ce sont tes justes craintes pour Lyon. Car présentement, malgré les nouvelles assurances pour ta rentrée aux Français, j'ai une telle fatigue nerveuse de ce balottement dont je voudrais rire avec toi si nous n'en étions pas les deux acteurs indécis, malgré les sermons de Dumas qui s'est soulevé comme un coursier que l'on pique, les jurementsd'Harel quiapris sa tête à deux mains pour la jeterà ces^Tcv/zV/j-, dit-
il, de la Comédie-Française, et enfin, malgré l'air effaré d'indignation de M. Jars qui nous consacre tout son temps de député de la Chambre, et qui remplit ainsi énergiquement sa mission, je t'avoue que jeté dirais encore: laissons là MM. des Français, et reprenons Lyon. Enfin, tu vas peser tout ce que j'ai à te dire de nouveau dans ce singulier imbroglio où je deviens plus flamande que jamais, c'est-à-dire tellement naïve que je ris et que je pleure suivant le tableau.
/]/''" Brohan du Vaudeville vient d'être engagée^ M"° Verneuil engagée, une demoiselle du théâtre, rue Chantereine, engagée, et enfin..., crois-le, cela est pour la honte de ce pauvre Hugo, qui l'a voulu ardemment, M"" Juliette engagée là! — Ce que tu me dis de Samson est précisément ce que M. Jars me disait l'autre jour. Dans ma prochaine, je te dirai le calcul de ce que j'aurai à payer ici, c'esténorme avec mon loyer et le voyage. Je calculerai tout bien juste.
Est-ce que je ne te comprends pas, laisse donc tes dégoûts de la Comédie-Française ! Est-ce que je n'ai pas horreur de l'intérieur glacé de ces risibles nobles! Va, Prosper, j'entends très-bien tes peines, elles t'honorent toutes. Aussi, quand je voudrais les changer en joie , en satisfaction de cœur, compte sur le mien, cher ami ! Je l'ôterais de ma poitrine pour toi. Comment appelles-tu ce sentiment-là ?
J'irai demain moi-même demander à Dumas son adhésion à <.\ l'Echelle ». Mon Dieu! qu'il a de bonnes choses !
Bon soir! Dors bien, mieux que moi. Les ouvriers de Lyon font du bruit dans nos nuits.
Hier, avant de fermer cette lettre, j'ai été moi-même chez M. Dumas, je n'ai trouvé personne. J'ai laissé un billet le conjurant de m'écrire le soir deux lignes d'adhésion ou de refus. Je n'ai rien reçu, et je fais porter ma lettre. Aussitôt qu'il me répondra, je t'écrirai. Depuis deux soirs, il y a quelques rassemblements qui crient : « à bas la garde nationale, vive nos camarades de Lyon, vive la liberté, » mais rien d'hostile. 11 fait du soleil et je suis moins faible. Je t'aime et je t'embrasse pour aujourd'hui.
Je vais voir encore pour Bordeaux, car enfin, d'après ce que tu crains, tu n'aurais que cinq mille à Lyon, et Bordeaux serait, m'a dit Duverger, pour toi de six mille cinq.
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A MÉLANIE WALDOR
Paris, le 2a févriei- 1834.
Je vous avertis, bonne Mélanie, que demain dimanche je fais trois visites dans l'intérêt de quelqu'un qui m'est recommandé par ma
sœur, et je vous épargne ce voyage que vous avez la bonté de projeter pour me voir.
Je n'appartiens en ce moment qu'à une inquiétude et une indécision qui me donnent une fièvre croissante. Chaque jour, au moment de partir, un contre ordre, puis un ordre; — des sursauts, de fausses espérances, tout ce qui fait de la vie une raillerie amère et un fardeau trop lourd à traîner pour ma faiblesse. Je tombe.
Vous avez donc de l'espoir, bonne Mélanie? Ah! tant mieux. Je désire vivement que vous soyez contente. Si je pars pour revenir, je n'irai pas vous voir, si je m'en vais tout-àfait, ce ne sera pas sans vous dire adieu. — J'ai été très triste de ne vous avoir pas vue l'autre jour, j'étais chez les correspondants pour Val more. Lyon est dans des mouvements de troubles qui m'agitent.
A SON MARI
Paris, le:27 février 1834, matin.
Je t'écris pour le seul besoin de t'écrire, mon cher Prosper, car je n'ai aucune nouvelle à t'apprendre. Augier, avec une bonté de cœur très-empressée, m'a menée chez M. Mignet, intime de M. Thiers et de lui. Pour un emploi dans le civil, il paraît que tout est encombré. C'est un très beau, très élégant
jeune homme que M. Mignet, c'est-à-dire de ton âge. II a une tête d'Apollon et de Napoléon tout ensemble. Mais ma visite se bornera au plaisir de l'avoir vu.
Je viens d'écrire à Hippolyte pour la deuxième fois, car ce silence me donne des palpitations et un cauchemar la nuit. J'écris à son maître. Mais le pauvre petit ne comprend pas encore avec quoi on adoucit l'absence ; je t'avoue que je comprends ces oublis d'écrire, un jour est sitôt passé dans l'étude, le travail ou la rêverie. Je trouve que c'est ixu dépens de tout repos et de ma santé que je satisfais, encore assez mal, à toutes les obligations de mon devoir. Va ! il a bien le temps de se gronder lui-même ! ne le grondons pas.
Ne hais pas les hommes, je t'en prie ! il y en a de si bien, et ils sont tous si malheureux ! Toits, va ! Je t'embrasse encore du cœur qui n'est plus loin de consoler le tien de près.
A SON FILS
(Lyon, 10 avril 1834;
Bon jour, mon cher et bien aimé enfant ! Nous vivons tous encore pour t'aimer et remercier le sort qui t'a donné un asile sûr
auprès du meilleur des hommes. Je ne peux encore prendre une résolution pour nous revoir, je suis abattue et tout-à-fait ruinée par ces événements qui ont fait fermer les théâtres. Tout nous accable cette année ! Espoir, mon fils, dans la providence qui t'a si bien protégé, et de loin comme de près, aime ta mère qui t'aime tant !
Tu ne peux trop nous écrire, mon bon ange, si tu veux verser quelque consolation sur mon cœur malade. Dans ta lettre que j'ai reçue aujourd'hui, i8 avril, tu ne me parles pas de celle que j'ai écrite à ton maître, le 14. Deux heures après l'avoir écrite, la guerre civile a recommencé avec plus d'horreur jusqu'au 16, à onze heures du matin. As-tu reçu cette lettre !
Je confie celle-ci à une occasion sûre, ainsi que les livres et je t'embrasse aussi étroitement que je t'aime, mon cher espoir! mon cher ami (b).
A CAROLINE BRANCHU
Lyon, le 23 avril 1834.
Si je n'eusse été à demi morte de terreur, mon bon ange Caroline, je ne me pardonnerais pas les inquiétudes de ton excellent cœur. Je les ai si parfaitement devinées que
j'ai conjuré Victor Augier de te donner de mes nouvelles dans quelques lignes que je lui (ai) écrites le 14 matin, durant une heure trompeuse où l'on laissait sortir et vivre... Je lui disais, je crois, que j'allais t'écrire aussi, ce qui justifie de son côté de ne t'avoir pas communiqué ma lettre, ou plutôt mon billet écrit en haletant encore de nos quatre premiers jours d'une si sanglante semaine. Mais je n'ai pas pu tenir le vœu que je formais de te rassurer, car Valmore, qui voulait aller aux informations de la vie de plusieurs connaissances, venait d'être arrêté, au bas de l'escalier de la rue, par la sentinelle qui faisait rentrer à la hâte, sous peine de la vie. Ce serait replonger une âme dans l'eau-forte que de te raconter tout ce que nous venons de voir et de souffrir. Toutes les horreurs de la guerre civile ont désolé Lyon, durant six (jours) et demi et six nuits d'épouvantables terreurs. Le canon, les balles, le tocsin permanent, l'incendie partout, les maisons écroulées avec leurs infortunés habitants consumés sans secours dans les flammes, et la triste tentation de regarder aux fenêtres, punie partout de mort... Le danger était partout, la fuite était impossible. Nous nous sommes retrouvés après ce grand fléau, tous étonnés et presque tristes d'être vivants au milieu de tant de victimes. Je rendais pourtant mille grâces au ciel d'être près de mon mari dans ces graves
circonstances ; que serais-je devenue en le sachant de loin au milieu de telles calamités ! Si la résignation la plus profonde peut être appelée du courage, j'en ai eu sur tout ce qui m'était personnel , mais mon âme se brisait pour tout ce qui m'entourait; jamais la pitié n'a déchiré un coeur plus horriblement que le mien.
J'appelle une grâce de la providence l'arrivée de forces imposantes qui contiendront toute révolte, mais dans cette ville sauvage où le peuple ne craint pas la mort, le moindre mouvement nouveau de quelques imprudents peut nous replonger dans les horreurs qui viennent de se passer. Que Dieu nous regarde en pitié s'il nous en juge dignes, je ne peux avoir d'autre volonté que celle d'obéir à mon inflexible destinée. Faire son devoir est du moins une secrète consolation, je l'ofïre à Dieu. Mon pauvre mari était au désespoir de nos dangers. Par bonheur mes c-hères petites filles ont eu bien du courage, et bien de la confiance dans celle que je tâchais de leur montrer. Leur santé n'a pas souffert, et une terreur curieuse, jointe à mes prières au ciel, ont soutenu la mienne. C'est après que j'ai été comme disloquée par tout mon corps. Mais de quoi ose-t-on se plaindre devant des maux si grands.
A MADIiMOlSELLE MARS
Lyon, le G mai 1834.
Que VOUS ayez pensé à moi avec quelque tendresse durant cette semaine sanglante, c'est ce que je n'oublierai pas. Votre lettre m'a causé beaucoup d'émotion. Je vous ai aimée toute ma vie, et si j'avais été tuée comme je devais l'être, vous n'auriez jamais perdu un cœur plus empreint de vous et de tous vos enchantements. Je sais au reste, mieux que personne, que vous êtes bonne et vraie, et votre sollicitude ne me surprend pas. Tout a été horrible ici. Après six jours et demi de tocsin, d'incendie, de massacre inutile, (car les femmes, les veillards, les enfants étaient égorgés) et six nuits plus épouvantables pendant lesquelles nous nous attendions à sauter dans nos maisons après avoir vu tout ce qu'on peut voir sans mourir, nous nous sommes retrouvés vivants, et comme tristes d'avoir survécu à ce grand fléau, où c'était si tôt fait d'en finir, où le bruit des cloches, des balles et des canons, causait un étourdissement de la vie. J'ai senti trois fois l'irrésistible désir d'un coup de feu dans le cœur pour m'en aller hors de cette boucherie... Elle saignera longtemps, ma bonne Hippolyte! Je n'avais vu cela que dans des livres. Mais je suis destinée, je
crois, à revoir de tristes choses, car je peux vous dire que la mort m'a prise plusieurs fois par la main et m'a laissé aller, j'ai vu Dieu comme je vois votre belle image, mais je le remercie encore de m'avoir entrainée comme par force à Lyon. J'étais à mon devoir, près de mon mari, au milieu de mes enfants, on n'aurait pas pu mieux finir. C'est à refaire, j'en ai du regret, mais nous avons tous une tâche imposée. Vous savez que j'essaie de la remplir avec résignation.
M. Jouslin, pressé par vous sans doute, vient en effet d'écrire à Valmore. Sa lettre est obligeante et polie, mais ses offres ne sont pas acceptables. Il est impossible de songer à vivre à Paris avec mille écus ; si, comme il l'assure, il ne peut dépasser cette somme, nous poursuivrons notre orageuse destinée. J'en suis venue à ce point d'immobile obéissance, que je n'éprouve ni surprise, ni douleur de ce nouvel obstacle, — et j'ai pleuré en touchant votre écriture. Tout ce qui est bonheur et amitié me retrouve faible et femme, • — sur tout le reste, je suis mieux qu'autrefois.
\ MÉLANIE WALDOR
Lyon, le 5 juin 1834.
J'ai retrouvé votre cœur pour moi, bonne Mélanie, dans une petite lettre qui m'a été
remise, il y déjà au moins quinze jours. Je les ai comptés, croyez-moi, pour le désir et la volonté de vous répondre. Mais vous savez les entraves de la vie, et vous ne m'en voulez pas de ce retard qui m'a beaucoup contrariée. Vous pouvez d'ailleurs vous figurer dans quelle bizarre situation d'âme je suis demeurée après des secousses assez violentes pour donner la mort, à part même les balles, les bombes et l'incendie qui faisaient le fond de nos journées et de nos affreuses nuits durant cette sanglante semaine. Je ne peux pas me figurer que je sois en France. Oh ! non ! Les barbaries que j'y ai vues n'ont jamais été rêvées par les Français contre des Français. C'était une chasse aux lièvres, une chasse ouverte pour les soldats, une débauche de sang... Je suis malade de ces souvenirs. — • Et forcée de rester dans cette ville infortunée dont le sol tremble, vous devez croire encore, Mélanie, que j'en'épouse toutes les douleurs et l'effroi dont elle est agitée. Mais c'est bien assez vous en parler. J'en ai mal dans le cœur des suites de ces tableaux déchirants. Cette maladie, qui s'était calmée depuis trois ans, se renouvelle au lieu même où je l'avais contractée : une guerre civile équivaut à
une affection malheureuse et violente
Dieu vous sauve de toutes deux, chère Mélanie. Le repos, l'indiflérence, voilà ce qui empêche les femmes de mourir vite, ou ce
qui ne leur fait pas de la vie une lutte audessus de leur raison.
Je ne doute pas un moment que vous n'ayez été triste pour moi de mon départ, mais jugez comme j'ai dû le bénir ! Si j'avais senti mon mari sans moi au milieu de si graves dangers, que serais-je devenue ! Que devient-on quand on tremble pour ceux qu'on aime? Il est cent fois moins affreux de mourir avec eux. Je dois vous avouer, ma chère, que nous nous sommes retrouvés en vie avec étonnement et presque avec regret, car cette mort était si prompte ! Tomber ainsi en martyr sous l'atroce barbarie des rois, c'est aller au ciel d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous faisait par moment envier l'élite qui montait à Dieu. A présent ce fanatisme est amorti en moi, je crains la mort, même en supportant une vie peu désirable comme la mienne. C'est la vie ! Au milieu de mes chers enfants, je l'aime encore. Que mille biens vous y attachent de même, chère amie, et croyez aux sincères affections quand vous pensez à celle qui m'attache à vous.
A SON FILS
Lyon, le 42 join 1834.
Nous sommes tous présentem.ent plus
tranquilles, mon cher enfant. Lyon est calme et se repose cle la guerre civile. La providence prendra les peuples en pitié ; ils s'entendront dans la paix, je l'espère. La bienveillance, la droiture et l'union, c'est le rêve et le but des honnêtes gens. Je suis pleine de reconnaissance pour toutes les personnes qui rendent à Grenoble ta vie heureuse et te font une joie de ton séjour dans ce pays où mon cœur va si souvent te chercher et te revoir ! Je n'aurais pu me refuser la consolation d'y aller moi-même quelques jours, si nous n'étions en ce moment dans un état de gêne, voisin de la pauvreté. Nos voyages nous ruinent. La guerre qui a fait fermer le théâtre a privé ton père de deux cents francs et, par une clause d'engagement, il ne reçoit pendant cinq mois d'été que les deux tiers de ses appointements. Nous sommes donc réduits jusqu'en septembre au strict nécessaire, et il faut ajourner la récompense attachée à tout sacrifice commandé par la probité. Je te reverrai avec encore plus de bonheur, et toute la famille partagera du moins cette récompense.
A CAROLINE BRANCHU
Lyon, 8 août 1834.
Ta lettre m'a rouvert le cœur, bien
aimée Caroline. Ce coup bien qu'inévitable, n'en est pas moins affreux pour toi. Il t'aurait terrassée au milieu du bonheur, que doit-il être au milieu de ton âme déserte !... Pauvre Caroline, est-ce là le sort que j'avais rêvé pour toi quand je te voyais resplendissante de gloire, et si bonne !... Je suis triste et je pleure de n'avoir pu baiser la main de ta charmante mère avant son départ. L'idée que tu as vu cette excellente amie lutter dans une si longue agonie me pénètre tout le cœur de tendresse et de larmes pour toi, pour ta fille que j'embrasse avec toi. Crois-tu que je t'entende ! Deux jours avant, non, la veille même de ta lettre, je parlais de toi avec tout le ressentiment de ton mauvais sort. Quelque chose me disait que tu éprouvais un redoublement de torture. Oui, tu es bien malheureuse ! Cette pensée me fera toujours souffrir.
Si j'osais me plaindre, à côté de la place vide de ta mère... je me plaindrais. Mais tu devineras tout en deux mots. L'administration théâtrale est en faillite, le théâtre fermé depuis hier, et nous perdons déjà onze cents francs.
Pourtant M. Adolphe Nourrit vient de faire faire des recettes formidables. Mais Lecomte n'est pas aimé, il s'est aliéné les artistes, et son arrogance rend toute conciliation impossible.
J'ai été et je suis malade. Une terreur de
nuit, un assassinat commis sous nos fenêtres il y a trois semaines, à minuit, par un factionnaire ou un tigre, sur un jeune homme qui passait tranquille, m'a mise au lit avec une perte de sang dont je ne peux me remettre,