‹ Correspondance intime. PubliéeChapitre 7 sur 15 · CIL · texte numérisé non relu

CIL

A CAROLINE BRANCHU

Lyon, G septembre 1834

Il y a des impressions qu'on n'écrit pas, Caroline.

Répondre par une lettre à une lettre comme la tienne, est si imparfait, que tu ne sauras jamais au juste ce qu'elle m'a fait ressentir d'émotion, de bonheur et de tristesse. Il fallait, mon bon ange, pour obéir à l'élan de mon cœur, partir et arriver chez toi, prendre tes mains et te regarder ! C'était là ce qui eut satisfait nos deux cœurs, le mien dans sa gratitude profonde, le tien dans son impatiente charité.

Caroline ! une femme comme toi ne pouvait être contente que par la présence de celle que tu demandais pour la consoler. — Va ! je te comprends par moi-même, et tu ne seras jamais mieux connue que par celle qui t'a tant aimée ! Un mot te dira tout, et pourquoi je ne pars pas, et pourquoi je demeure dans une position torturante. Je ne suis pas libre.

Mon mari, que ta lettre a touché jusqu'aux larmes, est un homme tout entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris ; rien ne pourra le changer, et sais-tu une chose ? C'est qu'il faut que ce soit moi qui le console de cette manie qui nous perd. Car il s'avoue en secret qu'il détruit tout l'avenir pour lui et pour nous, — ■ mais sa sauvagerie l'emporte, et il ne veut pas que je paraisse en souffrir. Chaque homme est inexplicable au fond de lui, Caroline. Obéissons dans cette vie, et sauvons-nous dans l'espoir d'un avenir où rien ne nous opprimera.

Je demeure donc près de lui, en attendant la destinée des théâtres pour cet hiver. J'ai été malade, abattue de fièvre, brisée de ta lettre. — J'ai changé de logement, ce qui m'a achevée de fatigue , et jour par jour j'ai voulu t'écrire, sans en trouver le temps, car je m'agite dans les soins d'un ménage de six personnes. Fais la part de cette position,— que ton âme de mère et de femme m'excuse et me comprenne toujours. — Tu vas pleurer de ma lettre, n'est-ce pas ? moi aussi. Mais c'est comme cela.

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a mélanie waldor

Lyon, le 9 septembre 1834,

Je n'ai pas eu besoin de vous répondre, chère ]\Iélanie, pour vous persuader de

l'intérêt sincère que je prends et prendrai toujours à ce qui vous touche. Vos peines, vos ennuis, vos découragements, tout cela me touche et m'attendrit, parce que je vous connais si bonne que vous devez en être plus abattue que personne.

J'ai été malade plus qu'à l'ordinaire, et ma chère fille aimée l'a été plus que moi, pour grandir et se soumettre à ce climat tour à tour humide et dévorant ; c'est le plus malsain pour les organisations nerveuses. Et si l'on pouvait se trouver heureux comparativement, je vous dirais : « Bénissez Dieu, vous n'habitez pas LyouN^. Ce sera une des tristes réalités de ma vie qui s'abrège ainsi de tout ce qui lui est imposé par force, — mais je sais bien que les chagrins des autres ne peuvent consoler des âmes vraiment bonnes, et la vôtre, j'en suis sûre, est de ce nombre. Nous sommes toujours dans le désastre d'une grande faillite théâtrale, dont le directeur est en fuite. Le théâtre est fermé, les appointements de trois mois perdus, la profonde infortune enfin, tout ce que je pressentais en vous disant: adieu. Si m.on sort changeait par une pitié du ciel, je me ferais un devoir de vous l'écrire pour vous donner un peu de joie, car il y a longtemps que vous êtes triste en pensant à moi. Ne croyez pas pourtant que je sois sans courage et sans consolation. Mes trois enfants sont près de moi et m'aiment bien !

Vous savez l'attachement de mon mari pour moi, et j'ai des heures entières d'oubli, sur le fond de notre amère position. Dieu ne m'a pas encore laissé tomber, et puis je ne tomberai, je l'espère, que dans ses bras.

Vous présumez que dans ce coin où m!a cherchée votre dernière lettre remise par un médecin fort distingué, je n'ai pas moyen de répandre les souscriptions de votre joli volume. Jamais je ne vais dans le monde de cette province où tout ce qui tient au théâtre demeure étranger comme les juifs ; mais j'ai fait quatre listes et je les ai confiées à des allants et venants de cette société où, je vous l'avoue, on fait très peu d'état de nos rêves et de nos tendres vers. J'ai prié ]y[rac Xiboyet, qui a l'air d'une femme très bonne, de vous attirer toutes les signatures qu'elle pourrait. Hélas, je ne peux entre elle et moi vous en annoncer encore que cinq, et c'est une peine dans mes peines. Pourquoi m'imposeriez-vous la froide obligation de ne pas y mettre mon nom ? Si une pareille idée me venait pour un livre, je vous demanderais votre nom, et ce serait un plaisir pour moi de le trouver à la tête de tous. Ainsi, je vous prie de vous taire et de me laisser vous embrasser aussi sincèrement que je vous aime.

2s:xjIii a caroline bbanchu

Lyon, lo 14 Septembre 1834

J'ai mon fils près de moi. II est hors de pension pour deux mois et c'est te dire qu'une consolation bien douce est répandue sur mes chagrins, — • ils sont devenus bien amers. Voilà trois mois de perdus au théâtre toujours fermé par l'immense faillite de M. Leconte qui est en fuite. ( Cinq cent mille francs composent ses déficits). Nous sommes réduits à l'extrême misère, et si je déchire ton amitié par cette confidence, mon ange Caroline, c'est pour te prier, si tu peux, de trouver dans quelques-unes de tes connaissances à vendre les meubles que ta fille veut bien me garder. Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie-Française qu'il abhorre.

Cette aversion franchement déclarée au moment où nous sommes ruinés par elle, ne me laisse pas le moindre espoir de retourner jamais à Paris, et ces meubles que je dois encore ne sont qu'un fardeau inutile sur ma conscience, et pour les amis qui voulaient me les garder. J'ai écrit au neveu de Scribe qui voulait à mon départ m'en acheter quelques-uns, et, s'il

est toujours dans la même intention, je lui donnerai ton adresse. De ton côte, si le hazard te faisait connaître quelqu'un pour cela, songes-y avec ton cœur. L'ami à qui nous devons encore une grande partie de ces meubles à Rouen est devenu tout-àcoup, par un procès, malheureux comme nous, et cette dette m'empêche de dormir. Si notre théâtre demeure fermé cet hiver, je serai obligée de me retirer à la campagne. Tu vois, ma Caroline, que je pressentais tout mon sort en quittant Paris, et que, comme toi, le malheur tient mon âme pour l'éprouver jusqu'au bout.

Il y a de grands mystères dans nos grandes douleurs, mon amie, et il faut attendre ! lutter avec un corps faible et brisé contre cet ouragan qui nous a prises depuis si longtemps pour victimes.

Si tu vois notre bon Victor Augier, dis-lui que je le plains de la perte qu'il a faite de son ami Roux- Martin. J'ai pleuré cet excellent homme, mort si jeune encore, dévoré comme nous de peines de cœur. Il y en a qui en meurent !

A CAROLINE BRANCHU

Lyon, le 26 novembre 1S34

Ta première lettre, mon bon ange, m'a tellement surprise, que je croyais rêver en

la lisant. Celle de M""' Favier qui l'enfermait ne me donnait pas un mot d'explication sur tes craintes, relativement à mon fils dans son éducation. Tu connais assez la promptitude de mon cœur pour te figurer que, libre de mes actions, je n'aurais pu rester en place et que j'aurais pris mes ailes vers Paris ou vers Grenoble où mon cher enfant est retourné depuis le 4 de ce mois. Mais, je te répète, ce dont il faut bien te persuader, <:hère Caroline, c'est que je suis enchaînée autant qu'une femme peut l'être, et que m^on mari ne comprend pas du tout que je puisse quitter trois heures ma maison. Jamais, à cet égard, tes offres généreuses et charmantes ne pourront même effleurer sa résolution. Il en est touché jusqu'aux larmes, il t'en aime comme la seule femme au m^onde qui soit capable envers moi de cette naïve et profonde amitié, mais pour me laisser aller un mois sans lui quelque part que ce soit, il m'a fait jurer de ne jamais lui en parler. Tes bons yeux d'ange, pénètrent facilement jusqu'à mon cœur pour y voir un renoncement absolu à toutes choses, plutôt que de troubler le peu de bonheur qu'il est en mon pouvoir d'offrir à Valmore. Je le suivrai où il voudra comme tu ferais à ma place, et comme je pense, au fond de l'àme, que c'est le devoir que Dieu m'impose,, comme femme, je crois que Dieu ne se plaira pas à m'en punir. Du reste, Caroline, que sa

volonté soit faite sur moi. Il y a déjà trois ans que mon âme si ardente, si remplie d'illusions (puisque les espérances du bonheur ne sont pas, dit-on, autre chose ) se ploie à ne plus rien vouloir pour elle-même ; non parce que je vaux mieux que toi, qui peut valoir mieux que toi ! mais parce que j'éprouve une lassitude de désirer l'impossible, et que je remets à une autre vie tout ce que celle-ci me refuse. Voilà pour la situation de mon cœur, sauf quelques orages muets que j'apaise avec des larmes et des larmes et des prières. Je n'ai du reste personne à envier, car je vois beaucoup souffrir, et celui ou celle que nous trouvons favorisé par le sort, a été malheureux ou le deviendra.

Mais sois tranquille déjà pour cet hiver. Depuis le dix de ce mois, le théâtre est rouvert et les appointements de Valmore datent de ce jour. La saison n'ofïre que des chances d'argent au directeur que l'on a enfin rendu aux artistes ruinés, et nous sommes, du moins pour plusieurs mois, à l'abri du besoin et du froid. Dieu m'a fait l'aumône en père, mon amie. Je n'ai plus, de cette longue épreuve amère, qu'un souvenir plein de reconnaissance pour les mille ressources imprévues qui nous ont aidés à en sortir. La providence est admirable ! Les deux ans de la pension de mon fils sont acquittés. Son professeur, qui attache un prix si modique à l'éducation parfaite et aux soins paternels qu'il lui

donne, en est content et m'écrit tout ce qu'il y a au monde de rassurant relativement à l'avenir.

A MÉLANIE WALDOR

Lyon, le 6 décembre 1834.

Vous êtes meilleure que moi, chère Mélanie, puisque vous me pardonnez mon silence qui m'a fait comme un tendre remords. Vos doux et beaux vers ont touché ma tristesse d'une reconnaissance bien sincère, et M'"° Niboyet m'en a fait une surprise charmante en me les envoyant tout imprimés sans m'en avoir parlé d'avance. J'ai maintenant oublié les mille entraves qui m'ont empêchée de céder à l'élan de mon cœur qui voulait vous en rendre grâce ; ces entraves étaient sans doute bien impérieuses alors, mais je ne me souviens plus aujourd'hui que de votre élégie et du chagrin de n'y avoir pas encore répondu. Au reste, tout ce qu'une situation menaçante et misérable peut avoir d'étouffant, je l'ai ressenti depuis mon arrivée à Lyon. Nos peines d'intérêt, sans pouvoir se réparer jamais, sont fort adoucies depuis un mois, c'est une satisfaction pour vous de l'apprendre, j'en suis sûre, et je paye avec cette nouvelle votre excellent cœur de tout le bien qu'il me souhaite.

J'étais persuadée aussi du soin élégant que vous apporteriez au volume de vos poésies.

Le spécimen me paraît charmant et mériterait tous les souscripteurs que nous cherchons, j'en suis toujours à huit, je crois, pour mon compte. Je ne connais et ne vois personne dans cette ville, dont je ne peux vous donner aucune idée réelle. // ("A. Dumas) en était lui-même dans un froid étonnement durant les trois jours qu'il a passés à Lyon. Ses grandes ailes ne savaient où se poser dans l'humidité de cette presqu'île où tout est encombré de boue et de marchandise. Oui, Mélanie, il m'a parlé de vous, toujours en mots voilés, mais tendres et bienveillants. Vous y pensez toujours, n'est-ce pas ?... Vous avez trop souffert pour l'oublier. Chère femme ! que vous êtes femme ! // paraît tout rempli de l'amour des voyages. Il a l'air, en effet, d'avoir en tout des bottes de sept lieues. Vous savez le bien qu'il m'a fait, et toutes les raisons que j'ai de m'en louer. C'est encore une des sympathies qui reste entre vous deux, sans compter celles qui vous rapprocheront dans l'avenir, quand tout sera calme, quand tout sera.... j'allais dire oublié. Oublie-t-on ?

Si vous revoyez mon cher cousin Bra ou sa femme, serrez leurs mains pour moi. Dites que je comprends son silence. Les artistes ont-ils le temps de s'écrire ? Ils n'ont que celui de s'aimer entre eux, et de se crier : au revoir !

A MÉLANIE VVALDOR

Lyoïi; le 15 avril 1835.

C'est encore moi, bonne Mélanie. Vous avez reçu peut-être déjà mon petit ange voyageur, M'"" Baune, qui a voulu vous aller embrasser pour moi, pour vos tendres poésies. Aimez - la , c'est vraiment un ange. Amour, dévouement, courage, tout est là... près de la maison de son mari, à la porte, et sur son grabat, quand elle peut ! Je l'y ai vue depuis un an, je l'avoue !

Et voilà un jeune homme qui brûle d'écrire, qui vient de faire un drame joué ici. Valmore me demande pour lui le bonheur de vous connaître, de vous le présenter comme un pur enthousiaste de tous les arts. Recevez-le avec votre gracieux accueil. Il veut connaître des hommes de lettres, il veut voir le talent de près. Je vous l'adresse. Soyez bonne pour moi dans votre accueil pour lui. Je suis trop malade pour vous écrire plus. J'ai besoin de savoir si vous l'êtes moins, 'vous! qui avez tant souffert. J'ai aussi le désir d'apprendre si vous êtes rentrée dans vos envois de volumes. Je crois pourtant que M""" Niboyet doit être à Paris.

Ai -je besoin de vous recommander de m'inscrire pour M"" Mercœur partout où

vous mettez votre nom? Mais écrivez-moi ce que vous aurez fait, afin que je vous envoie l'argent. — C'est donc vrai! elle n'est plus!... Quelle douleur irréparable pour les riches qui la savaient si pauvre et qui disaient l'aimer! et qui lui faisaient lire ses vers à lui enflammer la poitrine. — Lire des vers... Ah! mon Dieu. Une fois je l'ai entendue, j'ai pleuré de tristesse de lui entendre lire ses vers. — Qui est-ce qui la comprenait dans tout cela? Moi, qui pleurais de son avenir. Sa mort m'a fait im mal affreux, (c)

Ecrivez-moi, si vous pouvez écrire à ceux qui vous aiment avec une grande sincérité.

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