VII A MÉLAXIE WALDOR
Lyon, le S mai 18:)5,
C'est à mon retour d'un petit voyage que j'ai trouvé votre lettre, ma chère Mélanie. Je n'ai pas vu les jeunes artistes que vous recommandiez à mon zèle. Mais comme votre lettre était ouverte, mon mari, sur sa lecture, a parlé d'eux dès le jour même aux directeurs et a jeté ses instances dans la balance de leurs intérêts. Comme leurs intérêts (aux directeurs) s'accordaient parfaitement avec le désir de ces jeunes hommes , ils les ont
accueillis comme tout le public avec beaucoup d'empressement, et ils ont été couverts d'applaudissements dans trois ou quatre' soirées dont ils ont fait le charme et la r.?ceftc.ya.\more est de plus l'ami du gérant du Papillon^ auquel il a chaudement recommandé ces trois talents. Mais l'article était fait d'avance sur le plaisir très réel qu'ont fait ces trois charmantes voix. Les journaux du théâtre s'en sont donc emparé comme de l'événement en saillie du moment , et ces trois MM. doivent être satisfaits de la justice qu'on leur a rendue dans ce pays assez froid d'ailleurs pour tous les arts et ceux qui les professent. C'est un comptoir que cette ville, dont l'atmosphère par dessus le marché tue, à force de les détendre ou de les irriter, toutes les organisations nerveuses. Je suis fort malade.
M""' Niboyet, dont vous ne me parlez pas, ni de la lettre dont je crois l'avoir chargée pour vous, a dû vous dire que ma position ne ressemble plus à rien. Est-ce là vivre ? Je ne suis revenue d'un petit voyage que pour retomber malade.
Vous m'avez donné <?;?6"(?r6' votre livre. J'en suis triste et contente, parce que je l'aime et que je suis toujours pauvre pour acheter ce que j'aime. Celui-là ne sortira plus de mes mains. Merci, chère Mélanie! Vous êtes très bonne, et je le sais trop pour ne pas vous souhaiter bien heureuse! Mais quoi! Vous
ne l'êtes pas, vous ne le serez pas. L'amour a été tué chez vous par l'amour. Oh ! c'est triste et inguérissable !
Ce que vous aimez le plus au monde est, dit-on, à Aix. Dans l'intérêt de sa gloire, il s'est retiré un moment de la foule pour aller écrire une belle pièce de plus. Je n'ose vous en parler que parce que je sais que vous y pensez toujours, et que ce n'est pas éveiller une douleur, mais y répondre. Tout à l'heure encore mes yeux se sont mouillés de vos vers : Une Promenade à Mouss. Ce sera donc toujours ainsi le même cri dans les vôtres : J'aimais, on m'a aimée \ j'aime, on ne m'aime plus. Voilà pour remplirune vie si active, mon Dieu ! si ardente, si longue, séparée du bonheur. Je vous plains beaucoup.
Avez-vous mis mon nom comme une triste fleur à la tombe promise d'Elisa, chère fille ! Je vous enverrai l'argent. Répondez-moi làdessus.
A CAROLINE BRAXCHU
Lyon, le 7 juin 1835.
Que penses-tu, Caroline, de ce repos apparent dans mon inquiétude sur toi ? Tu sais pourtant mieux que personne , ma tendre Alceste, qu'il n'y a guère de repos pour les
affections vives. La mienne pour toi est assurément de ce nombre et pourtant que de jours s'écoulent sans que je t'en donne le moindre signe.
Le 14 juin.
Je laisse subsister ce paragraphe d'une troisième lettre interrompue par ma troisième maladie depuis six semaines, chère amie. Tu ne souriras pas à cette triste excuse, mais tu sauras que c'est la seule excuse qui ait pu arrêter l'élan qui me porte vers tes souffrances à toi, qui me font bien du mal. Ta dernière lettre en était si remplie, que je ne peux en détourner ma mémoire, d'autant que je vois bien, Caroline, qu'il y a écrit sur ton cœur comme sur beaucoup de cœurs de femmes : « ici plus d'espérance. » Ma dernière douloureuse et rapide maladie dont je suis encore si faible est un coup de soleil. Ma tête est devenue prodigieuse avec une lourdeur et des souffrances inexprimables. Je jetais des cris involontaires et tout mon corps m'élançait comme des blessures. C'est fini une fois encore depuis avant-hier. J'attends de nouveaux tourments, puisque nous vivons à ce compte.
Je n'ai pu vendre encore qu'un lit de tous mes meubles laissés à Paris. Si tu nous voyais ici, toujours dans notre grenier, depuis la faillite dévorante! Cent vingt marches à escalader, comme c'est encourageant pour sortir.
Va, Caroline, nous sortons par lambeaux de ce monde , et nous n'avons jamais raconté nos dernières larmes à ceux qui pleurent comme nous. Le bûcher sur lequel je t'ai vue t'étendre qui ne s'effacera jamais de ma mémoire à force que tu y étais triste et belle , ah ! Caroline ! c'est là qu'il fallait mourir, toutes deux peut-être, pour n'emporter que la poésie des douleurs qu'il nous était imposé de subir plus tard. Que de pressentiments dans tes cris sublimes et dans mes sanglots en te regardant!