‹ CorrespondanceChapitre 100 sur 102 · G0 A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

G0 A M. DE CHATEAUBRIAND

l'iode de Cicéron, ou avec une des siennes; M. Maillet, qui, mis en déportation par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il fit la fortune, pour des souliers et un habit, sans s'apercevoir ni de l'injusticcj des hommes, ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repos, quoique toujours agité sur le sommet de ses idées; M. Maillet, qui, avec les plus hautes, mais les plus innocentes prétentions, met à ses fonctions obscures de professeur autant d'im.portance que s'il n'était qu'un sot; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d'un RoUin; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophie; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié; que l'Université, tout en rendant justice à son mérite académique, laisse en province quand tant d'autres sont à Paris; que M. de Foiitanes lui-même a négligé, quoiqu'il fût très-déterminé à le servir ; que M. Dussaut a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans, mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi ; M. Maillet, qui a une ambition que tous les lauriers du Parnasse ne couronneraient pas assez, et une modération que le sutfrage d'un enfant contenterait; qui donnerait tous les biens de ce monde, quoique occupé de ceux de l'autre, pour une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres, ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention; M. Maillet enfin, dont je vous ai parlé plusieurs fois, mais dont le nom peut-être vous sera nouveau, parce que la fatalité qui le poursuit, sans qu'il s'en doute, vous aura sûrement vendu sourd; M. Maillet donc vient d'arriver à Paris,

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avec une lettre de l'évéque de Montpellier pour M. Trouvé, laquelle lettre demande pour lui à ce dernier une mention au Conservateur, Or, M. Trouvé ayant répondu qu'il ferait la proposition, mais que le comité seul déciderait, ledit Maillet, après être venu me chercher à Villeneuve, où je n'étais pas arrivé, est revenu me chercher à Paris, d'où je partais, sans avoir l'habileté de me saisir sur le chemin, parce qu'il est trop distrait, c'est-à-dire trop occupé, pour être habile; et il m'écrit pour jeter son cri de détresse, et m'appeler à son secours. J'y vole autant que je le puis, c'est-à-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris, moi qui n'écris à personne, pas même à vous ni à madame la duchesse de Lévis. Je lui envoie tout ouverte cette recommandation , dont un autre se fâcherait, et qui le comblera de joie. Ayez-y égard, je vous en conjure. Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages, mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le ciel ait jamais créées, quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec, sans serres, sans fiel, mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde, que les connaisseurs généreux, comme vous l'êtes, doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire; cela me fera du bien. Adieu.

262 A MADAiME DE VIISTLMILLE.

Paris, 27 mars 1820.

A madame de Vintimille.

Fonfanes est entré hier chez moi, à quatre heures, iriant, non pas Hosanna! mais Tueî Tue! ou peu s'en faut. Tl venait presque de se battre avec votre portière. Voici les faits :

Il prétend qu'après avoir pris, chez madame de la Briche, des informations authentiques sur les jours et heures où l'on peut espérer d'être admis au bonheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois (ni plus ni moins) à votre porte , auxdites heures et auxdits jours, sans avoir été reçu;

Que s' étant présenté huit fois à pied, et sans avoir de carte de visite dans sa poche, il avait pu attribuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés; mais qu'hier il a mis sa famille à pied, il est monté dans son carrosse, il a ordonné à son cocher d'aller grand train, et a rempli tout le quartier du bruit de Bon impatience, sans que ce bruit ait servi de rien.

Il me paraît que , dans son humeur entreprenante, il a porté ses insistances aux dernières extrémités, car il m'a avoué que la portière lui avait dit: « Est-ce que vous voulez parler aux murailles? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.

Il est venu là-dessus me confier sa déconfiture et chercher mes consolations ; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que, lorsqu'on voulait arriver, il fallait ^rendre Je bon chemin; que si, au lieu d'employer

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ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue, à sa main droite et à sa plume pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu, dès la première fois, une prompte satisfaction; qu'il n'y a personne au monde que vous vissiez plus volontiers que lui; mais qu'enfin, pour le recevoir, encore fallait-il savoir qu'il était là; qu'il lui restait donc à finir par où il aurait dû commencer, et à vous écrire deux mots, etc. Il a compris que j'avais raison ; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort, que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc, je vous en supplie, lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, dit-il, auprès de vous une affaire importante à traiter, un service à vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice, qui sont des choses immo^ielles, au moins pour vous et pour les bonnes âmes.

Je vais tâcher de vous expliquer cette affaire en peu de mots, afin que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction, sans le voir, si la solitude qu'il est possible que vous vous prescriviez , dans ces jours saints, ne vous permettait pas de le voir.

Ovide, vous savez qui c'est; La Harpe, vous l'ave? connu, et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée , et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probablement dans quelque coin de votre bibliothèque, et porte le nom de Saint- Ange.

Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve, des filles et deux garçons , qui ont pour toute fortune une pension

de douze cents francs que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons, l'un est mort aux armées, et l'autre, après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpfel, neveu de feu M. le duc de Feltre, est colonel.

Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place; mais il craint que son colonel n'ait contre lui de fâcheuses préventions. C'est pour écarter ce péril qu'on veut vous supplier d'intervenir, et de tout faire pour que M. de Zœpfel prenne des sentiments favorables à l'ovidien. M. de Fontanes répond de ses bonnes dispositions. Empêchez , il vous en supplie, qu'il ne tombe un cheveu de sa tête, ni un fil de ses épaulettes, ni un sou de son traitement.

Voilà l'affaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et à votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi, je me suis un peu moqué de lui, et de ce que, dans le temps de la Passion, il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.

On m'a prêté le livre ci-joint, qui n'est pas encore mis en vente, que je sache. Je vous cède mon privilège de le lire avant le public. Il y a des lettres de madame de Sévigné à un- M. Duplessis, ex-gouverneur de son Qls, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers, tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.

J'ai le livre pour la quinzaine, le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.

Il me reste à vous dire que j'ai raille fois plus pensé à vous que vous n'avez pensé à moi, depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de

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