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XXXII LA VIE ET LES TRAVAUX

l'autre. M. Joubert le comprit le premier; il jugea que, tôt ou tard, leur sort devait s'unir, et coupant court, comme il convenait entre gens d'un âge mûr, aux lenteurs d'une recherche vulgaire, il offrit sa main, avec un si ferme propos de s'opiniâtrer qu'on n'eut garde de la refuser. Ce fut le 8 juin 1793, terrible époque, où l'incertitude du lendemain donnait hâte à chacun de mener à terme les résolutions du jour, que leur mariage fut célébré à Paris. Ils s'y étaient rendus de part et d'autre pour éviter l'éclat incommode qui, dans les petites villes, s'attache d'ordinaire aux événements de cette nature; mais leur séjour y fut de courte durée. Par une exception rare en ces temps désastreux, Villeneuve avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de troubles et de dangers. Il y avait tant de douceur dans les mœurs de ses habitants, tant de calme et de fraîcheur dans son riant paysage, qu'on eût dit une oasis de verdure et de paix, ouverte à la sérénité du philosophe. M. Joubert courut s'y enfermer avec sa compagne.

A peine se vit-il maître d'une situation qui assurait son repos, que, malgré les grands bruits qui grondaient autour de sa retraite, il se remit à la poursuite de la vérité et du beau, passion et rêve de sa vie. Pour les découvrir, ne fût-ce, comme il le dit quelque part, « qu'en parcelles menues ou en légères étincelles, » il ne craignait pas d'entreprendre les plus longues et

DE M. .F. JOUBKRT. XXXIII

soinent les plus arides lectures. Elles étaient pour lui un moyen d'arriver plutôt que de jouir, un chemin plutôt qu'un but. C'est ainsi qu'on le retrouve, à diverses époques, s'épuisant en d'immenses travaux pour recueillir un peu d'or dans les nombreux filons ouverts à l'investigation humaine. Il aborde tour à tour les orateurs , les poètes , les philosophes , impatient, comme il l'écrit un jour, « d'être quitte des (( opinions d'autrui, de connaître ce qu'on a su et <( de pouvoir être ignorant en toute sûreté de cons- « cience. » A la bonne heure; mais il me semble qu'il cherchait encore autre chose. 11 lui fallait plus d'espace qu'il n'en trouvait dans les livres; son œil sondait de plus lointaines perspectives, et, s'il avait tant de hâte d'atteindre les limites où se sont arrêtées la poésie, la philosophie, la science humaine , c'est qu'il voulait, j'imagine, avoir le loisir et le droit de regarder au delà.

Je l'avouerai, toutefois, il n'était pas entièrement désabusé des droits de l'imagination et du pouvoir de l'hypothèse dans l'ordre des connaissances qui se sont peu à peu détachées du domaine de la philosophie antique pour former l'apanage de nos sciences diverses. A. la suite de Platon , d'Aristote ou d'Érasme , son esprit curieux ne se refusait pas les excursions lointaines au travers des merveilles du monde et des mystères de la création. Il aimait à parcourir ces grands

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