XLVI LA VIE ET LES TRAVAUX
la couverture, sur le titre, suffisaient pour réveiller tous ses souvenirs et renouveler soudainement ses impressions premières. C'était, de ses livres à lui, un commerce de tous les instants, une sorte de courant intellectuel presque ininterrompu. Ils ne renfermaient pas une bonne parole dont il ne leur tînt compte en passant, un mauvais propos dont il ne leur gardât rancune. Aussi était-il devenu fort scrupuleux dans le choix des volumes qu'il admettait sur ses rayons. Il avait grand soin de ne s'entourer que d'ouvrages amis et proscrivait, comme un voisinage fâcheux, les auteurs qui blessaient sa pensée. Mais les autres, comme il les aimait! Je me rappelle à ce sujet, et Ton me pardonnera de redire la première visite que j'eus l'honneur de lui faire quelques années avant sa mort. Mon père, son compatriote et presque son collègue, entretenait avec lui, de Bourges où le retenaient les fonctions du rectorat, une correspondance qui, engagée à l'occasion de détails imiversitaires, était devenue peu à peu, comme il arrive entre gens de cœur et d'esprit, plus personnelle et plus intime. Souvent, quoique fort jeune alors, j'avais été frappé du style et de la ^orme des lettres de M. Joubert, lettres qu'au surplus, suivant le vœu trop bien exaucé de leur auteur, mon père éprouve aujourd'hui le regret de n'avoir pas conservées. Elles étaient écrites sur de grossier papier, et leurs caractères surannés me semblaient appartenir
DE M. J. JOl lu:hT. XI. MI
à un autre siècle. L'orthographe même d'un grand nombre de mots, comme aiiclorlté^ thrésors^ ynanusa^ipts, sentait son vieil homme; on eût dit d'un ancien attardé, fourvoyé au travers des âges.
Appelé cependant par la haute estime de M. Royer- CoUard aux fonctions d'inspecteur général des études, mon père vint bientôt à Paris. Ses succès universitaires, l'affection de M. de Fontanes et quelques voyages faits dans l'intervalle avaient achevé une liaison préparée par sa correspondance. Son premier soin, en arrivant, fut de nous présenter à M. Joubert.
Quoique souifrant au m^oment de notre visite, celui-ci voulut nous recevoir, et madame Joubert nous introduisit près de lui. Tout me parut, dans son appartement, d'une remarquable simplicité. Le seul ornement qu'on y distinguât consistait en gravures françaises ou étrangères, dont le choix avait été évidemment dicté par une prédilection décidée pour les scènes de famille, les sentiments religieux, la délicatesse et l'ingénuité des expressions Qui m'eût dit
qu'à quinze ans de là, uni à la famille de M. Joubert par les lien? les plus étroits et les plus cliers, j'habiterais à mon tour la modeste demeure où je venais de pénétrer en étranger ; que le sort m'appellerait à recueillir, aux lieux où elles étaient écloses, les pensées de cet excellent homme ; que sa bibliothèque deviendrait la mienne; que j'écrirais ces lignes obscures et