‹ CorrespondanceChapitre 29 sur 102 · XLVIII LA VÎE ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

XLVIII LA VÎE ET LES TRAVAUX

sans valeur sur la table même où tant de perles étaient tombées de sa plume !

M. Joubert était assis dans son lit, à demi vêtu d'un spencer de soie, et entouré de livres. Il nous reçut avec cette bienveillance exquise dont on se sent flatté comme d'une distinction personnelle. Dès l'abord ce pendant une singularité m'avait frappé. Je l'avais vu quitter, à notre approche, un volume dont il était occupé, la main enveloppée dans un gant ciré, à polir la couverture. J'ai su depuis que, lorsque sa santé ne lui permettait ni de monter à sa galerie, ni de se livrer aux travaux de la pensée, il lui arrivait souvent de faire descendre quelques-uns de ses écrivains favoris, pour rendre à leur parure de ces petits soins humbles et naïfs où se laissait aller son amour pour eux. On concevra, du reste, le prix qu'il attachait à ses livres, en songeant que c'était peu à peu, sur des épargnes dont l'emploi était parfois contesté , et presque toujours après de longues recherches, qu'il les avait successivement acquis. La Ubrairie d'alors n'offrait pas les richesses qu'étale aujourd'hui la nôtre. Les auteurs de quelque prix n'avaient point encore reçu les honneurs de ces réimpressions fécondes qui, sous des formes multiples, viennent, presque malgré aous, envahir nos rayons. Il fallait chercher les occasions et les saisir. Or, pour M. Joubert, les occasions devenaient d'autant plus rares qu'il était curieux de

DE M. ». JOUUERT. XLIX

livres peu répaiicius ei délicat dans le choix des éditions. Tel volume avait été par lui vivement disputé à la chaleur des enchères; tel autre, obstiné à ne se, point montrer, s'était laissé chercher durant des mois entiers. Celui-ci provenait de quelque collection célèbre, celui-là avait appartenu à quelque homme fameux. A l'origine de chacun enfin se rattachaient des souvenirs de bonne fortune ou de labeur qui n'étaient pas sans charme. Il les aimait et du plaisir qu'ils lui causaient et de la peine qu'ils lui avaient coûté. — C'étaient d'ailleurs des serviteurs fidèles dont il n'inçoquait jamais en vain l'assistance, de vieux amis qui, après avoir réjoui son âge mûr, étaient prêts à consoler sa vieillesse. Ils méritaient bien l'échange de quelques bons procédés.

Mais reprenons le récit de sa liaison avec M. de Chateaubriand, un moment interrompu par des détails d'intérieur et des souvenirs personnels que je n'ai pu écarter. M. Joubert confondit bientôt, dans une communauté d'afîections , les deux écrivains que Texil avait rapprochas, et que ne devait pas séparer plus tard la différence des opinions et des fortunes. A compter du jour où il connut M. de Chateaubriand, il y eut dans son existence un grand intérêt, une grande amitié de plus. C'était, je le remarque en passant, un singuUer jeu du sort que cette rencontre, dans une intimité presque fraternelle, de trois hommes

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