L LA VIE ET LES TRAVAUX
qui, par des goûts et un génie divers, semblaient résumer, à la limite des deux siècles, les doctrines littéraires prêtes à se disputer l'empire. Pendant que, i-ous la main sans défiance de M. de Fontanes, les cordes un peu détendues de la harpe antique jetaient encore de gracieux sons, M. Joubert rêvait je ne sais quels accords plus nouveaux, notes vibrantes, voix intimes qui déjà murmuraient confuses au sein de son jeune ami et devaient bientôt retentir avec tant de puissance. Ces temps, déjà loin du nôtre, étaient pour M. Joubert pleins de promesses et d'enchantements. Non-seulement il voyait, à la suite de tant d'orages, la terre et le ciel reprendre leur sérénité; mais il assistait de très-près au travail de rénovation dans lequel une plume inspirée préparait aux lettres un rôle si considérable; sa bibliothèque de la rue Saint-Honoré, la retraite de Villeneuve où il se plaisait à attirer ses amis , recevaient tour à tour les prémices de ces pages éloquentes , à la fin devenues une des gloires de notre âge. Après les extases de l'inspiration, rien n'est plus ravissant, j'imagine, pour les esprits littéraires, que ces confidences du génie livrant son œuvre vierge aux premières caresses de l'admiration. M. Joubert en jouissait avec d'autant plus de complaisance qu'il y entrevoyait, et le triomphe de ses doctrines, et la grandeur prochaine de l'homme qu'il aimait. Ainsi croissait par la réflexion et par le senti-
DE ."M. J. JOLUERT. Ll
ment cette affection à la fois philosophique et tendre qu'aiguisait peut-être encore un stimulant de plus, l'espèce de sollicitude paternelle qu'autorise envers le génie lui-même la priorité de l'âge et des travaux. Je me hâte de le dire , au surplus , il n'avait point affaire à un ingrat. Si nnl homme n'a plus aimé dans le sens sérieux et mâle que ce mot a perdu , nul n'a été phis aimé que lui. Je voudrais ne pas laisser éteindre les souvenirs qu'on en garde autour de moi, car les exemples de ces amitiés désintéressées deviennent plus précieux à recueillir, à proportion qu'ils se montrent plus rares. Mais comment raconter les détails d'une intimité que la mort a brisée? Heureusement aux témoignages répandus dans les œuvres de notre grand écrivain il m'est permis d'en joindre un autre qui n'est pas, ce me semble, moins digne de survivre.
M. de Chateaubriand, se rendant à Rome à une époque où il n'avait point encore visité M. Joubeit dans sa retraite de Villeneuve, lui écrivait de Lyon une lettre pleine de détails sur la partie de la roule déjà parcourue. « J'avais calculé qu'il ferait jour, » lui disait-il, «lorsque nous arriverions à Yilleneuvc- « sur-Yonne, Mon cher Joubert , quelle fatalité ! Je « m'endors et ne me réveille qu'à la porte de la ville, « Il fait grand jour ; je demande où est Villeneuve ; « je regarde derrière moi, et je vois une jolie petite « église; je descends et j'y cours. Je cherche à dé-