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le moins besoin d'indulgence, personne n'avait plus que lui le droit de dire : « Quand on aime, c'est le a cœur qui juge; » ou de répéter ce mot singulier et charmant : « Quand mes amis sont borgnes, je les « regarde de profil. » Comme il lui fallait des tendresses entières, des admirations que rien ne vînt amoindrir ou contrarier, il prêtait volontiers aux personnes qu'il aimait tout ce qui manquait à leur perfection. Soit par l'effet de la bienveillance qi.i lui était naturelle, soit, ainsi qu'il le disait encore, qu'il lui semblât nécessaire de savoir bravement « s'aveugler « pour le bonheur de la vie , » son imagination complaisante effaçait les aspérités de leur caractère , comblait les petites lacunes de leurs bonnes quahtés, et, une fois éprise par un point, se laissait éprendre par tous, ainsi qu'un aimant flexible qui suivrait, en s'y attachant, les sinuosités d'une surface inégale. Il y avait d'ailleurs en son âme des trésors de sentiment, une surabondance d'idées dans son esprit, qui lui permettaient d'en céder à mains pleines à ses amis : il se plaisait à les enrichir de son superflu.
Aussi, dès son retour à Paris, devint-il tout naturellement le centre de la société qui, naguère réunie près de madame de Beaumont, s'était, depuis sa mort, un moment dispersée. Son salon remplaça celui de la rue Neuve-du-Luxembourg. Bientôt même les soirées semblèrent trop courtes à ses amis; et, comme il res-
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lait d'ordinaire couchù jusque vers trois heures df l'après-midi, son lit s'entoura d'auditeurs de plus en plus avides de l'entendre. Je n'essayerai pas de donner une idée du charme de sa parole; ce talent fugitif est un de ceux qui, tout en causant les émotions les plus vives, laissent les traces les moins saisissables. Il résulte de je ne sais quel accord heureux entre l'esprit et la personne, la voix et le regard, le geste et le mot, dont les secrètes harmonies s'évaporent comme des parfums ou des sons : on en jouit, mais on ne le peint pas. Malheureusement le causeur cédait avec un si facile abandon à l'entraînement qu'il communiquait, qu'inquiète gardienne de sa santé, madame Joubert était souvent forcée de lui commander le silence, ou de défendre les approches de son appartement contre l'accès empressé de ses amis. Mais il s'offrait toujours quelque occasion, quelque prétexte d'échapper à cette surveillance. Les abattements revenaient alors , les douleurs de poitrine, les crachements de sang, et c'était à Villeneuve qu'il fallait aller chercher un peu de solitude et de repos. A Villeneuve pourtant d'autres travaux, d'autres soins attendaient M. Joubert. Un doux et perpétuel enthousiasme, cette ardeur sublime et cachée qu'il attribuait à quelques écrivains et dont il était plus qu'eux dominé, continuait de brûler en son âme ; le feu couvert succédait à la flamme ; la méditation remplaçait les causeries, et je ne sais si
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sa santé s'en trouvait beaucoup mieux. Il avait d'ailleurs à entretenir avec ses nombreux amis une correspondance qui devenait l'occasion de nouvelles fatigues, car sa plume, difficile à elle-même, manquait un peu de volubilité. Puis les jeunes ecclésiastiques du voisinage, attirés par l'hospitalité de la famille, venaient emprunter les livres d'une petite bibliothèque formée à leur intention , et aux livres il ne refusait guère de joindre le riche tribut de sa parole et de ses conseils. Puis enfin, quand il prolongeait trop son séjour en Dourgogne, « la petite rue en descendant « à droite » voyait arriver de Paris d'illustres visiteur? qui l'illuminaient tout à coup d'un éclat inaccoutumé. On n'échappe pas à sa destinée; la sienne était de répandre la lumière, de se consumer en éclairant, et, quoi que. fit madame Joubert, le flambeau ne s'éteignait pas.
Ainsi s'écoulait cette précieuse vie, partagée entre Paris et la province, entre les méditations de la solitude et les délices de l'amitié, quand la création de l'Université vint, en 1809, imposer à M. Joubert des devoirs inattendus. On sait comment l'empereur, habile, ainsi que tous les hommes puissants, à s'assimiler ce qui se rencontrait de puissant autour de lui, avait appelé M. de Fontanes à la tête de l'instruction pubHque. Modéré par principes et par position, car il était classique et gentilhomme, M. de Fontanes
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n'entendait pî\s faire à cette situation nouvelle le sacrifice de ses opinions et de ses amitiés. Le vulgaire ne comprend pas toujours la part que prennent les hommes éminents aux vicissitudes de leur pays. 11 est prompt à attribuer leurs démarches à je ne sais quels calculs d'ambition ou de cupidité qui flétrissent les meilleures actions et outragent les intentions les plus pures. Pour moi, je ne m'en cache point, j'ai plus de foi dans la dignité humaine, plus de respect pour les hautes intelligences. 11 me semble que dans les temps d'agitation politique, alors que les destinées sociales sont livrées aux hasards de la discussion des partis, les esprits élevés se dérobent avec peine au mouvement imprimé à tous les esprits. Ils se passionnent aisément pour la justice et la vérité, telles qu'elles leur apparaissent du moins : ils combattent pour elles ; ils en font leur symbole, leur opinion, et quand, par leurs efforts, le jour de la victoire arrive, c'est cette opinion triomphante qui les emporte avec elle au sommet. Tel était, je le crois, le secret de la fortune de M. de Foutanes. Aussi prétendait-il, en se laissant aller à l'élévation qui lui était offerte, ne point se séparer de ses amis, et, après avoir inscrit sur la liste des futurs collaborateurs du grand maître les noms significatifs de MM. de Bonald et de Beausset, il se hâtait d'y joindre celui de M. Joubert. a Ce nom, disait-il à l'empe- « reur, est moins connu que les deux premiers, et
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« c'est cependant le choix auquel j'attache le plus « d'importance. M. Joubert, frère du procureur im- « périal de Votre Majesté auprès du tribunal de pre- « mière instance de Paris, est mon ami depuis trente c( ans. C'est le compagnon de ma vie, le confident «c de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont « de la plus haute élévation. Je m'estimerai heureux « si Votre Majesté veut m'accepter pour sa caution. » Je cite cette note, par hasard retrouvée, comme un témoignage également honorable pour Fhomme qui en était l'objet, pour celui qui gardait, au milieu même du triomphe, un tel souvenir de ses amitiés, pour le maître , enfin , qui savait entendre ce simple et noble langage. Du reste, c'était bien par la volonté spontanée du grand maître que M. Joubert prenait rang parmi les inspecteurs généraux et dans le conseil de l'Université. Pour sa part, il n'y avait guère songé, occupé qu'il était de ses études chéries, de sa douce philosophie, des plaisirs simples et vrais qu'il s'était créés au sein de sa famille.
Mais aussitôt que , sans l'avoir désiré , il se vit pour la seconde fois appelé à des fonctions publiques, il y porta l'abnégation et l'ardeur inhérentes à sa nature. La gloire de son ami le plus cher lui paraissait d'ailleurs engagée dans le succès de l'administration à laquelle on venait de l'associer, et son amitié se croyait solidaire de tout ce qui allait être fait. Les fragments
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que j'ai pu recueillir de sa correspondance avec M. de Fontanes témoignent assez de sa sollicitude à cet égard. 11 entendait que le grand maître fût soigneux du corps enseignant comme un pcre de famille ; qu'il laissât une douce et longue mémoire de son passage, et que Fadministrateur ne demeurât pas au-dessous du poëte. Les petites lettres du matin, les longues causeries de la veillée n'avaient plus guère d'autre objet. Le zèle même pour la bonne direction de l'instruction publique allait si loin parfois, que, fatiguée un soir d'enseignement, de professeurs et de lycées, une femme dont l'esprit va de pair avec le nom , et à laquelle M. Joubert portait un vif attachement, madame de Chateaubriand , s'écriait ;
L'ennui natiuit un jour de Y Université,
Mais la boutade n-empêchait pas les deux interlocuteurs de pour&uivre. Le grand maître consultait incessamment son arni sur les hommes, sur les livres, suj les choses. Il le contrariait bien quelquefois par l'adoption de mesures inattendues, car s'il lui était loisible, au salon, de spéculer librement, il a\ait bientôt, au palais , à compter avec un maître dont la pohtique ne s'accommodait pas toujours à la philosophie de M. Joubert; mais il écoutait ce dernier du moins avec une déférence amie, et souvent il puisait dans son expé-