LXVIII LA VIE ET LES TKAVAUX
rience et sa raison les forces dont il avait besoin pour Taction ou pour la résistance.
Cependant de plus longs séjours à Paris avaient étendu peu à peu le cercle des relations de M. Joubert. Non-seulement il continuait de voir chaque jour n^ esdames de Chateaubriand, de La Briche, de Vintmiille, de Duras , de Lévis et les autres personnes qu'il avait jadis rencontrées chez madame de Beaumont; mais il se liait successivement avec mesdames de Bressieux, de Valory, de Gontaut, de Châtenay, avec le bon M. de Clausel, dont le tempérament religieux et contemplatif ne s'était point encore échauffé aux ardeurs de la discussion parlementaire; avec M. de Féletz, qui se plaignait de l'avoir connu trop tard, et dont il vantait souvent l'ingénieuse polémique , l'atticisme et le sens exquis; avec un de mes parents, le docte et pieux M. de Lacalprade , que je n^ puis nommer sans que s'éveille en mon âme un profond sentiment de reconnaissance ; avec M. Fabbé Gallard, M. Tabbé Cotteret, depuis évêque de Beauvais, M. de Saint-Surin , M. de Bonald, M. le comte de Sèze, M. Romain de Sèze, son fils, et quelques autres hommes rangés dans la nuance d'opinions que la plupart de ces noms rappellent. Je ne crois pas toutefois qu'à l'époque de la Restauration il ait bien sérieusement partagé les vivacités du cercle qui l'entourait. Il jugeait fort sévèrement les maximes d'État de M. de Bonald, quoiqu'il aimât beaucoup son
DE M. J. lOLBKIlT. LXIX
caractère et sa personne ; il reprochait, avec une grâce charmante, à M. de Clausel de se laisser détourner, par les tourbillons du moment ^ de sa primitive et pacifique destination; enfin, écrivant à un Anglais de ses amis, M. Frisell, homme plein de science, que lui avait rendu cher un cœur excellent caché sous de. dehors sévères, il disait, au sujet d'un des articles magistraux du Conservateur : « Il a fait ici beaucoup (( de bruit, et peut-être beaucoup de bien; mais qui « le sait? » A ces indices, et malgré quelques colères passagères dont je rencontre les traces çà et là, il me semble qu'il regardait un peu la politique comme audessous de lui quant aux passions qu'elle engendre, comme au-dessus des hommes quant aux règles éternelles et aux forces suprêmes qui la dominent. Il aimait à ne s'en point mêler, et s'irritait de voir à tant de gens la prétention contraire. Mais son irritation était toute philosophique. Ces passions stériles, « ces voracités « sans proie, » ainsi qu'il les avait énergiquement signalées dans une lettre à madame de Beaumont, étaient à ses yeux un mal digne de pitié, une sorte d'infirmité morale qu'il fallait plaindre sans lui subordonner ses affections. Les siennes n'en éprouvaient point d'atteinte, et si quelques amis, comme son jeune parent M. Mérilhou, comme M. Mole, ou mon père luimême, le visitaient plus rarement, moins attirés peutêtre dans un salon qu'envahissaient, en ces derniers