‹ CorrespondanceChapitre 38 sur 102 · LXX LA VIK ET LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

LXX LA VIK ET LES TRAVAUX

temps , des opinions qui, malgré l'exemple du maître, &e montraient peu soucieuses de conciliation , il avait le rare bonheur d'arriver au terme de la vie sans avoir perdu une des amitiés formées pendant la route.

11 me serait doux de m'étendre sur ces liaisons en 4e plus longs détails ; mais la publicité a des bornes qu'il faut savoir respecter : je ne veux pas exposer à l'indifférence de la foule des noms qui nous sont demeurés chers, et je m'arrête, satisfait d'avoir pu montrer M. Joubert encore une fois entouré de ses plus illustres amis. Il m'a semblé que je le devais à plus d'un titre, car si c'a été la gloire de sa vie d'être aimé d'eux, un jour peut-être ce sera une part de leur gloire d'avoir été aimés de lui. Pouvais-je d'ailleurs raconter une existence oii les faits tiennent si peu de place, sans donner le premier rang aux affections qui l'ont occupée? Homme de lettres, je me serais avant tout efforcé de reconstruire par l'analyse l'histoire de cette haute intelligence, j'aurais insisté davantage sur les influences qui l'ont dominée et sur celles qu'elle est destinée à répandre; mais étranger, sinon par les goûts et les travaux de ma jeunesse, du moins par les devoirs qui sont survenus depuis, aux habitudes de la critique littéraire, j'ai dû me borner à retracer les souvenirs dont je vivais environné. Peut-être, pour un grand nombre d'esprits, ne me serai-je point assez éloigrné du foyer ; peut-être aurai-je retenu l'attention

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sur des détails trop familiers pour conserver quelque intérêt au dehors. Mon excuse se trouve dans l'œuvre même de M. Joubert. Parmi ceux qui la liront, il en est sans doute qui ne \erront qu elle; d'autres, plus curieux encore de beaux caractères que de belles pensées, voudront remonter de l'œuvre à Técrivain. C'est pour ces derniers surtout que j'écris, et j'espère qu'ils ne me sauront pas mauvais gré d'avoir aidé leur recherche en leur ouvrant l'intérieur même de la famille de M. Joubert, seule retraite, après tout, où chaque caractère laisse échapper son dernier mot.

On a vu dans quelles circonstances s'était accompli son mariage. Ne trouvant plus de consolations à offrir à une grande douleur, il avait tendu sa main et on l'avait acceptée. Ainsi s'étaient rapprochés deux caractères que séparaient beaucoup de contrastes. Madame Joubert se distinguait par la fermeté de sa raison et la sagacité de son esprit; mais la tendresse de son âme se déguisait sous une sorte de brusquerie rendue piquante par la promptitude et la netteté de tous ses jugements. On retrouvait en elle quelque chose de sa mère, « cette excellente femme qui, sous une écorce « de rudesse très-remarquable , avait le cœur le phis ': compatissant, les mains les plus libérales avec l'air « le plus négatif. » Pendant que M. Joubert, à travers les perspectives d'une imagination charmée, envisageait toutes choses au poin>. de vue poétique, sa com-

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pagne, par une de ces bonnes fortunes qu'il faudrait souhaitera tous les gens de lettres, s'attachait à ne considérer la vie que du coté pratique et journalier. De là s'élevaient entre eux des discussions fréquentes, et qui pourtant n'étaient pas sans grâce, tant ils y apportaient l'un et l'autre de sincérité et de tendresse mutuelle. Il y avait des jours d'ailleurs où, maîtresse delle-même comme toutes les femmes fortes, madame Joubert se plaisait à disputer avec son mari de complaisance et d'aimable abandon; c'étaient ceux où la souffrance venait visiter quelqu'un des siens. Il fallait voir alors comme, près du patient, son œil se faisait Berein, sa voix caressante et son propos encourageant. Il semblait qu'elle devint plus heureuse en se sentant nécessaire , et qu'une occasion nouvelle offerte à son dévouement lui rendît les illusions d'une autre époque.

^I. Joubert tarda peu à être père. Son journal dira mieux que moi la joie que oet événement jetait en son âme. Qu'on me permette d'en copier quelques lignes :

c( 9 avril. Mon fils est né dans la nuit du 8 au 9, à '( deux heures un quart après minuit. Qu'il se sou- « vienne un jour des douleurs de sa mère !

« 10 avril. On a présenté l'enfant aux hommes pu» « bhcs et l'on a fait constater authentiquement son « existence. Au retour^ il a été porté chez les amis et « les voishis curieux de le voir. Tous sans doute lui « ont souhaité des jours heureux. Qu'il soit bienveil-

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,: laiit à son tour et s'intéresse au bien des autres!

« 1 1 avril. J'ai pensé à mon propre bonheur , à u l'état de calme et de paix de l'âme et du corps de u la mère, à la bonne et décente conformation de « l'enfant, qui est un bien inappréciable. Quoique né u d'une mère faible, il est fort assez : sa constitution c( est saine : on l'eût levé de terre à Lacédémone.

<( Accouchement ne fut jamais plus heureux, ni c< allaitement moins difficile. Après tant de craintes si « heureusement démenties, je me suis dit : Réjouis- (( toi ; j'ai gardé la maison et me suis promené dans « le petit jardin pour me recueillir dans ma joie. »

Ce fils, objet de bien des espérances par les grâces de son premier âge et les succès de sa jeunesse, ne les avait pas toutes remplies. Quand le temps de la maturité était venu, il avait fallu combattre en lui, et l'on avait combattu vainement d'inexplicables bizarreries, un éloignement singulier des voies communes, un dégoût insurmontable pour tout effort utile, toute occupation féconde. Ce n'était pas qu'il ne fût doué d'un esprit distingué, d'une instruction solide et d'un cœur excellent; de vifs sentiments religieux le garantissaient d'ailleurs des mauvaises passions et des écarts qu'elle:; amènent; mais, frappé d'une sorte d'immobilité mo^ raie, il se dérobait, par une résistance inerte, et pourtant opiniâtre, aux soins que son père voulait prendre de ses relations et de son avenir. Dans cette lutte trèst «

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