DE M. J. JOUBERT. -LXXV
pas permis sans doute de parler avec une égale lil)« rté des deux chefs de cette communauté où le sort m'a depuis donné place. L'un d'eux a disparu; l'autre est près de moi, et des nœuds si étroits nous lient qu'ils retiennent la voix même de la reconnaissance. Je ne saurais m'em.pêcher de remarquer, cependant, que ce dernier ne devait pas uniquement à la protection commandée par la différence des âges les témoignages de vive affection qu'il recevait de son frère. Il existait entre eux de secrètes sympathies qui, à leur insu peutêtre, les unissaient par une chaîne invisible : même amour pour leur mère, amour religieux qui, en dominant leur vie, épurait toutes leurs pensées; même chasteté dans les propos et dans les mœurs; même simplicité dans les goûts ; même tempérance dans les vœux; prédilection égale pour les plaisirs de la famille; égale fidélité dans les affections ; je ne sais enfin quelle disposition heureuse, au contact de tout ce qui est beau dans la nature ou parmi les hommes, à se remplir de joies douces, intimes et longues. Cette fraternité des âmes ne se laissait pas toujours, il est vrai, deviner à la surface; mais qu'importe, si sous la diversité des formes se déguisaient des impressions communes , si , comme il arrive dans nos accords, quelques dissonances heureuses amenaient, dans l'intimité des deux frères, plus de charme et d'harmonie?
D'autres hens les unissaient d'ailleurs. Non-seule-
l\\\l LA VIE ET LES TRAVAUX
ment M. Joiibert entourait la compagne de son frère d'un attachement tout paternel; mais il reportait bientôt sur leurs enfants, sur ses jeunes nièces, le besoin d'affections tendres que son fds ne savait pas satisfaire. Il se plaisait à guider leurs travaux; il savait égayer leurs entretiens, et, se faisant enfant avec elles, se mêlait volontiers à leurs jeux. Le penseur y trouvait son compte, il est vrai ; car si, pour les esprits vulgaires, la vie se compose d'une trame unique, où les faits s'enchaînent et se succèdent, sans laisser derrière eux autre chose que le stérile souvenir de leur passage, pour les esprits distingués elle se divise en deux parts : l'une extérieure et agissante, l'autre intime et réfléchie, où les faits viennent se déposer et germent en pensées fécondes. Ainsi la candeur de deux jeunes filles, tenues par la solhcitude d'une mère pleine de sagacité, de vertus et d'abnégation, à l'abri de tous les souffles impurs , n'était pas perdue pour le philosophe; et quand, vers la fin de sa vie, il dévoilait avec tant d'art les mystères de la pudeur, c'était à elles, à leurs âmes naïves, qu'il en dérobait silencieusement la confidence. Peut-être ai-je le droit de leur rendre ici la part qu'elles ont eue dans l'essai merveilleux tenté par M. Joubert, moi qui les ai si bien connues, ces nobles âmes, et qui leur ai du de comprendre l'œuvre qu'elles avaient inspirée.
Les années s'écoulaient rapides au sein de cette fa-
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mille heureuse, épargnée jusque-là par le sort. L'heure vint pourtant où il fallut se séparer. Dans les premiers mois de l'année 1824, les indispositions habituelles de M. Joubert se montrèrent plus graves et plus longues; l'équilibre longtemps maintenu entre toutes ses faiblesses se rompit; sa poitrine s'engagea, et bientôt le docteur Beauchêne, son vieil ami, présagea avec douleur une fin que son art ne pouvait plus conjurer. Lui-même sentit sans doute que le moment suprême approchait, car, saisissant encore une fois son crayon, il iûscrivit sur son journal ces derniers mots, rapide analyse de sa vie, de ses travaux et de ses espérances :
«22 mars 1824. Le vrai, le beau, le juste, le saint!»
A partir de ce jour, tous les symptômes se précipitèrent, et le 4 mai suivant, muni de la nourriture sacrée au milieu de sa famille en larmes, il remonta vers les célestes demeures d'où il semblait n'être que pour un moment descendu.
A deux années de là, l'irréparable vide qu'il avait laissé parmi les siens me fut révélé par un mot dont j'ai gardé le souvenir. Je venais, après un long séjour en Espagne, mêler mes condoléances aux regrets de sa famille : c( Hélas! » me dit l'aînée de ses nièces, d'une