XC LA ME ET LES TRAVAUX
vrai pour ces mots , sans valeur propre , avec lesquels récrivain s'amuse , en attendant Tidée , ou s'occupe à cimenter les blocs de son édifice. Quant à ceux qui tiennent la pensée enfermée en leur sein, on verra s'il savait l'en faire jaillir, s'ils étaient soumis à la voix du maître !
Cependant je les recueillais un à un, ces mots précieux qu'il s'était contenté de jeter sur le papier, comme pour les faire rouler à loisir, les mirer à l'entour et voir briller leurs feux; je les reportais sur des feuillets égaux, immense jeu de cartes auquel j'essayais, en tâtonnant, de donner un classement méthodique; je cherchais parmi les redites la version la pkis heureuse; je rapprochais les membres souvent épars d'une pensée que le premier jet n'avait pas fournie tout entière ; je contrôlais l'une par Tautre les assertions contradictoires, m'efforçant de démêler celle qui, conforme au génie de l'auteur, devait seule survivre à l'analyse. En un mot, après m' être placé, autant qu'il dépendait de ma faiblesse, au point de vue qui avait été le sien, j'agissais comme il me semblait qu'il eût agi si, la patience succédant à la fécondité, il eût employé quelques dernières années à coordonner les matériaux amassés pendant le reste de sa vie.
Et ce 'n'était pas seulement aux livrets communiqués à M. de Chateaubriand que je demandais de révéler M. Joubert tout entier. J'avais entre les mains ces car-
DE M. J. JOUBERT. XCÎ
tons pleins d'ébauches que, depuis sa mort, on n'avait point ouverts, et dont il suffisait, en quelque sorte, de secouer la poussière, pour en faire sortir des chffsd'œuvre. C'est là que j'ai trouvé, outre une foule d'aperçus nouveaux, presque tous les morceaux de quelque étendue qui figurent dans le recueil, séparément ou mêlés aux pensées. Toutefois j'y ai vainement cherché la trace d'articles anonymes insérés dans les journaux du temps. J'ai lieu dépenser qu'il n'en a point écrit; et mon opinion se fonde non-seulement sur le témoignage d'un homme qui l'avait vu arriver à Paris, et qui n'a pas cessé, jusqu'à la fin, d'entretenir avec lui d'étroites relations, M. le chevalier de Langeac, mais sur la nature même de son esprit et de son talent. « Le ciel, » disaitil, c( n'a mis dans mon intelligence que des rayons, et « ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je « suis, comme Montaigne, impropre au discours con- « tinu. » Il avait contracté, en effet, une telle habitude deprocéderpar pensées isolées, par couplets, pour ainsi dire, qu'il n'a même jamais réuni en une seule trame les lambeaux des pièces de quelque haleine insérés dans cette édition. C'est moi qui, adoptant la leçon qu* me paraissait la meilleure, parmi de nombreuses copies de ces parcelles, ai rapproché en faisceaux les rayons jusque-là demeurés épars.
Sa correspondance était le travail le plus suivi qui lui eût survécu, en même temps que le reflet le plus