‹ CorrespondanceChapitre 64 sur 102 · CXXIV JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CXXIV JUGEMENTS LITTERAIRES

capacittîs. Les parvenus disent : Le mérite parvient toujours; et s'ils n'osent pas ajouter que tous ceux qui parviennent sont des gens de mérite, ils le laissent entendre et leur vanité n'en doute pas. Cependant les faits paraissent donner plus d'un démenti à ces théories, et permettent au moins à ceux qui luttent vainement contre le sort la consolation de penser que l'obscurité et la souffrance ne sont pas des signes irrécusables d'indignité. C'est d'ailleurs la vieille croyance du monde, croyance propre à tempérer les douleurs de la défaite et l'orgueil du triomphe, plus humaine, plus chrétienne et plus vraisemblable que les doctrines inexorables dont l'effet le plus sûr serait de briser ou de gonfler les cœurs.

Voilà une bien longue digression pour un article qui veut ^tre court et qui ne saurait être mieux rempli que par des emprunts au texte même de M. Joubert : nous y arrivons. Les deux volumes que publie M. de Raynal contiennent des pensées, des raaximes, des essais de peu d'étendue formés, à ce qu'il semble, par le rapprochement industrieux de fragments analogues, et quelques lettres, débris d'une correspondance qui a dû être assez active. Les pensées et les maximes se rattachent à tous les sujets dans lesquels se plaisent les grands esprits, religion, morale, politique, littérature. M. Joubert parle après les maîtres et il sait se faire é.couter; car, lors môme qu'il n'est pas nouveau par le fond, il a, grâce au tour ingénieux et délicat de sa pensée, la nouveauté de la forme. J'en prendrai au hasard un exemple frappant. Il y a bien longtemps qu'Ovide a dit : Turpe senilis amor. M. Joubert n'ajoute rien à cette idée vieille comme le monde; mais voyez comme il la rajeunit et quelle saillie il sait lui donner dans cette maxime dont le tour rappelle La Rochefoucauld ou plutôt Vauvenargues : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours. » Que de finesse, de ménagement et de force en même temps dans ce signalement de la galanterie surannée ! Qui donc a fourni ce trait à M. Joubert? Si je l'avais deviné, je garderais

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mon soupçon ft part moi, car l'auteur n'aurait certes pas envoyé à son adresse cette réflexion où la commisération couvre le blAme.

M. Joubcrt se plaît sur les hauteurs de la métaphysique. Ces idées de Dieu, de durée, d'espace, d'immortalité qui emportent si haut la raison et l'imagination ne lui donnent pas le verlige, elles lui sont même si naturelles, si faniilicres, qu'il en oublie quelquefois la poésie pour les éclaircir par d'humbles comparaisons, comme lorsqu'il dit : « Le monde a été fait comme la toile de l'araignée; Dieu l'a tiré de son sein, et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. » 11 y a déjà à reprendre dans cette assimilation familière, tout élégante qu'elle paraisse sous la grâce des paroles ; mais n'allons pas plus loin, car le penseur ajoute : « La puissance de Dieu est un peloton, mais un peloton substantiel, contenant un tout inépuisable, qui se dévide à chaque instant en demeurant toujours entier. » Nous digérons mal ce peloton, et nous ne voyons pas que la puissance divine en soit mieux définie. Il ne faut point passer le sublime au laminoir. Au reste, ce.'î taches sont rares dans M. Joubert : souvent il a pris heureusement sa revanche. Il n'y a ni subtilité ni manière dans la pensée suivante, qu'on peut rapprocher sans désavantage des plus belles images empruntées au monde sensible pour élever l'esprit de l'homme à la conception de la majesté de Dieu, a La lumière est l'ombre de Dieu ; la clarté l'ombre de sa lumière. » Voici encore une conjecture sur l'incompréhensible, qui sent son Platon : « Il y a du temps dans l'éternité môme, mais ce n'est pas un temps terrestre et mondain qui se compte par le mouvement et la succession des corps; c'est un temps spirituel, incorruptible, qui se mesure par les affections des esprits et par la succession des pensées qui sont leurs mouvements. »

Nous voudrions pouvoir suivre M. Joubert méditant sur la religion et la politique, et produisant en aphorismes brefs et lumineux le résultat de ses méditations. Les vérités fondamentales de la religion étaient trop affermies dans cette

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