‹ CorrespondanceChapitre 65 sur 102 · CXXVI JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CXXVI JUGEMENTS LITTERAIRES

ame élevée et sympathique pour donner accès à Tîntol^rance, cette inquiétude tyrannique des esprits mal convaincus et incapables de persuader. M. Joubert, que Diderot et ses amis avaient agité et caressé sans pouvoir l'entraîner, avait été préservé de l'incrédulité par les habitudes morales puisées au foyer domestique, et la foi de son enfance, légèrement obscurcie par les vapeurs du milieu philosophique dans lequel il avait vécu, ne tarda pas à briller de nouveau dans le sanctuaire de son âme, un instant voilé, mais jamais profané. Le tempérament pacifique et Tesprit délicat de noire philosophe le disposaient mal aux agitations et aux témérités grammaticales inséparables d'un gouvernement qui admet la liberté et l'improvisation. Le despotisme éclairé et humain paraît être le dernier mot de la politique de M. Joubert. Il est contre les chartes écrites, pour les constitutions filles du temps et des mœurs ; il se contente de demander aux maîtres des hommes une humeur paternelle et des entrailles de Toi ; placé entre M. de Fontanes et M. de Ronald, s'il n'emprunte rien au rude auteur de la législation primitive, il cède un peu trop à la douce influence de l'orateur du sénat. Que ne suivait-il les inspirations plus libérales et tout aussi monarchiques de M. de Chateaubriand I

Entre tant de maximes et de pensées diverses, notre goût personnel nous porte à nous arrêter de préférence à celles qui traitent de l'art d'écrire. Sur ce point, M. Joubert est passé maître; et ce que M. deRaynalaréuni sous cette rubrique forme un morceau comparable au chapitre de Labruyère sur les ouvrages d'esprit. Personne n'a plus réfléchi sur le style, ni découvert avec plus de sagacité les secrets de cet art, qui burine la pensée. Recueillons d'abord quelques obsen^ations qui peuvent servir de conseils : « Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise. » — « La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas l'abondance, mais l'excellence qui est la richesse. » Voici qui va à plus d'une adresse dans -ce temps de production sans intermittence ; « Les jeunes

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(écrivains donnent à leur esprit beaucoup d'eierdce et ppu d'alimenls. » Les esprits fougueux et efrr<5nés devraient encore mcîditer cette maxime : « Le talent a-t-il donc besoio de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées, i» M. Joubert excelle dans la définition des qualités du styU je n'en prendrai qu'un exemple : « Le style boursouflé fa», poche partout; les pensées y sont peu attachées aux sujets, et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. Le style enflé est autre chose. II a [)lus de consistance que l'autre; il est plus plein; mais sa plénitude est difforme, ou du moins excessive. » M. Joubert a résumé toute sa pensée sur l'art d'écrire dans cette ligne sentencieuse : « Concision ornée, beauté unique du style ! » li a dit aussi, non sans un secret retour sur lui-môme : « 11 n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent » Si cela est vrai, il y a de quoi trembler.

Nous ne faisons que glaner, et môme assez maladroitement, là où il serait facile d'amasser une ample moisson ; car les pensées littéraires de M. Joubert sont en général d'un critique consommé. Ses jugements décèlent la même sagacité, la même délicatesse de goût; nous le suivrions volontiers sur ce terrain, sauf à rompre une lance avec lui en faveur de Fénelon, que par caprice, ou plutôt par système, il maltraite comme écrivain, et dont il déprécie le caractère. Sur ce dernier point, il s'inspire de Saint-Simon pour atténuer le panégyrique de M. de Bausset ; mais il le fait avec tant de grâce et de coquetterie ingénieuse, que je ne résiste pas à la tentation de citer le passage :

a L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Vu ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours gi-ave ei polie, ont Tair de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explica-

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lions; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement; ces ruses innocfentes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant; sans perfidie, mais non sans tortuosité. »

Quelque bien qu'on puisse dire des pensées et des maximes de M. Joubert, j'avouerai que ce qui me charme le plus dans les deux volumes que nous donne M. de Raynal, et que la partie où l'éloge me paraît pouvoir être donné sans restriction, c'est la correspondance. Les lettres de M. Joubert vont de pair avec les meilleures; il a des mots que madame de Sévigné et Voltaire lui auraient enviés, comme lorsqu'il dit en parlant de Kant : « Figurez-vous un latin allemand dur comme des cailloux ; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien. » On cite à satiété , et on admire par habitude la fameuse suspension de madame de Sévigné, annonçant à M. de Coulanges le mariage de Lauzun avec Mademoiselle : M. Joubert est autrement ingénieux et piquant, en introduisant auprès de M. de Chateaubriand un galant homme de ses amis. La citation est un peu longue, mais je m'assure qu'on la trouvera trop courte :

« M. Maillet-Lacoste, vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant paa écrire trop bien, il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit; M. Maillet-Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge ; mais qui donne à sa candeur môme un air de théâtre, parce que sa chevelure hérissée, ses attitudes et le son môme de sa voix, se ressentent des habitudes

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qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul, et d'où il ne descend guôre, quand il ne l'est pas; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tôle, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite, si vous l'aviez lu, mais que vous n'avez pas lu, parce que, occupé comme vous l'êtes, vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet, qui a perdu une assez grande fortune à Saint- Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre, et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période de Cicéron ou avec une des siennes ; M. Maillet, qui, mis en déportation par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il fit la fortune pour des souliers et un habit, sans s'apercevoir ni de l'injustice des hommes, ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repos, quoique toujours agité sur le sommet de ses idées; M. Maillet, qui, avec les plus hautes, mais les plus innocentes prétentions, met à ses fonctions obscures de professeur autant d'importance que s'il n'était qu'un sot; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d*un Rollin; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophique; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié ; que l'Université, tout en rendant justice à son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres Bont à Paris; que M. de Fontanes lui-même a néglige, quoiqu'il fût très-déterminé à le servir; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans, mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi; M. Maillet, qui a une ambition que tous les lauriers du Par-

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nasse ae couronneraient pas assez, et une niod(5ration que le suffrage d'un enfant contenterait j qui donnerait tous les biens de ce monde, quoique occupé de ceux de l'aulre, pour une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres, ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention; M. Maillet enfin, dont je vous ai parlé plusieurs fois, mais dont le nom, peut-être, vous sera nouveau, pai'ce que la fatalité qui le poursuit, sans qu'il s'en doute, vous aura sûrement rendu sourd ; M. Maillet donc vient d'arriver à Paris. »

On ne nous reprochera pas d'avoir laissé parler longtemps M. JouberL : ce portrait si finement tracé dans un billel d'introduction montre la grâjce et la facilité de cet esprit plein d'enjouement et de sympathie malicieuse. Ces lettres sont l'homme même; c'est son cœur, sob esprit^ sans détours, sans apprôts, et dans M. Joubert l'homme eet encore audessus de récrivain. Voilà le secret de notre préférence. Les pensées sont exquises ; soit : mais elles sei^ent encore le laboratoire, et tout en admiraai ces goutter colorées «Le pure et spiritueuse liqueur, oq ei^revoit le fom-neim. et l'alambic.

« Dieu mettra -t-il les belles pensées au rang des belies^ actions? Ceux qui les ont cherchées, qui s'y plaisent et s'y attachent, auront-ils une récompense? •> Voilà ce que se demandait M. Joubert. La réponse nous est facile après^ avoir lu le recueil de ses pensées. Disons encore après lui et pou?* lui : « Heureux ceux qui ont une lyre dans le cœur et dans l'esçrit une musique qu'exécutent leurs actions l leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nomes éter» uelâ. »

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