‹ CorrespondanceChapitre 72 sur 102 · M. E. POITOU. CXXXVII · texte numérisé non relu

M. E. POITOU. CXXXVII

parce qu'il est la splendeur du vrai et rorncment du bien. Dans toîit ce qu'il a écrit, niOme dans ses jugements littéraires, on sent, je ne dis pas seulement un fond d'honmîtelé. mais un ardent amour de (eut ce qui est noble et bon, la passion forte du bien, la haine généreuse du mal. Cet art qu'il adore, cette perfection idéale dont il est épris et qu'il poursuit si 'curieusement, il les subordonne toujours à la pensée morale, philosophique, religieuse, et pour être revêtue d'une forme exquise, une pensée mauvaise ou fausse ne trouverait pas grâce devant lui. A l'entendre, je le sais, c'est un contemplateur qui « rêve le beau comme d'autres rêvent le bonheur ; » c'est un esprit vagabond « qui chasse aux papillons. » N'en croyez rien : sous ce sybarite, il y a un philo- :-ophe ; sous cet amateur de beau style, il y a un homme avide de la vérité, qui a médité sur toutes choses, qui a interrogé les plus difficiles problèmes de l'esprit humain, qui a dévoré Platon, Descartes, Malebranche, Locke, Leibnitz et Kant, qui s'est fait des idées très-nettes et très-justes sur toutes les grandes questions qui agitent le monde, sur la religion, la métaphysique, la politique, l'éducation; un homme, pour ûut dire d'un mot, qui pense et qui sait faire penser. La dernière note, la dernière ligne écrite de sa main, quelques jours avant sa mort, sur le journal de ses pensées, a été celle-ci ; « Le vrai, le beau, le juste, le saint !... » Elle eût pu lui servir de devise; c'était là son véritable idéal. Il a dit ailleurs cette belle parole qui montre m.ieux encore comment il comprenait l'art: a Vous allez à la vérité parla poésie; je vais à la poésie par la vérité. »

J'ai dit que Joubert avait été un instant séduit par la philosophie du dix-huitième siècle, de ce siècle « quia été, comme Ta dit M. Guizot, le plus tentateur et le plus séducteur de tous les siècles, car il a promis à la fois satisfaction à toutes les grandeurs et à toutes les faiblesses de l'humanité.» Mais de même que Joubert s'était promplement dégoûté de la rh^'torique déclamatoire de Diderot, de même il s'éloigna vile de cette philosophie q-ji ne pouvait satisfaire longtemps ni son cœur ni sa

CXXxvin JUGEMENTS LITTERAIRES.

raison. Elevé chrétiennement, il eut môme ce bonheur de retrouver intacte, aprùslcs erreurs de la jeunesse, la foi de ses premières années. Mais en mOme temps que l'élévation de son esprit lui faisait sentir le vide des systèmes à la mode, la justesse et la fermeté de son bon sens le préservaient des violences et des excès de la réaction. Ce que j'aime chez Joubert, c'est que la modération ne l'abandonne jamais; c'est que, même quand il a le plus raison, il a raison avec mesure; on peut dire de lui ce que Tacite dit d'Agricola: Retùiuit, quod est difficiUimum, ex sapientià modum. On ne le vit point, après avoir marché dans les rangs des philosophes, injurier ses anciens maîtres, et, comme La Harpe, passer du fanatisme philosophique au fanatisme religieux. On ne le vit point, comme plus tard tant de champions fougueux du catholicisme, pour défendre la foi, insulter la raison, et pour prévenir les abus de la philosophie, en proscrire l'usage. Disciple de Descartes, de Leibnitz et de Bossuet, chrétien éclairé, mais penseur indépendant, il garda de ce dix-huitième siècle, dont il se séparait sur tant de points, le respect de la raison, le goût des hautes spéculations, en un mot le culte et la pratique de la philosophie.

N'allez pas croire pourtant ou qu'il pactise avec l'esprit du dix-huitième siècle, ou qu'il ait gardé quelque indulgente faiblesse pour ses philosophes. Non, il les juge avec une sévère impartialité. Sur chacun des écrivains de cette époque, il n'a souvent qu'un mot; mais c'est un mot qui grave. Je ne crois pas qu'on les ait jamais caractérisés en traits plus rapides, plus étincelants et plus justes. Joubert, on le sent, n'a point de parti pris, d'admirations ni de haines systématiques : c'est un homme honnête, sensé, modéré, qui juge les écrits et les hommes du point de vue élevé de sa conscience et à la clarté des vérités éternelles de la morale et de U religion.

Il n'aime pas Voltaire, je l'avoue, et môme parfois 4 U traite assez mal. «Voltaire avait le jugement droit, l'imagination riche, l'esprit agile, le goût vif, le sens mord détruit.

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— Vollaire est l'esprit le plus (U'haucbiî ; et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on se di'bauchc avec lui... Il a Ô16 auv hommes la sévérité de la raison. » Ce qui ne l'empéchc pas d'ajouter un instant après: « Il est impossible que Voltaire contente, et impossible qu'il ne plaise pas. »

Mais voyez surtout quel coup d'œil pénétrant, quel jugement philosophique il a porté on passant sur les tendances morales de Rousseau. « Rousseau, dit-il, a ôté la sagesse aux ômes en leur parlant de verlu... Donner de l'importance , du sérieux, de la hauteur, de la dignité aux passio7is, voilà ce que J.-J. Rousseau a tenté... Il n'y a point d'écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe. On apprend avec lui à être mécontent de tout, hors de soi-même. — Rousseau, dit-il encore, avait l'esprit voluptueux. Dans ses écrits, l'âme est toujours mêlée avec le corps et ne s'en sépare jamais. Il donna, si je puis m'exprimer ainsi, des entrailles à tous les mots, et y répandit un tel charme, de si pénétrantes douceurs, de si puissantes énergies, que ses écrits font éprouver aux âmes quelque chose d'assez semblable à ces voluptés défendues qui nous ôtent le goût et enivrent notre raison. » A-t-on jamais mieux signalé le vice de cette morale, fondée sur la glorification de la passion? Notre histoire littéraire des cinquante dernières années n'est-elle pas la justification éclatante de la critique de Joubert ? Rousseau n'est-il pas le père de cette littérature qu'on a vue de nos jours proclamer la passion légitime et sainte, l'exalter comme le principe de toute générosité et de toute grandeur, comme la source de tout enthousiasme et de tout génie? Déjà, au commencement de ce siècle, l'auteur lui-même des Pensées et Maximes dénonçait l'apparition de cette dangereuse philosophie dans un roman signé d'un nom célèbre et écrit sous l'influence des idées de Rousseau. « Il y a dans le monde une femme d'une âme vaste et d'un esprit supérieur... Madame de Staël était née pour exceller dans la morale; mais son imagination a été séduite par quelque chose qui est plus brillant que les vrais biens; l'éclat de la flamme et des feux l'a égarée. Elle a

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