CXL JUGEMENTS LITTERAIRES
pris les fièvres de l'âme pour ses facultés, l'ivresse pour une t)uissance, et nos écarts pour un progrès. Les passions sont devenues à ses yeux une espèce de dignité et de gloire. Elle a voulu les peindre comme ce qu'il y a de plus beau, et prenant leur énormité pour leur grandeur, elle a fait un roman difforme. » Que de romans de notre temps pour lesquels ce jugement semble avoir été écrit!
Que si on me demande quelle était la philosophie de Joubert, j'avouerai franchement que je ne le lui sais point de philosophie particulière, point de système qu'il ait inventé, ni de théorie dont il se soit fait le champion. Homme à système, nul ne l'était moins que lui. Ce qu'il aimait de la philosophie, c'était la contemplation des grandes idées et des principes supérieurs; c'était la poursuite désintéressée du beau et du vrai; c'était le commerce assidu des grands esprits qui ont agité les problèmes de la destinée humaine et cherché la raison des choses. Libre de tout engagement et de tout préjugé d'école , il avait interrogé tous les philosophes anciens et modernes; de leurs contradictions et de leurs hypothèses, il avait dégagé un spiritualisme élevé qui suffisait à sa raison et s'alliait sans effort avec sa foi : c'était le spiritualisme de Platon, de Leibnitz et de Bossuet.
Joubert était un esprit de la famille de Platon, Le trait qui frappe d'abord en lui, c'est une élévation naturelle; c'est comme une force intime qui le soulève de terre et l'emporte vers les hauteurs. On dirait d'une âme qui se souvient du ciel, el qui, exilée et captive, tend sans cesse à remonter vers sa première patrie. Environnée de ténèbres, elle rôve la lumière éternelle pour laquelle elle est née: elle aspire incessamment, et d'un désir que rien n'apaise, à s'y plonger, à y uéployer ses ailes, à y planer librement loin des réalités vulgaires et des terrestres amours. « Mon esprit, dit-il, aime à voyager dans des espaces ouverts et à se jouer dans des flots de lumière, où il est pénétré de joie et de clarté... Et que suis-je..., qu'un atome dans un rayon? » Ailleurs il «'écrie : « Je reprends ma joie et mes ailes, et je vole à d'à»-
M. E. POITOU. CXLl
très clarl(?s. » Sans cesse ces images reviennent sous sa plume; et plusieurs fois il a (5crit celte belle parole : <« I.a sagesse, c'est le repos dans la lumière I » Pour lui, comme pour Platon, il y a au-dessus de l'homme un idéal de beauté , de perfection^ de vérité, que l'homme conçoit sans pouvoir le saisir, vers lequel il doit tendre toujours sans pouvoir espérer de l'alteindre jamais, qui fait son tourrwent, mais qui atteste^ sa grandeur, dénonce son origine et pronostique ses destinées. « 11 faut aller au ciel : là sont dans leurs lypes toutes les choses, toutes les vérités, tous les plaisirs, dont nous n'avons ici-bas que les ombres... — Sans modèle et sans un modèle idéal, nul ne peut bien faire. »
Un autre trait de l'esprit de Joubert, qui n'est pas moins caractéristique et qui se rencontre assez rarement peut-être avec le premier, c'est qu'il est par-dessus tout l'ennemi des abstractions creuses, du jargon métaphysique, de ces grandes formules logiques qui ont l'air de contenir quelque chose et ne contiennent que le vide. Il aime la netteté dans les idées, et la clarté dans l'expression. Il estime médiocrement les logiciens purs. Il a peu de goût pour Locke qu'il place à cent coudées au-dessous de Leibnilz; il en a moins encore pour Condillac, chez qui il ne trouve que des demi-vérités. « Souvenez-vous, dit-il, que la philosophie a une muse, et ne doit pas être une simple officine à raisonnement. » Pour lui, il la veut ailée et chantante. Il veut qu'au lieu de ressembler à une algèbre toute hérissée de formules et d'équations, elle soit une large et lumineuse exposition des premiers principes.
Son aversion pour les subtilités logiques et les termes abstraits et vagues, est telle, que la peur de ce défaut le jette quelquefois dans un autre. S'il y a un reproche à lui fnire, en effet, c'est d'abuser quelquefois, en philosophie, des miages matérielles et des métaphores. M. de Chateaubriand dit de lui : « Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture et poésie. »