‹ CorrespondanceChapitre 76 sur 102 · CXLIV JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CXLIV JUGEMENTS LITTERAIRES

lité aux devoirs et la confiance aux nouveautés; des esprits décidés et des opinions flottantes; l'assertion au milieu du doute; la confiance en soi-mCme et la défiance d'autrui; la science des folles doctrines et l'ignorance des opinions sages; tels sont les maux du siècle, »

Je n'ai pas la prétention, on le comprend, de donner ici une idée des maximes morales de Joubert : on n'analyse pas des pensées détachées, des réflexions qui touchent à mille sujets divers. Il faut renvoyer au livre; et je suis bien sûr que ceux qui l'auront une fois ouvert, ne le quitteront plus sans l'avoir fini. On y trouve tant d'originalité alliée à tant de grâce, tant de délicatesse d'esprit et de tendresse d'âme, que malgré soi on subit le charme, efqu'en dépit de quelques bizarreries, on se sent pris d'affectueuse sympathie pour ce philosophe si sensé, ce rêveur si spirituel, ce stoïcien si aimable, ce chrétien si tolérant. Lisez, par exemple, les chapitres sur l'amitié et les passions; sur la famille, la société el la conversation ; sur l'enfance, la jeunesse et la vieillesse. Comme ces pensées sont limpidjes et colorées! Quel mélange pénétrant de douceur et d'austérité! C'est la raison à la fois grave et souriante, c'est la vertu indulgente et sereine. Écoutez-le maintenant parler de Dieu, de l'âme, de la religion : il a sur ces sujets des pages qui, pour la profondeur, la portée et l'éclat, font souvenir de Pascal et de saint Augustin.

En matière d'art et de Httérature, Joubert est un critique de l'ordre le plus élevé. Il a vécu avec les anciens; il s'est nourri de leur substance, et il exprime en un langage exquis ces règles éternelles du beau qu'ils ont si bien conçues et appliquées. On l'eût sans doute singulièrement surpris et scandalisé avec nos modernes théories du réalisme., lui qui écrivait en vrai platonicien : « Le beau ! c'est la beauté vue avec les yeux de l'âme. » Et qui ajoutait : — « Le vrai commun, ou purement réel, ne peut être l'objet des arts : l'illusion sur un fond vrai, voilà le secret des beaux-arts. »

Parlant de Pigalle, sculpteur de talent, mais qui, cwwme

M. E. POITOU. CXf.V

plusieurs de nos conlemporains, sacrifiait àôyX la beauh' à la recherche exagcrt^e de l'expression, il dit excellemment : a Les înciens, sans nuire à la fid(51ité derimilation, ne se privaient amais entièrement de la repr(5sental ion cZ?i beau physique uni vu beau moral. Chez eux, la diiïormité offrait à la pensée une image invisible de la beauté absente. On reconnaissait dans les traits de leurs vieillards la place où fut la jeunesse, e leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé. »

Un des chapitres les plus remarquables des Pensées est celui qui est intitulé Jugements littéraires. L'auteur y passe en revue presque tous les grands écrivains de l'antiquité et des temps modernes, et toutes ses appréciations sont marquées au coin du goût le plus fin et le plus sûr. Je ne veux pas me laisser entraîner; mais qu'on me permette, pour finir, quelques citations ; mieux que tout le reste, elles feront connaître la manière et l'esprit de Joubert ;

— «J'admire, dit-il, dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n'en a plus besoin pour triompher. C'est là le caractère de ce grand métaphysicien. — Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière. C'est de la splendeur de sa pensée que son langage se colore ; l'éclat en lui naît du sublime.

— « Cicéron est dans sa philosophie une espèce de lune. Sa doctrine a une lumière fort douce, mais d'emprunt; lumière toute grecque, et que le romain a adoucie et affaiblie.

— « Dans les narrations de Tacite, il y a un intérêt de récit qui ne permet pas de peu lire, et une profondeur, une grandeur d'expression qui ne permettent pas de lire beaucoup... L'écrivain s'empare du lecteur jusqu'à le vio- ' enter.

— € La phrase vive de Montesquieu a été longtemps mé-

CXLVT JUGEMENTS LITTERAIRES.

(lilée : ses mots légers comme des ailes portent des réflexions graves.

— « Molière est comique de sang-froid ; il fait rire, et ne rit pas : c'est là ce qui constitue son excellence.

— « Il y a dans La Fontaine une plénitude de poésie qu'on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. »

Je m'arrête ; et je crains déjà de m'ôtre trop attardé auprès de cette figure originale et charmante qui a pour moi, je l'avoue, un attrait singulier. Si je ne me trompe, ce qui précède suffit à donner de l'auteur des Pensées et maximes l'idée d'un esprit supérieur; supérieur à son temps, et, à beaucoup d'égards, l'égal des hommes les plus éminents de son temps.

Parmi nos moralistes français, il supporte sans pâlir la comparaison avec les plus illustres. Ce n'est point un peintre de caractères et un observateur profond du monde comme La Bruyère : il a plus vécu en lui-môme qu'au dehors; il a plus étudié l'homme que les hommes. Ce n'est pas, malgré ses égarements de jeunesse, un désespéré comme Pascal, qui cherche dans la foi un refuge contre les agitations intéiieures, et qui, pour mieux s'assurer dans sa croyance, jette la raison meurtrie et enchaînée aux pieds de la croix : il n'a pas contre la raison cette haine, ce ressentiment implacable; sa foi est tolérante, parce qu'elle est tranquille et sereine. Pour vous le représenter au vrai, imaginez plutôt un Vauvenargues chrétien. C'est la même générosité et la même élévation naturelle de pensée; c'est le même amour et le môme enthousiasme pour tout ce qu'il y a de beau et de bon; c'est la même délicatesse de sentiments et la même grâce mêlée de je ne sais quoi d'austère. Comme Vauvenargues, Joubert « a beaucoup de goût, parce qu'il a beaucoup d'âme. » Mais son esprit plus cultivé, mûri d'ailleurs par la réflexion et par l'étude, a de plus larges horizons, sa critique est plus ferme et son jugement plus sûr.

Joubert est un de ces écrivains qu'on ne peut lire sans se

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