‹ CorrespondanceChapitre 78 sur 102 · A M. LE BARON DE · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE

fâchés de le voir corrigé. Cependant il la perdra dès qu'il verra son sort fixé.

M. de la Harpe et M. Ducis- vous diront ce qu'ils pensent de son talent qu'ils connaissent, et que je connais mieux qu'eux, parce qu'il ne leur a montré que ses ouvrages, et qu'il m'a fait voir plus d'une fois tout son génie. Il sera certainement un des plus grands poètes que notre siècle ait produits, et on peut le regarder comme un homme destiné à faire, un jour, le plus grand honneur à son pays. Quoique le Verger soit un poëme très-agréable, il ne faut pas le juger par le Verger; comme il ne faudrait pas juger la voix de mademoiselle C*** par une ariette, quoiqu'elle chante les ariettes à merveille. Elle est faite pour les grands airs, et lui poui les grands sujets. Il fait les vers comme elle chante. C'est là l'époux qui lui conviendrait. Si j'ai bien su l'apprécier, en effet, il lui faut pour mari un homme célèbre, et si je connais bien les hommes célèbres qui existent en ce moment, M. de Fontanes est le plus digne d'elle, et le seul qui soit propre à remplir parfaitement toutes vos vues.

Il est jeune; il est aux portes de l'Académie; il a déjà de la gloire, et son mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la France: vous hâteriez l'achèvement d'un grand liomme. Il faut que les grands talents, pour acquérir leur maturité, aient été battus par l'adversité passée, et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont Là leurs vents et leur soleil.

Ni les goûts ni les travaux de M. de Fontanes n'éloi-

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gneraient de vous mademoiselle C*** que vous aimez. Il pourrait demeurer six mois de l'année à Lyon. Quelques voyages à Paris lui suffiraient pour y visiter ses amis. Sa société augmenterait tous vos plaisirs ; lui-même est charmé de la vôtre. Ni votre simplicité ni votre générosité ne le gêneraient. Il a un parler qui fait penser et qui réveille; singulièrement aisé à vivre, il a toujours vécu noblement. Enfin il aime, comme vous, les arts, les artistes et toutes les sortes démérite. C'est le dernier ami qui puisse vous être nécessaire.

Je vous le propose: il n'en sait rien. Ce projet, que j'ai mûrement examiné, vient de moi seul ; je me suis cependant assuré qu'il ne me dédirait pas. Rien ne vous serait plus facile que de trouver, à Paris, des renseignements exacts sur tout ce que j'ai eu l'honneur de vous attester. Ne négligez pas cet avis. J'ose vous assurer que c'est ici une affaire digne de toute votre attention.

Vous avez, pour voire aimable filleule, des sentiments bien honorables pour votre cœur, et dont elle paraît bien digne par sa candeur, ses grâces et sa modestie. C'est très-probablement son bonheur que je vouspropose.il se présente à vous de lui-même, ou du moins offert par la main du hasard. Si vous m'en croyez, vous voudrez le prendre. Quelle convenance digne d'être désirée manquerait à ces heureux jeunes gens? L'inégalité même de leurs fortunes en est une très-grande. Si l'on veut être heureux par la fortune, en se mariant, il faut la donner ou la recevoir. On gagne en ceci tout ce qu'on perd, quand toutefois on choisit bien, ce qui n'est pas toujours facile.

Ma.'ntenant j'ai tout dit. Vous avez l'âme belle; madame de C*** a l'esprit observateur et pénétrant : ce que vous déciderez l'un et l'autre sera certainement le meil-

i A MADEMOISELLE MOREAU DE BUSSY,

leur parti. Quant à moi, je vous aurai dit la vérité. Il y a dix ans que M. de Fontanes est mon intime ami. Je dois beaucoup à ses sentiments ; mais je n'ai rien payé qu'à son mérite. Certes il vaut plus d'un million ; mais mademoiselle C^** le vaut lui-même. Je suis, etc.

Montignac, 21 novembre 1792.

A mademoiselle M or eau de Bussy.

Il n'y a pas assez de douleurs pour vous plaindre, Mademoiselle. C'est à la raison et au temps que je livre votre affliction : eux seuls peuvent vous consoler. Au nom du ciel, ne rejetez pas l'avenir et laissez couler le présent. Vous avez fait d'irréparables pertes; mais vous n'avez pas encore atteint le milieu de votre carrière, et la vie, en son étendue, peut vous offrir des compensations inconnues. iNe faites pas à la Providence l'outrage de croire qu'elle est épuisée à votre égard et qu'elle n'a, dans ses trésors, rien qui puisse vous dédommager. De grands biens peuvent encore vous attendre. La nature, qui est pleine de douleurs, est pleine aussi de consolations. Vous ne seriez pas sage de les repousser. Jusqu'à ce qu'elles se présentent, acceptez du moins les distractions légères que vous offrent tous les objets dont vous êtes entourée. Il y a dans celle de nos facultés morales que nous appelons sensibilité une disposition à l'excès, une sorte d'irritabilité qui a besoin d'être tempérée par les jouissances pures et paisibles des sens. Quand on tient ses sens dans l'inaction, dans la contrainte et le néant, l'âme devient aride comme une plante sans rosée. Mêlez, je vous en supplie, quelques sensations à vos sentiments; aimez quelques odeurs, quel-

A MAPKMOISEM.E MORF.AU DK iJUîSSV. 5

ques couleurs, quelques sons et quelques saveurs, ou vous ne serez point assez sage. Le ciel a fait des biens divers. 1\ en a créé pour l'ame; il en a créé pour le corps. Useriez-vous n'accepter que la moitié des dons que sa main vous offre, dédaigner et rejeter l'autre? Certes, vous en seriez punie.

Pour moi, s'il m'est permis de me citer en exemple, je remplis de mon mieux, dans toutes les circonstances, l'obligation d'être heureux. Je le suis toujours autant que je le puis, et quand je le suis peu, je dis à Dieu : « Vous le voyez. Seigneur, je ne puis faire davantage! « Pardonnez à mon infirmité et au cours des événe- « ments. »

Je ne prétends être insensible, en effet, à aucun des accidents de la vie, et je serais même bien fâché de l'être. Mais, dans la multitude infinie de manières dont nous pouvons être affectés, il n'est pas un de ces événements, heureux ou tristes, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, pour ne m'arrêter qu'à lui. Lorsque mon âme a pu y parvenir, elle s'y tient, et pour toujours. Mes douleurs ainsi que mes joies sont éternelles. J'en éprouve chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joie, et je sais, par mon propre exemple, que l'affliction même n'estpas ennemie du bonheur, c'est-à-dire de l'état où l'âme goûte en soi une constante satisfaction. Il importe peu qu'elle soit contente des événements, pourvu que sa manière de les sentir la rende contente d'elle-même. Elle l'est par la perfection de cette sensibilité qui, bien apprise et bien menée, sait extraire du miel de tout. Tl y en a jusque dans les peines.

Mais vous craignez, dites-vous, en acceptant des consolations, d'outrager et de blesser les chères ombres, les mânes sacres de vos amis. Il y a là une exagération de sentiment et de langage que je ne saurais ménager.

Aucune affection honnête ne peut blesser des êtres bons. Si, dans notre imperfection terrestre, nous éprouvons des jalousies, elles cessent et se déposent avec le limon qui environne notre nature. Au delà de cette vie, tout est clarté, tout est bonté. Eh ! sur cette terre même on ne trouverait pas d'âme grande qu'un sentiment doux pût blesser, si, dans l'enveloppe grossière où nos cœurs sont cachés, et dans l'aveuglement où nous tient notre orgueil, nous ne supposions pas que les amours dont d'autres que nous sont l'objet donnent une exclusion humiliante aux amours qu'on avait pour nous, et que toujours on nous ôte ce qu'on accorde, on nous chasse quand on admet, on nous dépouille s'il y a partage. Nous voulons être aimés seuls, de peur de n'être point aimés.

.Mais les intelligences célestes sentent bien différemment. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentiments, elles nous permettent de disposer de tout le reste. Il y a, dans nos affections, une partie huileuse et grasse, si je puis dire, qui ressemble à la fumée de nos flambeaux: celle-là est pour Ips vivants. 11 en est une autre subtile, excellente et céleste, qui peut être comparée à la lumière, à la flamme, et qu'on garde en la communiquant: celle-là est pour les amis que vous avez perdus. C'est d'elle seulement qu'ils peuvent se soucier; car elle est seule digne d'eux. Ceux qui y participent ici-bas ne leur en dérobent rien. L'idée de partage qui, pour nous aveugles , est inséparable de l'idée de diminution, parce que l'un ne s'opère point sans l'autre sur

A MADKMOISFJLF. MOIŒAU DK BUSSY. 7

les objots matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'ollVe à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plaît et les réjouit.

Ah! si nous devenons des anges (et que pouvonsnous devenir autre chose dans une meilleure vie?), sans doute alors nous désirons que ceux qui nous furent chers puissent être assez semblables à nous-mêmes pour aimer comme nous, d'un amour entier et parfait, tous les êtres sensibles et bons. Cela ne leur est pas possible, hélas! leur cœur est trop borné. Mais du moins la part de tendresse que nous exigeons d'eux, par un ressouvenir des impressions reçues au temps de la mortalité, est-elle compatible avec toutes les affections qu'ils sont capables d'éprouver clans leur prison passagère, et dont leur condition sur la terre leur fait un devoir autant qu'un plaisir.

Il n'y a là d'autre exaltation que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et vos mânes, mots qui, en enveloppant d'une espèce de corps vaporeux les esprits de vos chers amis, vous les représentent encore imbus des passions et des grossièretés humaines, et ne les laissent se peindre à votre imagination que sombres, et tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'opinion de Timmortalité, qui est la vôtre et que je partage, est vraie, consolante et belle...

Il m'est venu pendant que j'écrivais ces vagues conceptions une foule d'autres lueurs qui, dans leur course rapide, n'ont fait que passer devant ma vue, et dont l'apparition légère me pénétrait d'une lumière dont rien n'égale les douceurs. Elles ne me trompaient pas, assurément; il me semblait y voir la vérité, la sentir et la toucher; il me semblait entrevoir ce qui est au ciel.

Elles ne me trompaient pas, car il n'appartient point 5 l'erreur de donner sans effort, sans action, et par le seul effet de son approche, un contentement si complet et si calme à l'âme humaine : il n'y a pas entre elles assez d'analogie pour cela.

Montignac, le 16 janvier 1793- A mademoiselle Moreau de Bussy.

Aucune des lettres que vous m'avez écrites ne m'a autant aflQigé que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde et en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre désolation, et raisonne comme il plaît à celle-ci. Tout se change en douleur pour vous, et vos réflexions n'aboutissent qu'à tirer de toutes choses quelque sujet d'accablement. J'ai pris une mauvaise route. Je vous ai trop occupée de votre malheur, en voulant vous le rendre plus léger. Toute votre âme est malade; mais puisque je l'ai imprudemment provoquée à raisonner sur son mal, je ne veux pas laisser sans réponse quelques-unes de vos observations, ni sans explication celles de mes opinions que je n'ai pas assez développées.

Non , les amis que nous avons perdus ne sont point honorés par ces douleurs excessives, qui n'honorent personne, parce qu'elles supposent plus la faiblesse et l'entêtement des âmes qui les éprouvent que la grandeur des pertes qu'on a faites. Il y a telle femme dans le monde qui , pour la mort d'un enfant de quatre jours, s'est plus désolée, a plus pleuré, et s'est obstinée à se désoler plus longtemps qu'on ne le fait pour des êtres

dont la vie avait un grand prix. Ce (jui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur modérée, à qui sa modération môme permet d'être aussi durable que la vie de celui qui ré^jrouve, parce qu'elle ne fati^^ue ni son âme ni son corps; une douleur haute, qui permet aux occupations, et même aux délassements de la vie, de passer, en quelque sorte, sous elle; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort, ni avec le monde, ni avec nous-mêmes, et qui pénètre une âme en paix, dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.

Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.

Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi, au sein de leurs plus vives joies, sans qu'elles en fussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins, et en se réjouissant avec des étrangers, ils fissent quelque mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m' avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités pour qu'il leur plût de citer souvent, à leurs nouveaux amis, quelque trait de ma bonne humeur, ou de mon bon sens, ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi , qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie, pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau

temps, dans un beau jour, pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse, s'ils voulaient, mais «vec une tristesse douce, et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout, et j'ordonnerais, si je le pouvais, que, pendant cette tendre cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais, en un mot, exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver, ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi qui rend en partie la mort si amère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent , à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre, et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un moment haï, d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait, à leur tour, un événement dont on se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance, par la pensée et par les sens, à ne regarder cette séparation que comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles, on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur toutpuissant, comme un supplice, enfin; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent

A MADEMOlSF.LI.n MOUP.AU DE BUSSY. Il

notre lit de repos comme ils quitteraient l'écliafauJ où l'on nous aurait mis à mort.

Elevez-vous , je vous en conjure, au-;'essus de ces «entimdits vulgaires. Vous en êtes digne, et vous en avez besoin ; vous en êtes même plus capable que vous ne pensez, car votre douleur, on ce moment, calomnie votre raison.

En attendant que celle-ci prenne le dessus, agréez les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier, et qui sent plus vivement tout ce que vous valez depuis qu'il y a sur la terre moins de cœurs pour vous aimer.

Monlignac. le 1" mal 1793.

A mademoiselle Moreau de Bussy.

Je suis, hélas ! et j'en gémiis, votre ami le plus ancien, lorsque tant d'autres ne sont plus; c'est du fond de mon cœur que ce titre vient se placer sous ma plume. Songez que vous m'êtes chère à bien des titres; j'ai réuni sur vous tous les sentiments que m'mspirait la société dont vous viviez entourée. J'aime en vous, et vous, et votre frère, et votre amie, et ce pays qui m'a tant plu, et des souvenirs que mon âme gardera précieusement.

Vous êtes un dépôt que vos malheurs m'ont confié; un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prix; un dépôt que je veux mettre à ma portée, pour veiller sans cesse sur lui. Oui, je vous veux auprès de moi, et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis, et tout ce que je pourrais vous dire?

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