‹ CorrespondanceChapitre 79 sur 102 · A M. L ABBÉ DE VITRY · texte numérisé non relu

A M. L ABBÉ DE VITRY

Je répands de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes; il faudrait d'abord les détourner et les tarir, et nulle main ne peut le faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. Il dépend de vous de me faire perdre mon temps, ma santé, mon âme et mon corps, en sjins, en efforts, en prières, ou de m'épargner tout cela et d'en laisser l'usage à ce qui en a besoin, en consentant les yeux fermés à ce qui ne peut manquer d'arriver si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur-le-champ : je ferai ensuite ce que vous voudrez; consentez-y de confiance : je la justifierai assez; consentez-y malgré vous et avec répugnance : je me moque maintenant de tout cela ; la volonté aura son tour. Si je n'avais que vingt-cinq ans, je vous donnerais dix années pour réfléchir et pour répondre. Je viens d'en avoir trente-huit; je ne vous donne donc pas un jour, une heure, une minute, et je m'opiniâtrerai. Épargnez-moi beaucoup de peines, et, terminant par un seul mot, dites-moi : Eh bien! j'y consens, en attendant que Je le veuille.

Villeneuve-sur-Yonne, le 3 février 1794.

A M. l'abbé de Vitry, à Lyon.

Monsieur, vous avez de l'âge; vous avez vu beaucoup d'années; jvous perdîtes beaucoup d'amis. Je n'oserais ctre le vôtre : trop de respect me l'interdit ; mais j'aurai bientôt quarante ans, et j'ai le droit de vous chérir.

Si vous devenez mon voisin , il y aura près de vous un homme que flattera votre commerce, qu'occupera votre repos.

A MAUAMK DE FONTANES. 43

J'ai d<'siré de vous le dire; puissiez-vous aimer à l'apprendre !

p. S. Il y a un petit presbytère où je voudrais bien vous loger. Ce presbytère a une cour en terrasse sur la rivière, un jardin sur la campagne, un appartement assez clos, entre bibliothèque et cuisine. Nous avons un forte-piano.

Je suis fort affairé à distribuer tous ces biens, et je me dis souvent, en rêvant dans mes oiseuses promenades : Cette campagne est pour Fontanes; le fortepiano pour Chantai ; la chambre close est pour sa mère; la cour pour sa petite fille ; le jardin pour le bon parent.

Que tout cela n'est-il à moi, ou que ne veut-on me le Dvendre ce soir? Demain, vous rappelleriez vôtre.

Yilleneuve-sur-Yonne, 7 février 1794.

A madame de Fontanes^ à Lyon.

Je n'ai guère, dans ce bas monde, pour tous meubles et presque pour tous biens, qu'un forte-piano qui est à ma nièce, deux estampes qui sont à moi, et la moitié d'un pain de sucre que nous consommons en commun.

Venez jouir de ces trésors; je puis en disposer en maître, et vous les offre de bon cœur.

J'aurais bien voulu vous procurer, dans mon voisinage, une cabane au pied d'un arbre, et j'ai tout tenté pour cela, jusqu'à me résoudre à en acheter une, moi qui hais la propriété; je n'ai pas pu y parvenir.

Je serai réduit à vous loger dans une chaumière au pied d'un mur. Cela n*est pas bien magnifique; mais fussions-nous déjà bien sûrs de disposer de ce taudis!

C'est encore ce que le pays a de meilleur en ce moment On s'y bat pour le moindre trou, tant les logements y sont rares. Fontanes n'a qu'à se presser; s'il attend, nous n'aurons plus rien. Cette chaumière, au pied d'un mur, est une maison de curé au pied d'un pont. Vous y auriez notre rivière sous les yeux, notre plaine devant vos pas, nos vignobles en perspective, et un bon quart de notre ciel sur votre tête. Cela est assez attrayant.

Une cour, un petit jardin dont la porte ouvre sur la campagne, des voisins qu'on ne voit jamais, toute une ville à l'autre bord, des bateaux entre les deux rives et un isolement commode, tout cela est d'assez grand prix; mais aussi vous le payeriez : le site vaut mieux que le lieu.

Le lieu n'est qu'une habitation où l'on ne se mouillerait pas, où l'on ne gèlerait pas, où l'on pourrait même dormir, sans s'entasser dans un seul lit; mais on n'y aurait pas non plus des appartements bien complets. Votre mère aurait une alcôve, un cabinet et de la vue ; vous auriez une grande chambre; le bon parent une à à côté. J'ai fait les descriptions à Fontanes; il dit que cela suffirait; moi je trouve cela fort peu ; mais on ne trouve rien de mieux.

Armez-vous donc d'un grand courage, et si vous êtes résolue à ne pas vous trouver à plaindre lorsque vous serez mal logée, préparez vite le chausson où vous mettrez vos équipages , et tenez-vous prête à partir quand le signal sera donné.

Vous trouverez, en débarquant, un homme qui vous recevra avec un respect bien profond et une atfection bien tendre.

P. S. J'ai écrit deux mots au bon parent et à madame votre mère. Veuillez bien les leur remettre.

Je VOUS prie, tous tant que vous êtes, d'être bifii persuadés que les sentiments que je vous exprime si brièvement, et que j'ai pour vous avec tant d'étendue, je les éprouve et vous les paye, non pas à cause de Fontanes, quoique assurément cela pût me suffire, mais à cause de vous tout seuls. Je vous honore et vous aime,' parce que je vous ai connus.

Je sens fort vivement le désagrément de n'avoir à vous offrir que de médiocres bons offices; il faut que je devienne grand terrien. Si j'avais seulement un petit palais, dans une une île enchantée, voyez quel plaisir je trouverais à dire à votre mère : « Je suis fort aise, « Madame, qu'il ne vous reste pas pierre sur pierre, à « madame votre fille et à vous, puisque cela me pro- « cure l'occasion de vous prouver que je suis votre ser- « viteur, en vous logeant sous mes lambris. »

On a tort de se moquer du médecin de la comédie, qui désire de bonnes fièvres à ceux qu'il aime, pour avoir le plaisir de les guérir. C'était un bon petit cœur d'homme, et je n'oserai plus rire de sa manie à l'avenir, car je sens que je la partage, ou peu s'en faut.

J'ai une compagne qui pense comme moi sur votre compte. Cela me fait un grand plaisir. Elle avait retiré tous ses sentiments de la société, pour les renfermer dans sa chambre. Ils en sont tous sortis, à la nouvelle de vos désastres, et ne cessent d'errer sur les ruines de vos maisons.

Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments ; mais elle a gardé son mérite. 11 se montre tout entier à mes regards dans cette grande circonstance. Tout son regret est de ne pouvoir vous être bonne à rien personnellement. Comme l'alouette de la fable, après avoir trop tardé à se rendre mère, elle

est prêle à le devenir, et à peine a-t-elle la force de suffire à faire son nid. Vous me rendrez un grand service, madame votre mère et vous, si, avec le temps et peu à peu, vous lui faites prendre à votre société l'intérêt que lui inspirent si bien vos malheurs. Au reste, personne ne la voit ici, et tout le monde vit tout seul, comme nous faisons en vous attendant.

Villeneuve-sur- Yonno, 5 novombro 1794.

A M. de Fontanes, à Paris

Vous avez sans doute déjà vu mon jeune frère, et il vous aura remis les pelotons que vous demandez. Il aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour le recevoir, de petits préparatifis dignes de son âge. Ces soins d'un moment ont été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets.

Votre femme et vous, vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptement à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a sitôt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour ne doivent pas être pleures longuement comme des hommes; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens quand je songe que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien, et je vous remercie d'y avoir pensé comme moi. Je ne doute point qu'en pareil cas vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments, comme je partage les vôtres. Les

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consolations sont un secours que l'on se prête, et dont t(>t ou tard chaque lioinme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance quand le jour de ce besoin viendra.

Je vous écris bien rarement. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours à traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité, que je suis las et tout recru de la fatigue de penser quand il est temps de vous répondre Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net pour reprendre un peu de vigueur.

Ma santé n'en a point du tout. J'ai le cœur, le poumon, le foie et tous les organes de la vie fort sains; je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuie excessivement; je ne perds rien, et rien ne me répare. Mon esprit me maîtrise assez souvent, à la vérité, et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable; mais souvent aussi, après l'avoir désarçonné, je me mets dans mon écurie, me couche sur ma litière, et vis des mois entiers en bête, sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant, et si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre à proportion qu'elles se forment, vous trouveriez, en venant les déchiffrer dans ce pays, après ma mort, que je vécus, par-ci par-là, plus Platon que Platon lui-même, Platone platonior. Je trouve que cela même démontre que je me sépare du monde, et que je deviens pur esprit. En tout cas, si je tiens trop peu à la vie par ces liens gros et solides, la santé et les appétits, dont je fais un cas infini, quoique assez rigide en morale, jusqu'à mon dernier

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moment je tiendrai à tous ceux que j'aime par le désir de leur bonheur, qui ne pourra s'éteindre en moi qu'avec la pensée et le souffle. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret. Ne m'en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'aiment autour de moi des peurs qui seraient un grand mal. Il ne faut tout dire qu'aux hommes, lorsque l'on parle de ses maux.

Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains; c'est, à mon grand regret, tout ce que j'ai pu. Mon intention, au surplus, est d'empêcher, autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage, et je vous défends à vous-même, par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner sur vous, d'en employer plus d'un ou deux, en manière d'essai, à votre usage personnel. Avec la capacité d'estomac dont mon frère m'a assuré que vous étiez toujours doué, et dont je vous félicite de tout mon cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille, si l'on vous permettait d'en user, à votre faim, dans les liqueurs chaudes du déjeuner, où, dit-on, ces pains sont exquis. Laissez-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de ces dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire, par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende, et qu'on ne peut cependant déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an, dans les grandes circonstances. J'associe à vos dames M. l'abbé de Yitry, leur digne ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais procurer tous les petits plaisirs possibles. Quant à vous et à vos pareils, je vous exclus absolument de toute part à ces gâteaux.

Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez les

livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l'originalité (le leur caractère et de leur âge. J't n connais (juatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle; vous les connaissez amplement, en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Varron ; Marculphi formulée (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, de la Vie sobre', j'en connais, je crois, encore un ou deux ; mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet. Il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.

J'ai froid et je vais me chauffer; portez-vous bien.

Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet enfin aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes, et sains de tant d'affreux périls 1

Villeneuve-sur-Yonne, 24 novembre 1794»

A M. de Fontanes, à Paris.

Conseillez à votre femme d'aller à Lyon, afin qu'elle vienne nous voir. Quant à vous, il vous faudra, en temps et lieu , hasarder un petit voyage ici pour pas-

ser dix jours avec moi. 11 me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaissance; car il me semble que nous nous sommes un peu oubliés.

Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres lorsque nous pourrons converser; mais pour vous rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'ainie le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre ; mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez, quelque beau jour, que j'expirerai nu milieu d'une belle phrase, et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant plus probable que, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des chosesinexprimables.

Je m'occupais ces jours derniers à examiner nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure, et a de hauts enfoncements ; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux. Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte, la quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le gotii très-difficile et la fatigue insupportable; cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail , car je no puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. Mon âme chasse aux papillons, et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif, ni suffire à mes mouvements Il en résulte, pour me uger en beau, que je ne suis

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propre qu'à la perfection; du moins, elle me dfîdommage, lorsque je puis y parvenir, et d'ailleurs elle me repose, en m'interdisant une foule d'entreprises; peu d'ouvrages et de matières, en effet, sont susceptibles de l'admettre. La perfe( tion m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence, et rend les pauses nécessaires. Je veux , vous dis-je, être parfait. Cela seul me sied et peut me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et dont la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à l'étendue et à la nature de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat , sans pourtant bannir les couleurs, car mon esprit en est ami. Quant à ce qu'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile. C'est là que je résiderai quand je voudrai prendre mon vol , et lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes, pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai, comme je fais en ce moment , où je vous souhaite le bonjour.

Villeneuve-sur-Vonne, 26 décembre 1794.

A madame de Beaumont , à Passy.

J'ose, Madame, être fort aise que vous ne soyez po^ji/ partie, et fort impatient d'avoir l'honneur de vous revoir.

Votre chaumière couverte de neige aurait eu dé^à

mon hommagf, si je n'avais craint d'effaroucher votre bonté par un trop grand empressement.

Je me suis un peu enrliumé, et je serais un téméraire d'aller tousser près de vous par cet hiver de 1709. Ma politique est , Madame, de ne vous faire que des visites qui ne me coûtent rien , afin qu'en y prenant peu garde, vous les permettieiz plus souvent.

Je ne tarderai sûrement pas à avoir besoin de braver tous les frimas, par un principe de santé, et je dirigerai tout naturellement mes promenades vers Passy ; l'air de ce lieu m'est favorable.

Jusque-là, Madame, agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'approcherai toujours des lieux que vous habiterez.

Villeneuve- sur-Yonne , le 29 mars 1796.

A madame de Bcaumont^ à Passy.

J'ai, Madame, l'honneur de vous envoyer le troisième volume, dont je suis si excessivement mécontent, queje n'ai pas voulu coucher avec lui dans la même chambre, et que je l'ai banni de moi toute la nuit.

Je me suis armé de résolution, pour rendre ce matin aux deux autres les entrées de mon appartement. Je me ferai effort pour les lire.

Dans ce que j'ai pu parcourir, le crime qui interroge garde une sorte de dignité, et semble avoir un peu raison, tandis que l'innocence qui répond et qui s'excuse consent presque à avoir tort. C'est une histoire exécrable et menteuse, et si votre exemplaire existait seul dans l'univers, malgré le respect dont je suis péné-

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tré pour tout ce qui vient de vos mains, je le brûlerais tout à riieure.

J'aurais trop à dire, et les raisons sur lesquelles ma manière de sentir est fondée sont encore dans une trop vive fermentation, pour que je n'en renvoie pas les détails au temps où j'aurai le boidieur de vous revoir.

Agréez, Madame, les assurances des regrets que je donnerai toute ma vie à vos départs toutes les fois que la destinée me fera votre voisin.

Villeneuve-sur-Yonne, 26 avril 1795.

A madame de Beaumont^ à Paris.

Je dois bien des remercîments à vos récits et à ceux de madame de Sérilly. Il y longtemps que j'y pense, et que je m'abstiens de vons les adresser, parce que, dans la pointe d'humeur que la médecine me donne, je ne saurais rien faire avec grâce.

Je me contenterai aujourd'hui d'avoir sonwe la lettre de votre cousine. Si, dans votre bienfaisance, vous voulez augmenter ma reconnaissance et mon plaisir, sonnez à toutes cloches l'histoire de sa détention.

Riouffe a trop allongé la sienne. Je n'aime point son Ibrascha, ni sa comparaison de Robespierre à Jésus- Christ. Il n'avait mis que sa raison et son mérite dans sa première édition. Il a mis, ce me semble, un peu trop de sa jeunesse et de ses défauts dans la seconde. Au surplus, je suis, comme Werther, ami exclusif de toutes les premières éditions possibles, quand elles m'ont plu. On ne doit jamais rien ajouter à ce qui a suffi.

J'avouerai cependant qu'il y a: des traits admirables

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dans ces additions de Riouffe. Vous souvenez-vous de ce qu'il dit en parlant de la nature humaine : « Sa m douleur lui échappe comme son plaisir ? » Un mot pareil vaut tout un livre.

Madame de Staël en a fait un, dit-on, sur la nécessité de la paix. Si je n'ai pas le plaisir de le lire avant votre retour, c'est un bonheur que je devrai probablement à votre complaisance. De toutes les femmes qui ont imprimé, je n'aime qu'elle et madame de Sévigné.

Je vois souvent madame de Sérilly, et je vous désire souvent dans son parc, non pas que je fasse à son mérite l'injustice de ne pas me plaire avec elle ; mais vous avez des droits d'aînesse qui ne me permettront d'être souverainement heureux, à Passy, que lorsque je vous y rencontrerai.

J'y vois M. de Pange avec une grande utilité. Son esprit est austère et fort, et son rire même est profond. En m'en retournant, je pense volontiers à tout ce qu'il m'a dit; mais, en allant, je me sens plus pressé du désir de l'entendre que de celui de lui parler.

Si vous étiez ici, Madame, en grimpant la haute montagne, je me sentirais mû, poussé et soutenu par une double impatience.

Avec lui, mon imagination est un peu contrainte et n'ose pas se livrer à tous ses caprices. Avec vous, elle est plus à l'aise. Il veut qu'on marche, et j'aime à voler ou tout au moins à voleter. Mes petites ailes de mouche me démangent aussitôt que je pense à vous.

Agréez, Madame, les assurances de mon profond respect.

P. S, Souffrez que j'ajoute un mot pour vous parler de ce bon Durans. Il y a mille ans que je ne lui ai écrit. Le pauvre malheureux 1 Je voudrais bien qu'il vous

arrivât quelque grand bonheur, pour combler son ame de joie.

Villeneuve-sar- Yonne, 1795.

A madame de Beaumonf, à Passy.

Ce n'est pas Desprez, Madame, qui vous a calomniée dans mon esprit, c'est vous-même.

Je suis bien aise de vous dire que je ne pourrai vous admirer à mon aise, et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureux.

Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter, et la volonté de guérir.

Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village. Vous voyez que, dans ma colère même, je suis capable de bons procédés, puisque je n'ai rien dit de ce bel article dans ma lettre d'hier à madame de Sérilly, dont je savais d'avance l'opinion très-opposée à votre goût.

Je n'ai pas voulu laisser venir cet énorme grief au bout de ma plume ; mais je l'ai gardé sur le cœur.

Tout cela, Madame, est extrêmement sérieux, et, pour l'honneur de l'esprit, de la raison, de l'humanité et de la vertu, je vous conjure, dès que vous serez arrivée à Paris, de consulter d'abord un bon médecin, et de faire ce qu'il vous dira Vous n'avez pas seulement besoin de régime et de tranquillité ; vous avez besoin de remèdes. Votre docteur de Sens est honnête homme et beau joueur, à ce qu'on dit ; mais c'est un pauvre guérisseur.

2t) A MADAME DE BF.AUMONT.

Je suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue ; j'en connais rimportance, puisque je n'en ai pas. Un événement de ma vie m'a trop appris combien l'insouciance sur ce point peut devenir funeste pour que je transige avec la vôtre.

Enfin, Madame, je suis tourmenté depuis trois mois de l'inquiétude que vous me causez à cet égard, à un tel excès, que j'aimerais encore mieux vou savoir cet été à Plombières qu'à Passy, et assurément c'est tout dire.

Un homme habile, bien consulté et bien écouté, peut rendre ce voyage inutile; mais si vous tardez à prendre des précautions, votre éloignement nous deviendra indispensable, et ne produira peut-être aucun fruit.

« Cela, dites-vous, serait plus tôt fait. » Plus tôt, oui, mais non pas bientôt. On meurt longtemps, et si, brutalement parlant, il est quelquefois agréable d'être mort, il est affreux d'être mourant pendant des siècles. Enfin, il faut aimer la vie quand on l'a: c'est un devoir. Les pourquoi seraient infinis; je m'en tiens à l'assertion. Elle vous fâchera peut-être; mais, fût-ce pour vous plaire, je ne puis pas vous taire cette vérité.

Je n'avais pas eu le temps d'ouvrir la lettre de madame de Sérilly quand votre envoyé m'a quitté. Elle me demande Louvet ; je l'ai tout neuf, tout frais arrivant, et n'ai nul besoin de le lire. Priez-la de le garder longtemps ; je l'envoie par une femme du village que j'ai sous ma main. Je ne puis rien ajouter. Madame, de tout ce que je voudrais vous dire, si ce n'est que je suis quelquefois tenté de me couper les deux oreilles.

P. iS. La bonne femme est partie subitement, pendant que je relisais. Elle n'est point si bonne femme I

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