LUI
Villeneuve-sur- Yonne, 10 mars 1805.
A M. Mole, à Paris.
Je vous attends, venez ; mais prenez vos aises et vos commodités. Je serais fâché de ne pas vous voir ici,
US
avant que d'en partir, et plus fâché encore, si vous 5 veniez avec la moindre répugnance. Je sais , par expérience, ce que c'est qu'une feuille de rose qui s'est pliée en deux, dans tout ce qui tient au cœur et à l'imagination. Vous mènerez près de nous une vie toute bourgeoise ; c'est la vie du genre humain pris entre ses extrémités. Dites-vous bien que vous ne verrez personne de la matinée, excepté moi, à midi ou une heure, et faites provision de quelque occupation , pour vous désennuyer, quand vous serez seul dans votre appartement. Je ne sais pas trop si vous me trouverez bonne compagnie. Je m'occupe de choses à dire, après m'être tant occupé de choses à penser. Il pourra se faire que, malgré moi, je n'aie pas à vous offrir une tête bien libre ; mais je ferai de mon mieux.
Vous ne m'avez rien dit du gras et du maigre ; cela cependant est important, pour que notre hospitalité prenne d'avance son parti sur la mauvaise chère que vous aurez ici, dans le carême, in utroque.
Ce qui m'occupe est peu important. Je vous en parlerai. Ce sont des caractères ou caricatures littéraires, mais en grand, c'est-à-dire, les défauts des écrivains vus et montrés dans leur esprit , et leur esprit mis en relief, en corps, en visage. Fiévée et Delalot m'y servent à modeler mes sentiments de déplaisance.
J'apprends à Delalot, par tous les vers qu'il aime, et par tous ceux qu'il n'aime pas (vous savez qu'il aime les siens), qu'il s'entend peu, ou même ne s'entend point en poésie. Ceci est bon , très-bon du moins pour moi, qui suis parvenu à déterminer et fixer, à mes yeux, les caractères de la poésie et de la versification, de manière à pouvoir, au premier mot, distinguer Lucahi de Virgile, et à savoir pourquoi les vers de Voltaire, d'Es-
ménard et de quelques autres, ne sont pas de bons vers, de véritables vers. 11 me semble que je sais trèsbien maintenant ce que c'est que la poésie , le poëte et la versification : architecture de mots.
Te lui prouve, en outre, qu'il n'observe pas les lois de la critique : accusation grave , comme vous sentez ; car c'est l'accuser là de prévarication , puisque la critique est pour lui un ministère, une sorte de sacerdoce auquel il s'est promu. Mes lois de la critique sont aussi une bonne , quoique plaisante chose ; mais je fais plus de cas de mes caractères de la poésie. Cela ne sera pas entièrement perdu.
J'aime mieux Fiévée que son compagnon ; d'abord il r souvent plus de bon sens :
Le bon sens du maraud quelquefois m'épouvante;
ensuite il se fait juger plus nettement-, ses défauts sont plus clairs. Il est borgne ; (n'a-t-il pas l'air, en effet, d'un spadassin qui a un emplâtre d'un côté, pour avoir reçu quelque mauvais coup dans un duel?) mais c'esi. un hardi borgne et qui voit bien de son bon œil. Delalot montre un esprit louche, même quand il voit droit. Dieu le bénisse et le corrige! car c'est un insupportable mérite que le sien. Ses défauts sont cent fois pires que ^eux des philosophes, contre lesquels ces messieurs crient tant. Ceux-là , au moins , faisaient mal avec le mal; celui-ci fait mal avec le bien, ce qui est horrible. Dites tout cela de ma part à Chateaubriand, à qui j'en lirai bien d'autres, et à qui je ne pardonnerai jamais ie m' avoir appris l'orthographe du nom de M. Delalot, ^ue j'appelais de Delaleau.
J'arrive à Eia dernière occupation. Celle-ci a quelque
importance. Il s'agit du lettres sur la question proposée par l'Institut : le dix-huitième siècle et sa littérature.
J'avais d'abord voulu esquiver ce que le sujet a de trop remuant et de trop pénible pour moi, en noyant ma matière dans un grand espace. Je considérais le dixhuitième siècle au bout de tous ceux qui l'ont précédé, dans la littérature française , c'est-à-dire que je ne voyais en lui que la langue et l'esprit français, parvenus au point où il les a mis, et considérés dans leur cours.
Je prenais donc la langue [elle naquit sous les Capétiens), et je la conduisais, de livre en livre, et de siècle en siècle, jusqu'à nos jours.
Des citations nouvelles , piquantes , utiles , me reposaient et m'aidaient à faire ma route légèrement. Cela serait, Je vous assure, une charmante besogne à faire. Mais voici ce qui s'est trouvé sur mon chemin , et en remuant le sujet. C'est que cette chose-là n'est que la quatrième qu'il faille faire ; c'est qu'avant d'y venir, il faut se rendre le cœur net et contenter le lecteur sur tout le reste.
L'état de la littérature veut dire, en effet, quatre choses : 1° son caractère, par son esprit particulier. 2^» ses traits , en quelque sorte, par ses principaux au< leurs; 3° son sort, ou la condition dont elle jouit dans le monde; enfin sa place, ou le rang quelle occupe parmi nos autres littératures, dernier aspect sous leque j'avais d'abord voulu la considérer uniquement
Me voilà donc, depuis trois semaines, occupé des trois premiers points. J'ai médité là-dessus une dizaine de lettres, courtes et vives. Je prépare mes fils; mais je ne sais ce qui en arrivera, car le plaisir commence à
se passer, par trop d'ardeur qui survient. En tous cas, je n'aurai pas perdu ma peine pour moi.
Je n'avais compté vous écrire qu'un mot; voUw« pouvez le voir à mon papier. Malgré moi, je suis entré dans un bavardage que j'ai voulu mener jusqu'à sa fin. La voilà ; mais soyez sûr que j'étais si mal disposé , et que j'ai tellement écrit contre nature qu'après avoir fermé ma lettre, je vais tomber d'épuisement sur mon papier. Bonjour.
Villeneuve-sur- Yonne, 19 avril 1805,
A M. Mole, à Paris,
J*ai lu le livre que vous m'avez envoyé. Cela est détestable, non pas comme mauvais, mais comme imparfait. Omnis corruptio optimi , pessima. Je ne reprocherai pas au style de n'être convenable ni au sujet, ni à la place que cet écrit doit occuper; mais je l'accuserai du pire de tous les défauts , de n'être pas d'accord avec luimême. Des quasi-platitudes et des quasi-affectations le bigarrent presque partout. Je n'y vois nulle part, les exactitudes du soin, ni les excuses de la négligence. L'opuscule n'a pas été mieux conçu qu'il n'est exécuté et il me semble que l'auteur ne s'est pas fait une idée nette et complète de son personnage.
Quand il parle de Rollin, comme on le connaît, il en fait un savant pieux, doux et modeste. Quand il le peint, comiiit; il le voit, c'est un recteur à tête ardente, qui d la voix forte, qui ordonne en public aux fanfares de redoubler, et qui, le jour de sa mort, gronde avec excla-
mation ceux qui le pleurent. Il lui donne de petite! ruses, (le petites malices, des mines et des attitudes, on opposition avec les mœurs de l'homme, l'esprit de sa profession, et le caractère du temps. Que dites-vous, par exemple, des jeunes professeurs qui font semblant d'être brouillés, pour se faire inviter à la table frugale du bon principal? Je ne sais si le fait est historique ou inventé; mais, dans l'un et l'autre cas, je ne connais rien de plus triste que le plaisir pris par l'auteur à raconter élégamment une pareille espièglerie. Il s'est trompé sur la naïveté, et cette erreur annonce un esprit qui est peu franc. En général, il me paraît trop épris de tout ce qui sent le collège. Il faut qu'il soit né écolier, et je crois, en effet, que c'est là son naturel. C'est au moins ce qui seul peut excuser la déférence très-coupable qu'il a eue pour l'école moderne, en disant beaucoup de mal de M. Crevier.
D'abord, mon cher ami, connaissez-vous M. Crevier? Que vous le connaissiez ou non, je vous déclare que c'est un de nos meilleurs historiens; qu'on voit les personnages dont il parle, et qu'on s'en souvient; que son Histoire des Empereurs est la meilleure qu'on ail faite; que ce qu'il a écrit de l'histoire romaine est trèssupérieur, comme peinture, à ce qu'a fait Rollin luimême. Lisez, pour en juger, les guerres de Mithridate, écrites par l'un et par l'autre. On prétend que son style est dur. En le lisant , je ne m'en suis jamais aperçu. Au surplus, j'aime tout, en style, le froid et le chaud, le sec et l'humide, le grave et le léger, le dur et le mou, même le noir et le blanc J'exige seulement que la qualité et la couleur, une fois décidées, ne se démentent pas jusqu'à la lin. Qu'il y ait espèce, caractère, continuité, unité, raison d'existence, tout alors
me paraît naturel et digne d'attention. Le style donc de M. Crevier ne m'a jamais choqué en rien. On n'y prend pas garde, à moins d'en avoir le projet, tant on est occupé et frappé de ce qu'il montre Mais M. Crevier écrivit contre les opinions de M. de Montesquieu; il a fait une Histoire de V Univei^ité y qui peut-être ne vaut pas les autres : je ne la connais pas; on l'appela le lourd Crevier :
Le lourd Crevier crut remplacer Rollin,
disait Voltaire; et, sur cette autorité, ou par une combinaison de contrastes , il a plu à votre jeune homme de le sacrifier à la prévention, avec une injustice dont je suis vraiment outré. Il a même appliqué à son caractère, avec une révoltante étourderie, ce qu'on avait dit jusqu'ici de ses écrits. Il en fait un homme dur, parce qu'apparemment il ne tressaillait pas avec les mères, et ne triomphait pas avec les écoliers. Il va même jusqu'à soutenir qu'il n'était pas aimable, ce qui est grave dans un ouvrage de morale. Exiger, avec le siècle, que la vertu (Crevier en eut) soit riante, soit caressante, soit moelleuse; faire de l'amabilité une des conditions du mérite d'un professeur et de l'approbation qui lui est due, c'est flatter les dépravations de son temps, c'est avoir pour les préventions une condescendance coupable, c'est corrompre les poids et les mesures.
Ma dernière lettre a fort bien pu être tiède, et même très-maussade : je l'écrivais à contre-cœur et à contretemps. Celle-ci, probablement, ne sera pas chaude non plus, ce qui m'embarrasse fort peu. Que m'importent mes lettres? Ne suis-je pas sûr que personne au monde
A M. MOLE. loi
ne vous estime et ne s'intéresse à vous plus vivement, pins entièrement et plus intimement que je ne fais? Les transes où m'a mis votre impression, depuis que j'en ai eu la première nouvelle, en sont une bonne marque pour moi.
Il y a, en effet, dans votre ouvrage, des opinions des expressions remarquables, des idées du caractère le plus baut, modestement vêtues, mais belles, nobles, ingénues, et que je vous verrais volontiers jeter au public.
Mais je crains qu'ayant une fois montré votre talent, sous une face déterminée, vous ne vous en teniez là, non-seulement dans vos opérations, mais dans vos goûts; que vous ne bridiez votre esprit, au moins pour quelque temps, par les choses que vous direz; que vous n'enchaîniez en vous cet attrait pour la variété, cette inconstance naturelle à l'esprit , qui , le portant longtemps à différents plaisirs, à différentes formes, et même à des jugements opposés , l'enrichissent en le promenant, et, par ses erreurs mêmes, le dressent à ne plus se tromper. Croyez que si le ciel a donné des ailes à l'attention, ce n'est pas pour rien. L'inconstance dont je parle pourrait fort bien être, en littérature, ce que la mobilité d'humeur, dans les enfants , et leur curiosité légère , sont à la vie : un moyen d'apprendre à se fixer dans ce qui nous convient le mieux. Au surplus, n'imaginez pas que mon exemple me serve ici de règle. Je suis plus porté à me chicaner qu'à m'approuver; mais peut-être mes défauts ne vous feraient pas de mal, à vous.
Mes transes, vous le voyez par ce peu de mots d'explication, sont des transes purement philosophiques. J'ajoute que si el^es sont fondées, en vous les comrau-
to2 A MADAME DE VINTIMILLE.
niquant, je leur ôte d'avance leurs motifs. Prévenu du danger, vous saurez l'esquiver.
Arrêtons-nous. Je dirai le reste une autre fois. J'ajouterai seulement, pour aujourd'hui, que notre départ est fixé au 5 mai, et que nous arriverons à Paris le lendemain. Nous vous sacrifions le petit voyage à la campagne, dont vous avez entendu parler, ne pouvant pas le faire en ce moment de mauvais temps. Il nous retarderait beaucoup trop.
On n'a pas vu le pape à Sens, parce qu'il i^ s'y est pas montré. Je l'ai cependant aperçu deux fois, au fond de sa voiture, mais si rapidement, que je suis, à son égard, ce que seront certainement, à l'égard de Rollin, ceux qui ne l'auront vu que dans M. Gueneau : j'ai quelque peine à me le représenter.
Portez-vous bien. J'écris en poste, et si je ne me hâtais, je n'écrirais pas.
Paris, 12 juillet 1806.
A madame de Vintimille.
J'avais invité à dîner, pour mardi , M. de Chateaubriand et M. Mole. Ils sont venus, l'un à cinq heures et demie, l'autre à six.
Il y avait peu de monde, et on a donné une minute aux révérences. Après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé, et se sont secoué le bras d'une manière très-sensible.
On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser très-gaiement, et de manger "Somme des ogres.
A MADAME DE \L\TIMILLE. 453
J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat, et qu'ils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir ob- ;;ervé, en ma vie, une plus parfaite uniformité de ,:œurs, d'esprits et d'appétits.
Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en tôte à tête dans la bibliotlièque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures, et d'où il m'a fallu les arracher, à la nuit noire.
Le lendemain, mercredi, ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq, et se sont réunis encore, à sept, chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Mole, à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché.
Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui.
Ce jour-là, ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier.
Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats, comme des fous, et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extra vaguent de joie.
Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits , je vous dirai confîdemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit Fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi!
Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir ; je les ai appelés serpents ''échautfés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout Cbia.
Heureusement, pour les mauvais effets que pourrait
loi A MADAME DE VINTIMILLE.
avoir leur réunion , et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime, ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups, à l'éloignement où vont vivre l'un de l'autre, ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée.
Madame de Chateaubriand n'était pas du festin , parce qu'elle se trouva fort incommodée ce jour-là. Elle va mieux, et, comme vous savez, elle part avec son mari.
Voilà tout, ce me semble. Je sais ce que vous est une nouvelle, et une nouvelle de cette espèce. Aussi n'ai-je pas perdu un moment pour vous mettre au courant de celle-ci. Vous la savez à présent comme moimême. Je vous ai mis tous les points sur tous les i. C'est à la condition que vous m'enverrez les premiers vers que fera M. de Vintimille; quoique, à vrai dire, je me trouve déjà payé par le plaisir de vous avoir appris ce que vous avez voulu savoir.
Issy, 8 août 180G.
A madame de Vintimille.
Chateaubriand partit de Paris, le dimanche 13 juillet, à trois heures après midi, pour se donner le plaisir de voyager toute la nuit.
Dans la matinée , il eut du loisir, et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir. Il vit entre autres M. Mole, à qui, par parerithèse, il recommanda, en cas d'événement, son oraison funèbre, dont il lui assigna la place.
A MADAMR DE VINTIMILLE. 155
laissant d'ailleurs à son choix le texte et les divisions. Il lui recommanda aussi, s'il ne revenait pas, d'aller chercher en Angleterre des papiers qu'il y laissa dan» ses mauvais jours, et M. Mole le lui promit.
Si vous me demandez de quelle humeur il était dominé, lorsqu'il faisait ces prudentes et lugubres dispositions, je vous répondrai que quelques-uns disent qu'il était triste, mais que j'assure qu'il était gai. Il passa plus d'une heure avec moi , et nous rîmes comme des fous. Fontanes cautionne aussi sa bonne humeur.
Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'entends des armes à acheter, des pistolets , des carabines , des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet.
L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel, homme digne de foi , m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour huit cents francs.
Je suppose qu'il lui vint en tête d'équiper quelque petit bâtiment à ses dépens , si , en arrivant à Trieste, il ne trouvait pas la navigation libre, et qu'il prit ces précautions pour s'assurer le voyage d'Athènes à main armée, s'il ne pouvait pas le faire autrement.
Quoi qu'il en soit, il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroît d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très-pénétrants de madame de Chateaubriand, qui lui avait déclaré l' avant-veille, en ma présence, qu'en voyage « elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet. »
<56 A MADAME DE VIWTIMILLE.
Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande e^ belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur. Cette dormeuse démarra, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de sa cuisinière qu'il emmène à Constantinople, et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que ce< icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans, et la peau d'un rôti brûlé. Or il l'a affublé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur. Il 9 oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde, à commencer par son patron.
Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour dîner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous Monsieur, « voyez-vous Madame? » disait-elle. « Le postillon et « le domestique ont le même habit. Monsieur part aux « dépens du gouvernement. Oh! il a une belle place! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista dans la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture , on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement, que ses semblables réservent pour les occa-
sions OÙ il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées. C'est le dernier salut que reçut le pauvre garçon, et je le prends à bon augure. Il ne part pas et ne reviendra pas ce que la portière l'a cru; mais il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation et la place qu'il occupe dans les esprits. En tous cas, il en aura toujours une immense et des plus élevées dans le cœur de ses amis, quoiqu'il ne se ménage guère pour eux, et qu'ils soient tous en droit de lui faire bien des reproches. Écoutez la fin de ceci.
Il m'a écrit trois fois. Par sa première lettre, écrite de Lyon, il m'apprenait qu'à Neverson lavait jeté dans la Loire. A cela il n'y a rien à dire : on n'est pas responsable du fait d'autrui, fût-on noyé.
Mais il me dit dans la seconde, écrite de Turin, qu'il a pensé être brûlé, et ici c'eût été sa faute. Concevez, s'il vous est possible, l'excès de fureur où je suis entré, en lisant les détails que je vais écrire.
Et d'abord, il paraît que le jour de son départ de Lyon il voulut aussi partir tard et voyager la nuit : sans cela que ferait-on d'une dormeuse? Il paraît encore que, dans la matinée, il eut du loisir comme à Paris, et que, ne sachant qu'en faire, et par la pure horreur du vide, il se mit à charger ses armes. Entendez bien que ce fut toujours en cachette, et par un passe-temps ignoré de tout autre que lui : je vous en ai dit la raison. Tout cela présupposé, voici quel fut et surtout quel risqua d'être l'événement.
Il part. Au moment où la voiture arrivait sur la place Bellecour, un de ses pistolets prend feu sur son repos ; au bruit de l'explosion, madame de Chateaubriand s'évanouit ; les chevaux s'arrêtent ; tout le monde
accourt et les environne. On descend; personne, grfice au ciel, n'est blessé; madame de Chateaubriand revient à elle, et déjà on se félicite d'avoir échappé au péril, quand tout à coup quelqu'un s'écrie que le feu est à la voiture. Je suppose qu'il en sortait de la fumée, et que la pensée que le pistolet parti n'était pas seul fit craindre à tous une seconde explosion. Chateaubriand ne dit rien de tout cela, mais on l'imagine aisément, car tout le monde prit la fuite, à ce qu'il dit. Alors il se ressouvint qu'il avait caché, dans un coin , quatre ou cinq livres de poudre ! — « Heureusement , » dit-il , « il ne perdit « point la tête; il ouvrit sa voiture, y monta, saisit le « paquet fatal, et, trouvant que les cordons de ce paquet « étaient en feu, il l'éteignit. — Sans son courage et son « industrie, » ajoute-t-il, car l'abominable ose se vanter, plaisanter même, « lui, sa femme, la berline, le pos- « tillon et les chevaux étaient en l'air! »
Il finit en m' assurant qu'une demi-heure après tout était réparé, et que de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde. J'en suis charmé; mais, après de telles nouvelles, nous avons délibéré et conclu, madame de Coislin et moi : 1° que nous garderions le secret sur ces imprudences ; 2*" que nous chercherions partout un homme capable de nous plaire et de se faire aimer de nous comme lui; 3° que si nous trouvions un tel homme, nous lui interdirions, à lui, tout commerce avec nous, et toute administration de son propre talent. Enfin il nous faut un Chateaubriand plus sage. Voyez si vous en connaîtriez quelqu'un ; nous nous brouillerons volontiers avec celui-ci, si vous pouvez nous en fournir un autre , et nous vous conseillerons d'en faire autant. Mais j'ai grand'peur que cette tête-là n'appartienne à un homme unique, et qu'à tout prendre
nous ne soyons éternellement condamnés à l'aimer tel qu'il est, constamment et à la fureur, quoique avec fureur.
Sa troisième lettre est d'un sage. Elle est écrite de Milan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris, et à la même heure, et où ensuite il ne dit et ne fait probablement que des choses sensées. Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois, et que nous pourrons l'emmener avec nous à Villeneuve, au commencement de septembre, ce qui me fait grand plaisir.
Du reste, il paraît, quoiqu'il n'en dise rien, que la poudre , et peut-être les armes , ayant manifesté leur existence et leur voisinage à madame de Chateaubriand, elle les a fait jeter dans le Rhône ; car son mari , qui aurait sûrement employé son séjour à Milan à les fourbir, s'il les avait encore eues à sa disposition , ne s'est occupé qu'à m' écrire une longue lettre, et à regretter ses amis. « Il est prêt à pleurer, » dit-il, « quand « il songe qu'il ne pourra pas avoir de nos nouvelles. » Il reconnaît « qu'on est bien insensé et même bien cou- € pable de s'éloigner aussi volontairement de ceux € qu'on aime et dont on est aimé...; et pourquoi?» ajoute-t-il, « pour aller où?.... Il n'en sait rien. » Enfin il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde : d'où je conclus qu'il était désarmé.
J'attends à tout moment une lettre de lui, pour m'annoncer son arrivée à Trieste, et je m'étais promis de vous donner alors le journal complet de son voyage jusqu'au port ; mais , puisque vous êtes si pressée , je
160 A MADAME DE VLNTIMILLE.
ne veux plus attendre, et, à mon ordinaire, je vous apprends ce que j'ai su. Tout est exact dans mes récits. Si vous doutez de ce que je n'ai pu savoir, ni par lui ni par moi, je vous citerai mes autorités sur tout cela, et, certes, vous les trouverez, comme on dit, irréfragables.
Je vous écris d'Issy, où je suis en famille depuis huit jours. Vous savez où est Issy. Mon frère y a une petite maison, et parce qu'elle est placée hors de Vaugirard , il s'y croit à la campagne. Nous tâchons de le croire aussi.
Voisin de Fleury et de madame de Pastoret, j'ai été la voir, il y a huit jours. Elle m'avait donné de vos nouvelles; de sorte que celles que j'ai reçues de votre santé ont continué à me faire plaisir, sans me surprendre.
Une autre fois je vous parlerai de vous et de moi; la relation m'a assommé. Mais je me suis consacré à mourir au service de toutes vos curiosités. Malheureusement je n'aurai plus de nouvelles à vous donner ; je ne saurai plus rien, et ne pourrai par conséquent vous être bon à rien. Soyez sûre, au moins, que rien ne m'intéressera autant que d'apprendre que vous continuez à vous porter mieux, et que vous songez à me le dire. Mon frère va mal, lui. Son ancien mal l'a repris, et rien ne l'a jusqu'ici soulagé que Zimmermann, Sur la solitude : c'es* un remède qu'il vous doit.
11 y a près d'un mois que je n'ai vu M. Mole. J*ai su qu'il était venu deux fois depuis huit jours; mais il y en a neuf que je suis aosent.
J'ai lu madame Cottin. Je vous passe, à vous, votre goût pour elle , parce que, si vous aimez ses mauvais vomans, c'est par simple reconnaissance du plaisir que
VOUS y trouvez, ce qui est juste et même délicat. Vous n'en faites point pour cela, comme quelques autres lectrices, une grande femme et un génie. Son dernier ouvrage m'a paru irréprochable, et voilà tout. C'est un éloge qu'au reste elle a mérité pour la première fois.
Mais, bons dieux! pourquoi me faites-vous vous parler de madame Cottin? Je n'ai pas même le temps de vous pailer de vous-même. Ce sera pour une autre fois.
P. S. Vous ne m'envoyez pas les vers de M. de Vintimille, et ne m'en dites rien. Je ne vous donnerai plus de nouvelles , quand même il m'en viendrait. J'en excepte pourtant l'arrivée de Chateaubriand à Trieste , parce que je m'y suis engagé.
Issy, 10 août 1806.
A madame de Vmtimille.
Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous ra- « contera, » dit-il, « dans nos foyers, à la fin de cet « automne, les choses des pays lointains. »
Il faut vous dire qu'en arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien , prêt à partir pour Smyrne le lendemain , et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui.
Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très-chrétiennement remerciée , et s'est enfin senti content et charmé de son sort.
« Son étoile , » à ce qu'il me marque , a commence à
162 A MADAME DE VTNTIMILLE.
« l'emporter visiblement, et les prières de Saint-Sulpice « ont opéré. y>
Saint-Sulpice, c'est-à-dire le séminaire, fait en effet tous les soirs, pour son heureux voyage, une prière à laquelle il a beaucoup de foi , depuis le vaisseau au^ trichien. Il me montre un cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance.
Tous les biens sont mêlés de maux, et, pour tem« pérer, par une légère amertume, la joie extrême que pourrait nous causer le bon état où se trouve la conscience du voyageur, on a imprimé ce matin dans le Mercure un bout de lettre qu'il a adressée à Bertin , et dans laquelle il parle assez mal de Venise et de ses gondoles noires. Jusque-là on n'a rien à dire. Mais il ajoute: « qu'il a pris une de ces gondoles pour un mort qu'on « portait en terre. » Je meurs moi-même, je meurs de peur que le Publiciste ne s'empare de cette phrase , et que Yétoile du pauvre Chateaubriand ne soit battue dans cette petite occasion.
Vraiment sa femme entend mieux les petites choses, et si le Publiciste lisait ses lettres , il les trouverait de bon goût , et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose. Cette plume vive et leste mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir.
« Venise, 2G juillet.
« Je vous écris à bord du Lion d'or, car les maisons « ici ne sont que des vaisseaux toujours à l'ancre. On « voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a ce- « pendant un petit coin, qu'on appelle la place Saint- « Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le € soir. Je vais y aller aussi après mon dîner. // vero
A MADAME DE VIMIMILLE. 163
€ Pulcîndln ^ qui a survécu au doge, fait sa résiderce « sur cette belle place. Au reste, je rne réserve de vou: « parler de l'Italie quand je serai à Villeneuve, parcc « que, comme vous savez, verba volant.,, c'est du latin; « je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste « du proverbe. Mais tout ce que je puis vous dire à la « louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.
« M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise; « c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi « pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui « lui ont donné les plus belles espérances pour son « voyage. 11 vous a écrit de Turin et de Milan , et dit « que vous devez être content de lui. Il est tout glorieux, « parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son « ouvrage, qu'on a imprimée ici, et qui paraît en ce « moment. Pour moi, je ne suis que triste, parce que je <( vais bientôt le perdre.
« Rappelez-nous au souvenir de M. Mole, etc.
« Vous savez notre histoire de Lyon. A présent vous « comprendrez comment on aime mieux un brigand « qu'un pistolet. »
Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme, et qui est encore plus piquante. Au moment où elle arrivait, son mari était parti la veille à dix heures du soir. Il voyage toujours la nuit, comme vous voyez. Elle était seule, désolée, et attendant Ballanche pour la ramener. « Le temps du repentir est arrivé , » disaitelle, etc. Elle allait rapidement reprendre le même chemin, et attendre à Lyon que nous fussions de retour à Villeneuve, où elle passera les premiers mois de son veuvage. En ce moment, elle était accablée de sa tristesse et du sirocco. « C'est un vent qui coupe bras et «jambes, » ajoutait-elle; «quand vous rencontrez un
« Vénitien, il vous dit : Sirocco, sirocco! Vous lui répon» « dez : Sirocco, sirocco! Avec ce seul mot d'italien, on en « sait autant qu'il en faut pour faire la conversation « pendant tout un été. »
Je ne me souviens que de ce passage. Tout le rest< était de cette drôlerie. Cette petite femme a fort bien fait de voyager. La nouveauté des objets donne à son esprit un exercice involontaire qui lui reposera le cœur.
Dieu les conduise et les ramène tous les deux ! j'entends la femme et le mari. Nous consolerons celle-ci du mieux que nous pourrons. C'est fâcheux de ne pouvoir espérer des nouvelles de l'autre que par son retour et sa présence. Enfin, il faut espérer que la même Providence que vous lui assignez, ainsi que moi , et qui l'a suivi jusqu'au port, ne l'abandonnera pas et l'y ramènera. Ici finissent mes fonctions de nouvelliste, et je donne ma démission.
Paris, 1" septembre 1807.
A M. de Chênedollé, à Vire.
Je fis trembler votre portière par mes jurons tempétueux, un beau jour que j'allais vous voir, et que j'appris par elle votre départ précipité. Il n'y a pas moyen de s'habituer à garder son sang-froid, quand on vous perd de cette manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.
Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté.
A M. DE CHÊNEDOLLÊ. I6i^
Madame de Chateaubriand prétend que vous n'êtes (}u( disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais connbien do messes dans l'église Saint-Rocli, tant votre image la préoccupe jusqu'au pied des saints autels! M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu , grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s'en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et à vos nouveaux amis. C'est à qui se plaindra de ne plus vous voir et de vous avoir trop peu vu.
Écrivez à Chateaubriand, à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu , ce qui le fâche passablement.
Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves 5'ibulations. L'article qui m'avait tant mis en colère ' a lesté quelque temps suspendu sur sa tête; mais à la fin le tonnerre a grondé , le nuage a crevé , et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court. Aujourd'hui tout est apaisé ; seulement on a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés, dit-on, par le gouvernement, M. Lacretelle aîné, Esménard et le chevalier de Boufflers. Il paraît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a aussi été fait sur les autres
1 . L'article ûu Mercure où est la brusque sortie contre Néron, « C'est en vain que Néron prospère : Tacite est déjà né dans l'Euipire, etc. » C'était le moment de Tilsilt. (Note de M. Sainte-Beuve.)
166 A M. Di: CIIÊNEDOLLÉ.
journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débats par un M. Etienne, M. deLacretelle au Publiciste])3irun M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France y mais je ne me souviens pas du nom de ce dernier, et je ne suis pas même bien sûr de l'avoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien, c'est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles. Ainsi le sceptre pesant de la critique est remis à des mains accoutumées à se jouer de la marotte de Momus. Il faut donc espérer que les journaux seront plaisants. Si les nouveaux censeurs ont envie de rire, leurs devanciers n'ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans ses attributions la plus haute correspondance où l'ambition humaine puisse aspirer, et on lui laisse 18,000 fr. de pension pour un travail qui mériterait d'être acheté au poids de l'or, s'il était aux enchères. On donne à Esménard 12,000 fr. pour le Me?xiire où il ne fera rien, à ce qu'il dit. M. de Lacretelle aura une bonne place. Enfin, dans la tempête, l'or a plu sur les déplacés, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre. Il y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressants, mais vous ne pouvez les apprendre qu'ici. Hatez-vous donc d'y revenir et de les demander à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m'en vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons samedi prochain, mais nous reviendrons cette année au commencement de novembre. Si d'ici là vous êtes à Paris , avancez jusqu'à Villeneuve. J'aurais bien du plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille. Chateaubriand y viendra tard , car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins
A M DE CHÈ.NKDOLLÉ. 167
et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà k plus de 30,000 fr. Préparez-vous à passer (|uelques jours d'iiiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays Maison de la Val fée au Loup. J'ai vu cette Vallée au Loup. Cela forme un creux do taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : « Quand il tonne, adorez l'écho. » Voilà, j'espère, une gazette très-complète, et qui ne vous permettra plus d'ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d'intérêt. En revanche et en récompense, j'espère que vous terminerez ce recueil sur Rivarollet ' que vous m'avez tant promis, et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C'est, ne vous en déplaise, un « Recueil de Poésies, » imprimé chez Sercy, 5 volumes qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.
Vous sentez que les événements dont je vous ai fait le récit m'ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d'être plus diligent à l'avenir.
Je n'ai pas négligé ce que vous me recommandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères , et je voudrais bien les justifier. Je puis vous assurer du fond du cœur, et avec toute vérité, que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions litté-
1. C'est le petit volume Intitulé: Esprit de Rivarol. |Kote df II. SaiDte-iieuve.)
raires satisfaites, si trois ou quatre hommes dans le monde lisent ce que je pourrai faire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que cel/e. que m'ont fait éprouver vos vers , que j'emporte avec moi, et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Ecrivez-moi. Venez nous voir, si vous pouvez ; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent que l'hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.
P. S. Suppléez à ce que je puis avoir omis, car je ne relirai pas.
Paris, 5 septembre 1807.
A madame de Vtntimîlle.
J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur l'énormité des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter; il m'a écouté avec une telle patience, et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée; je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela; ma raison attendra que votre coup d'œil la redresse. Jusque-là, mon avis est précisément celui de M. Bridoison : «Je ne sais que vous dire ; voilà ma façon de penser. »
A MADAME DK \ I.M IMILLE. 109
Vous nous avez renvoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plaîl un quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes, son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai d'abord craint, lorsque j'avais le sens commun.
Il faut absolument que j'assomme votre portier, un jour que j'aurai de la force, et je vous en demande trèssérieusement la permission. Cet homme a l'air d'un Cerbère maigre; il me reçoit toujours fort mal, ne m'écoute point, ne me laisse jamais entrer, et, de plus, il me prend pour le père de mon frère, c'est-à-dire, pour mon propre père à moi. J'avais choisi les deux jours les plus brûlants de l'année, et le plein midi de ces deux jours-là, pour vous faire de ces visites signalées, qui prouvent sans contestation un dévouement incomparable, et qui rendent impossible, de la part de ceux qui les reçoivent, toute ingratitude et même toute indifférence; je m'attendais à votre admiration, à vos regrets , tout au moins à votre pitié ; il est clair que le misérable m'a omis sur votre liste , ou que peut-être il m'en a méchamment effacé. Je ne lui pardonnerai jamais les reproches de négligence et d'oubli que je reçois si mal à propos, et l'injustice énorme dont il est la cause. Ces Chateaubriand à qui je m'étais vanté, en temps et lieu, de mes hardiesses, auraient bien dû s'en souvenir, et me servir de témoins, en vous servant de confidents, lorsque vous leur avez fait vos plaintes. Mais ces gens-là sont absorbés par leur Vallée au Loup ; ils en perdent la tête, et moi aussi. Tant y a que si j'avais eu affaire à cette large et ronde face, qui se montrait si accueillante, à votre porte de la rue de Cérutti , j'aurais eu des remercîments. Je suis sûr que