lÛ
les honnêtes gens chez qui vous étiez, ces jours-îâ et à ces heures, vous ont fait les leurs. Mais ainsi va le monde,
Et par où l'un périt , un autre est conservé !
Je me réduis donc à protester de mon innocence, et, si je meurs des traitements que l'on me fait, avant d'avoir tué ce vilain homme, je déclare que je l'ajourne d'avance à comparaître au tribunal de Dieu, dans l'an et jour. J'offre de plus l'épreuve du fer rouge ou telle autre que vous voudrez choisir. Si, après tout cela, vous persistez à me croire coupable , je yous rends vous-même responsable de tout ce qui pourra en arriver.
Vous n'auriez pas parlé ni écrit comme vous avez fait, ii vous aviez pu écouter, à travers la porte, une conversation sérieuse, de deux heures, que j'ai eue ici, sur votre compte, avec l'éternel président, il y a huit ou dix jours : vous n'avez jamais été si bien jugée ni mieux appréciée. Nous conclûmes très-gravement que vous étiez la première des femmes estimables et des femmes aimables. Entendez bien qu'un chimiste appellerait cela le caput mortuum, ou le mâchefer de l'entretien, qui fut chaud, qui fut tendre, qui fut sensé, animé et complet. -ï J'espère au moins , » dis-je au président , « que nous « ne nous demanderons plus : Que pensez-vous de ma- « dame de Vintimille ?» •
Il m'assura que le plus insupportable des désagréments de sa place était de ne pas lui permettre de vous voir tous les jours, et de vous promener tous les soirs dans les cafés du boulevard. Je lui dis qu'il avait raison.
A MADAiME DE GUITAUT. Hl
Je ne puis pas entrer dans les autres détails; je pars demain. Je vous pardonne ; mais vous m'avez désespéré. Une cliose qu'il m'est impossible de vous pardonner cependant, c'est d'avoir laissé partir madame de Chateaubriand, sans lui montrer quelque poupée de mademoiselle de Noailles. Mais elle m'a promis de revenir exprès à Méréville pour en voir une. Portez-vous bien , je vous prie, car, juste ou injuste, je m'intéresse toujours infiniment à votre santé , en quelque état que soit ma tête. Si M. de Vintimille fait des vers, ou s'il raconte quelque nouvelle historiette, je me recommande toujours ù vous,
Villeneuve-sur-Yonne, octobre 180T.
A madame de Guiiaut , à Fpoisses.
Madame, je suis fort peu observateur, et même je n'observe rien; mais j'ai des yeux, jeles ouvre, et quand j'aperçois dans le monde quelque apparence qui me charme, je la regarde, je m'y complais et je ne puis plus l'fôubiier. C'est là mon métier sur la terre , et presque mon unique occupation.
J'ai fait cependant autrefois une observation importante, et je veux vous la dédier. La voici :
«On s'épargnerait bien des peines, si l'on entraitdans « la vie, déterminé à garder à tout prix les opinions qui « nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, « en nous rendant contents des autres, nous rendent « plus contents de nous. »
Or, Madame ceux que vous nous avez inspirés ont
nS A MADAME DE GUITAUT.
tout à fait ce caractère. Mon frère et moi sommes bien déterminés, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Epoisses. Ce lieu nous est recommandé par le passé, par le présent et par l'avenir.
Le passé, c'est madame de Sévigné; le présent, Madame, c'est vous, et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés, et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrièregrand-père, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan : « Le monde est bien aimable et bien joli! » Je m'étonne pourtant qu'elles comptent a^nsi dans mes souvenirs; car, s'il faut avouer la vérité, je donne peu d'attention à cet âge qu'on dit charmant. Il se suffît si bien à lui-même que je le livre à ses agréments. Mais, cette fois, moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans, je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher. Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms qu'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre. Madame, et celui de sa sœur appartenait, il n'y a pas encore longtemps , à une femme bien regrettée, bien digne de l'être , et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré à sa mémoire, et tout ce qui me la rappelle m'est cher. J'ai déjà souhaité bien des fois que Pauline de Guitaut fût plus heureuse que Pauline de Montmorin !
J'aurais eu l'honneur de vous écrire depuis longtemps, Madame, si je n'avais eu les mains liées par un rhumatisme et par des serments. Le rhumatisme venait du ciel, et les serments m'avaient été extorqués par mon frère qui abuse de ma simplicité.
Il avait allégué le droit des gens que vous aviez,
A MADAME DE GLITALT. 173
disait-il, peu ménaj^é dans sa personne, en le soupçou nant de vous avoir quittée avec moins de regret qu* moi/ll avait invoqué les liens du sang, et employé la prière et l'éloquence pour me déterminer à lui céder ma place auprès de vous. Il voulait vous parler tout seul, pour se faire mieux écouter. Je suis facile à émouvoir; il m'attendrit, et je jurai de ne vous écrire qu'après lui. Combien je m'en suis repenti!
Heureusement, Madame, le pays où nous sommes n'est pas à mille lieues du vôtre, et vous y relayez quelquefois. Paris a l'honneur de vous compter, de loin en loin, au nombre de ses habitants, et nous y passons notre vie. Enfin vous avez des affaires, des procès, et mon frère est homme de robe. Pour vous revoir, il n'y a qu'à vivre. A la vérité, ce dernier point me paraît difficile quand je suis immobile et assis ; mais on dit qu'il n'est rien dont une volonté ferme ne vienne à bout; or de quelle résolution ne sont pas capables des hommes qui ont pu vous fuir, quand vous vouliez les retenir auprès de vous ! Nous vous reverrons donc, et je pourrai vous remercier de vive voix d'un accueil dont je n'ai pas su vous remercier par écrit. Ce sera désormais mon espérance.
Daignez, en attendant, agréer les assurances du profond respect avec lequel j'ose me dire, après vous avoir vue un seul moment, Madame, votre, etc.
lU.
174 A xMADAME DE VINTIMILLK,
Villeneuve-sur- Yonne, 11 novembre 1807.
A madame de Vintimille, à Paris,
Vous avez dédaigné mon innocence, et le ciel vous en punira.
J'ai faille tour du monde. J'ai vu le château de Bussy où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV.
Mourez de honte! au milieu de ces curiosités, mon premier et unique mouvement a été de m'écrier: « Ah! « où est madame de Vintimille? »
J'espérais trouver ici, à mon retour, une lettre de vous, et j'avais dans ma tête, pour y répondre, une demi-douzaine de relations qui vous auraient fait plaisir; mais je n'ai rien reçu et vous ne saurez rien.
Je veux vous dire seulement que le portrait que nous avons vu ensemble autrefois, chez madame de Muy, est celui de madame de Grignan. Celui qui esta Bussy n'est pas aussi bien peint, mais il a plus de feu et de vie; on y retrouve davantage, pour ainsi dire, une nature qui a été prise sur le fait.
Figurez-vous, une bonne fois pour toutes, que madame de Grignan avait le visage de l'esprit de sa mère, et que madame de Sévigiié avait le visage de l'esprit de madame de Lafayette , une mine longue et posée, mais sage et tendre; en sorte que ce qu'il y avait de piquant, dans l'esprit de madame de Grignan, lui venait de ses traits, et ce qu'il y avait de piquant, dans l'esprit de madame de Sévigné, lui venait de ses pensées.
Je m*einbrouille un peu et j'embrouille mon écriture mais vous m'entendez bien. Si la doctrine moderne des contrastes est vraie , ces deux femmes étaient nées pour s'aimer, quand elles n'auraient pas été cousines.
J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly. Mais, pour celuilà, je n'en parlerai qu'aux amis constants, à ceux dont Tamitié est ii toute épreuve. J'éviterai d'en faire mention et même de le nommer en votre présence.
Je n'ai pu désarmer Sabatliier mon rival ;
il est clair que vous m'avez sacrifié aux calomnies de votre vilain portier; ce qui redouble le désir que j'avais de le tuer, et assurément je m'en passerai la fantaisie.
Malgré cette humeur homicide qui me domine, je sens encore pour vous, au fond de mon cœur, une tendresse molle que je puise tout entière dans le passé, car, en vérité, le présent est abominable. Je vous livre à vos remords, et je me renferme dans ma vertu, comme un limaçon maltraité se renferme dans sa coquille.
Je porterai bientôt avec moi, à Paris, ce fragile rempart, et du fond de mon trou, je demanderai aux passants de vos nouvelles.
Adieu, Madame. Il m'en cotite de prendre ce ton avec vous; mais il le faut : la justice le veut; l'honneur l'ordonne. J'obéis, et je vous redis le plus tragiquement qu'il m'est possible, en admirateur désespéré et furieux : Adieu, Madame.
P. S. Je m'aperçois que mon papier a bu mes injures : apparemment on l'a pris chez votre marchand. J'en suis fâché, car je voudrais que mes ressentiments
pussenf se lire d'une lieue , et que vous n'en perdissiez ren. Je suis outré.
Villeneuve-sur-Yonne , novembre 1807 A madame de Gui tant, à F poisses.
Madame, on m'a remis, à mon réveil, le 20 novembre, deux lettres et de vieux journaux.
La première lettre, qui était de mon frère, nous apprenait que M. Gueneau de Mussy quittait Paris. J'en suis fâché pour moi qui n'aurai plus personne à qui parler de son pays; mais je m'en console pour lui, puisqu'il vivra votre voisin.
La seconde lettre, Madame, était la vôtre. Le timbre en était effacé ; mais , au premier coup d'œil , j'en ai reconnu l'écriture , et j'en ai baisé l'enveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie , autorisaient un tel transport.
Les journaux qui étaient retardés annonçaient que M. Mole était définitivement nommé préfet de votre Côte-d'Or, ce qui m'a fait un grand plaisir.
M. Mole est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une figure romaine. Il a l'air froid; mais son esprit est très-ardent, et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup; il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell, qu'il se sent disposé à estimer infiniment. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée; vous l'êtes même déjà.
J'ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne,
A MADAMK DE CriTAUT. 177
pour lui offrir ma protection dans les lieux où il va régner, et pour lui demander la sienne pour Époisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce qu'il fallait de vous et de votre maison. J'ai même fait quelque mention du portrait de votre arrière-grand-beau-père , dont je l'ai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sien.
Enfin, Madame, je me suis mis en mouvement pour vous, et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu cependant de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai point le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon ait pour vous de grands avantages ; je connais messieurs les préfels : ils peuvent nuire impunément, mais non pas servir à leur gré.
Peut-être, Madame, nous n'avons rien à espérer de celui-ci; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.
Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse, faute de mieux, pour se distraire d'elle-même et pour occuper &on ennui.
Comme je n'ai rien écrit en ma vie avec plus d< plaisir que cette lettre, je veux goûter dans toute s^, simplicité la satisfaction qu'elle me donne ; peut-être, d'ailleurs, vous verrez mieux ma bonne volonté, si je la montre toute seule; je n'ajouterai donc pas un mot, si ce n'est qu'il n'est rien au monde de plus naturel, de plus juste et de plus agréable que d'être , comme je le suis, Madame votre très-humble et très-obéissant serviteur.
LXIIT
Villeneuve-sur-Yonne, 12 décembre 1807.
A madame de Guitaut, à Époisses,
n y a, Madame, dans le monde, un vilain petit mal bien singulier. C'est une invisible vapeur, qui semble ne toucher à rien, et qui pénètre jusqu'aux os. On lui donne un grand vilain nom, dontl'épithète est fort jolie : c*est un rhumatisme volant.
Ce mal bizarre , qui a quelque chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules, sur les dents; et, quand il est las de bondir, ou rassasié des tourments dont il fait sa vaine pâture, il abandonne les surfaces; il se glisse dans l'estomac, et s'y endort.
Alors on croit ne plus souffrir; mais on porte au dedans de soi un poids affreux, pire que toutes les douleurs.
J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices, depuis la lettre du mois d'octobre où je vous en ai dit un mot, et je m'en sentais accablé , lorsque la vôtre est venue. Elle m'a beaucoup soulagé; elle m'a ranimé du moins, et depuis que je l'ai reçue, j'ai fait cinq mouvements complets.
Le premier. Madame, a été d'écrire à M. Mole, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire , dans un billet que vous avez comblé de gloire , et qui ne mérite pas d'être compté; le second a été de vous écrire à vous-même; le troisième , de chercher sur ma table une demi-dou-
A MADAME DE GLITAUT. 179
iBine je lettres éparses, que j'avais commencées pour vous , dans les intervalles de mes angoisses, et que j'avais toujours été forcé d'interrompre, en me disant : Je souffre trop; je recommencerai demain; le quatrième a été de les lire; le cinquième enfin est de vous en envoyer la copie. Comme l'intention , quand elle est ainsi constatée, équivaut à l'exécution, je pourrai me vanter à vous de vous avoir écrit six lettres pour une , moi qu'on a toujours accusé de n'en écrire qu'une pour six. Tout est transcrit, dans ma pancarte, avec une minutieuse et scrupuleuse exactitude. Je n'ai pas changé un /seul mot, quoiqu'il y en ait qui me déplaisent; je ii'ai v^oulu rien ajouter, quoique j'en fusse bien tenté ; enfin tout a ici l'excuse et le mérite du premier jet et de la première intention.
Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies ; mais la poste en aurait été surchargée ; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie, ou tout au moins d'une charrue, et quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs, il ne faut pas vous ruiner.
Il ne me reste. Madame, qu'à vous demander vos commissions. Que voulez-vous que je dise à votre préfet? Où sont nessieurs vos fils? Que pouvons-nous faire pour eux? Que pouvons-nous faire pour vous, en attendant M. Frisell que rien ne saurait remplacer? J'ose espérer que vous nous donnerez vos ordres, convaincue à la fin que personne n'a plus que moi le droit de se dire, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
180 A M. DE FOMANES.
Paris, 5 juin 1S09.
A monsieur de Font ânes , à Pans.
J'étais mort hier. Je me sens un peu ressuscité aujourd'hui, et je voudrais bien ne pas me gâter; mais il faut voir à quel point vous êtes pressé.
Si vous ne vouliez que répondre au roi, vous le pourriez dès ce moment; mais si vous voulez lui faire plaisir, il faut un peu de temps.
Il a des doutes, des scrupules, des embarras d'esprit, des obscurités dans la tête. Pour dissiper tout cela, il faudrait des clartés ; il faudrait traiter le sujet un peu à fond , quoique légèrement , et discuter ses lotes.
Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours, et me donner cette semaine?
Je pourrais vous envoyer, dès aujourd'hui, les notes et le mémoire que vous renverriez sur-le-champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez l'honneur d'écrire au roi. Il est sûr qu'en prenant ce parti, vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.
Vous êtes un oracle qu'on consulte, et non pas un bel esprit avec lequel on correspond.
Je sais gré à v.et in-folio de ne m' avoir pas occupé de lui, un seul instant, hors de mes écritures, ce qu* lîst un grand soulagement, et ne m'est pas ordinaire. Mais ces maudites écritures, ces extraits et ces notes ont eu besoin d'un travail mécanique assez pénible, et
A ^f. DE FONTANES. 181
m'ont fait rester deux fois au lit, jusqu'à quatre lieures (lu soir, en tenant mes yeux collés, tantôt sur le mémoire, tantôt sur mon papier. Je serais fàclié de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d'ailleurs à me fouiller moi-même , en passant, et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi.
Voyez, décidez. Je puis, avec un tronçon de plume, expédier précipitamment ce qui me reste; mais je m'épuiserai, et je gâterai tout. Si vous pouvez attendre aux fêtes, j'irai à Issy, je me baignerai, je terminerai sans fatigue et en m' amusant. Votre roi sera mieux servi, et vous finirez par être plus content de lui, de vous et de moi.
J'attends votre décision.
Paris, 6 juin 1809.
A M. de Fonfanes, à Paris,
Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes. Ne vous en prenez qu'à vous de la sécheresse et du désordre qui y régnent.
Les auteurs du Mémoire sur l'instruction publique en Hollande divisent le sujet en trois ordres de connaissances : les nécessaires^ les agréables et les utiles. De là, trois degrés : l'éducation élémentaire ou primaire, l'édutation littéraire ou secondaire, et enfin l'éducation savante ou définitive.
Ils attribuent à l'éducation primaire « les connais- « sances dont l'homme ne peut être privé sans dégrac dation réelle, quels que puissent être, d'ailleurs, la
182 A M. DE ÏONTANES.
« classe dans laquelle il est né, son rang, son état, sa € fortune. »
A l'éducation secondaire, « l'acquisition des connais- « sances d'un ordre plus élevé, connaissances dont les « deniières classes de la société peuvent se passer, « mais qui sont très-nécessaires aux autres, et devien- « nent de plus en plus indispensables, à mesure que € les classes s'élèvent, qu'on jouit de plus de fortune, « ou qu'on aspire à parvenir, par un mérite réel, à un « rang plus distingué. »
Enfin, à l'éducation définitive, « le genre d'instruc- <r tion qui procure les connaissances requises pour « exercer l'état auquel on se voue, soit dans les études « proprement dites, soit dans d'autres professions d'un « ordre supérieur. »
Le roi n'aime pas cette épithète de définitive. Elle exprime assez bien cependant ce que veulent dire les professeurs; elle a du sens, car il semble que l'éducation est plus finie, lorsque, après avoir instruit l'homme pour soi, ce qui est sa grande utilité, elle l'instruit aussi pour les autres. On pourrait, au surplus, la nommer po/îï^'^'Me. Elle donne, en effet, à celui qui l'a reçue, un rang sur la terre et dans son pays, un état dans le monde, une sorte de dignité et de magistrature dans la société. C'est un honneur qu'ont eu, chez tous les peuples et dans les siècles même barbares, la théologie, la jurisprudence, la médecine, les hautes sciences et les belles-lettres.
L'instruction élémentaire qui, par une disposition déclarée fondamentale, embrasse l'un et l'autre sexe, me paraît admirablement soignée en Hollande, et, aux nouveautés près dont on voudrait la surcharger, elle est peut-être excellente, vu les bonnes habitudes d'un
pays où les révolutions que le gouvernement a subies D'ont rion changé et rien interrompu.
Cinquante inspecteurs, pour dix départements, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir Tordre dans les écoles. Ces petits établissements sont traités comme les digues du pays. Aux inspecteurs on adjoint dans les grandes villes, sous le nom de commissions locales, quelques personnes à chacune desquelles sont assignées les écoles de son quartier.
Il y a, dans cette disposition, quelque chose à imiter, et erat quod tollerc velles.
Les commissions locales se réunissent, trois fois par an, aux inspecteurs, pour discuter les besoins des localités, et font parvenir, chaque année, au ministre, un rapport de ce qu'elles ont fait, et de l'état dans lequel se trouvent toutes les écoles de leur département. La réunion des inspecteurs a surtout pour objet de faire subir <i l'examen prescrit par la loi aux élèves qui dé- « sirent devenir maîtres d'école. »
11 n'y a rien qu'on n'ait tenté, ou qu'on ne propose, pour en avoir d'excellents.
« Choix à faire par les inspecteurs, parmi les élevés « qui se distingueront et qui voudront embrassai' la « carrière de l'enseignement;
« Encouragements et facilités pécuniaires aux jeunes « gens des classes les moins fortunées^ afin qu'ils se « vouent à un genre de vie si utile ;
« Perspective d'être placés, dès qu'il y aura des vaca- « tures;
« Gradations propres à servir d'aiguillon, » c'est-àdire, passage d'une école moindre à une école supérieure, de l'école d'un bourg à celle d'une ville, etc. ;
« Rétributions tellement proportionnées à leurs be-
« soins, qu'ils ne soient plus dans la triste nécessité de « se livrer à d'autres occupations, qui souvent prennent « sur les devoirs de leur profession et diminuent leur « zèle, etc. »
Les auteurs du projet voudraient sagement borner l'instruction élémentaire en Hollande, comme en France, « à lire, écrire et pratiquer les premières opérations de « l'arithmétique, outre le profond respeut pour l'Etre « suprême et le culte qui doit lui être rendu. »
Le ministre n'entend pas qu'il soit permis, dans les écoles primaires, de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion, opinion que le roi partage, par respect pour la liberté des consciences. Seulement, ce qui est, dans le roi, respect profond, tendre scrupule et ménagement délicat, semble être, par-ci par-là, chez le ministre, une aversion. Mais, par compensation, ce dernier veut quon enseigne, dans les plus petites écoles, ou du moins dans quelques-unes, « outre l'art « d'écrire, de lire et de compter, les langues hollan- « daise et française, le chant, les éléments des mathé- « matiques, de la physique, de l'art de raisonner, de la « géographie, de l'histoire, et d'autres articles encore. »
Il ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, « apprendront les éléments de la logique; » cela est probable dans un siècle où l'on ^îroit que le raisonnement est la raison.
Que le ciel préserve les autres enfants (enfants du peuple, car c'est d'eux qu'il s'agit ici) d'être propres à apprendre tout ce que le ministre veut qu'on leur enseigne! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de l'homme, si elle se porte à son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait devient
A M. DK FONTANES. ^ 8o
impropre i\ ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie, en ne donnant à la plupart dos hommes que des cerveaux qui ne font rien.
Les inspecteurs sont chargés, dans le projet, d'introduire et de perfectionner des méthodes nouvelles. C'est une mauvaise attribution. Tout ce qu'on peut en etfet proposer, à cet égard, tendra toujours à rendre l'art d'apprendre moins mécanique; et c'est précisément ce caractère, qu'il a reçu d'abord par la force de l'instinct et de la nécessité, qui le rend plus populaire, c'est-àdire plus convenable à la multitude, qui est incapable de combiner, surtout lorsque cette multitude est composée d'enfants.
La mission donnée aux inspecteurs ouvre, en outre, à la fureur d'inventer un million de portes qu'il faudrait tenir fermées. Elle introduit dans l'éducation rme foule d'essais capricieux, et fait incessamment tenter des expériences déplorables, en ce que, lorsqu'elles n'ont pas une grande utilité, elles ont le grave inconvénient d'interrompre le respect pour l'antiquité; elle enflamme l'ambition et attiédit le véritable zèle; elle ôte à la médiocrité sa modestie, car il n*est point d'homme médiocre qui ne puisse imaginer un changement àTalphabet, et plus il sera médiocre, plus il tiendra à honneur et à gloire de le tenter : les exemples surabondent. Enfin, pour se faire valoir et se distinguer dans une mission qui leur est si imprudemment donnée, chaque inspecteur doit sans cesse avoir l'esprit tendu, en lui ou hors de lui, vers quelque nocum irganum qui puisse le recommander; la vanité est eu travail et le bon sens dans l'inaction.
Les professeurs proposent, et le roi approuve que, sans déranger les études, on introduise un travail ma-
nuel dans les écoles élémentaires, parce que les enfants qui les composent ne peuvent pas avoir l'esprit occupé pendant toute la durée des classes. Il y aurait sans doute quelque utilité à cette mesure; mais il est douteux qu'on trouve un grand nombre de travaux sédentaires qui conviennent aux hommes, et par conséquent aux jeunes garçons. Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de leur permettre de tricoter ou de filer? et si l'iiab'^ude de l'oisiveté est à craindre, n'est-il pas utile d'habituer l'homme, dès l'enfance, à se tenir dans Tordre et dans le repos en même temps ?
Je brise là.
Encore un mot, cependant. Vous avez tu que ces bons professeurs étaient plus hardis que le roi, et mieux intentionnés que le ministre, sur ce qui intéresse la religion. Ils veulent qu*on en parle, ou du moins qu'on la pratique publiquement dans les écoles, et ils disent fort sensément à ce sujet : « Qu'il faut que les « enfants sentent que si le gouvernement a laissé sage- « ment aux ministres des cultes une instruction relire gieuse détaillée, il attache néanmoins une grande « importance à la religion; qu'il la considère comme la « base de la morale, du bonheur particulier et public, « du respect dû au souverain et de toute instruction € sociale.
« On donne quelquefois, » ajoutent-ils, « trop de lati- « tudeà ce principe très-vrai en lui-même, que la reli- « gion est une affaire entre chaque individu et l'Être « suprême. Elle l'est sans doute; mais elle est, en même « temps, une aifaire qui importe tellement à la société, « que son bonheur, sa stabilité, son perfectionnement « en dépendent, et qu'on ne saurait trop tôt tourner « vers elle l'esprit et le cœur des jeunes gens.
A M. DK lO.NTANES. <87
« Nous savons d'ailleurs, à n'en point douter, comc bien, ilans ce pays où les sentiments religieux ont con- « serve bearucoup d'empire, » (heureux pays!) k l'idée « que des lectures pieuses, tirées des saintes lettres, ne « feront plus partie de l'instruction publique, indispose « de personnes instruites, aussi zélées pour la religion « que pour le bonheur de leur patrie, et les rend peu « favorables à un système d'instruction qui, sans cela, « exciterait peut-être leurs applaudissements les plusr « vifs. »
Le roi a fait, sur ce paragraphe, une note dont nous parlerons ainsi que des autres. Il n'a pas entièrement tort dans ses scrupules, et cependant les professeurs ont presque entièrement raison. Ce sont des hommes fort éclairés, fort modérés, fort sages. Leur français est hétéroclite , mais le sens en est bon ; et leur langage corrompu est toujours employé à exprimer des pensées et des sentiments fort sains. En attendant notre première entrevue, vous pourrez, sans compromettre l'honneur de votre discernement, dire à Sa Majesté beaucoup de bien de ce travail et de ces gens-là.
Paris, 7 juin 1809.
A M. de Fontanes , à Paris.
Toute la seconde partie du Mémoire est consacrée l'instruction littéraire, ou, comme disent les professeurs, secondaire et intermédiaiy^e. On dirait que le zèU pour le bien public s'est épuisé à s'occuper des pre-
mières écoles, et n'a pu donner aux autres qu'une attention lassée et des regards fatigués. Cette partie, en effet, est écourtée et misérable, misérable dans ce qui existe, dans ce qu'on propose, dans ce qu'on d>ésire même, et dans ce qui est possible.
Je n'ai pas besoin de vous entretenir de ce qui existe ; la lettre du ministre de l'intérieur au roi en fait justice.
Quant à ce que l'on propose, le ministre, si magnifique, si fécond et si inépuisable en expédients pour tout ce qui intéresse les écoles élémentaires, demeure ici sans invention.
Après avoir déploré, avec une indignation amère et concentrée, le temps perdu, dans les écoles secondaires, à apprendre le grec et le latin qu'il paraît haïr en secret, il ne trouve rien de mieux, pour remédier à tous leurs inconvénients, que de joindre, « dès l'abord, « à la grammaire, la lecture de quelques morceaux des « meilleurs écrivains, et de faire comprendre ceux-ci, « non-seulement quant au sens et à la construction des € mots, mais encore quant aux choses et à l'esprit des « écrivains. »
Cela formerait sans doute une excellente instruction, car tout s'y trouve, grammaire, rhétorique, histoire, géograpliie, poésie, éloquence et érudition; mais on ne dit pas comment il faudrait s'y prendre pour atteindre à un pareil but; on ne résout pas le problème.
Les professeurs y sont eux-mêmes embarrassés. Ils proposent des gymnases, et, dans ces gymnases, « une € grande variété d'instruction, l'étude des langues frange çaise, anglaise, allemande, l'enseignement de la phy- « sique, de la géographie politique, etc., tout cela mêlé « aux langues grecque et latine, e*tc. »
Ils ont deux plans et les exposent avec une parfaite
Impartialité, quoique trois d'entre eux tiennent pour le premier, et le quatrième seul pour le second. Les raisons et les objections, en faveur de l'un et l'autre, sont loyalement débattues ; ces bonnes gens sont bons cama* rades entre eux et ennemis irréprochables. La différence JSL plus notable qu'on puisse indiquer entre ces deux projets, qui ne sont au fond ni dignes d'une grande attention, ni dignes de mémoire, c'est que, dans la première hypothèse, les leçons seraient données dans le même lieu, et en des lieux divers dans la seconde.
On allègue en faveur de ce dernier parti,- qu'en changeant de place, les enfants se délasseraient, et, en faveur du premier, qu'ils seraient induits à tout apprendre en venant dans un lieu où tout serait enseigné. Le peu de frais, l'occasion, le voisinage en détermineraient un grand nombre à apprendre le latin /)or surabondance. C'est l'expression, le désir et l'espérance de trois des professeurs, qui, dans tout cela, montrent plus de bonhomie que de grandeur et de force d'esprit.
Leur opinion à ce sujet me rappelle une des miennes que je ne veux pas taire , puisque je m'en souviens, e[ qui, un peu inférieure à la leur en simplicité, ne l'est pas en utilité. « On ne saurait, » vous disais-je un jour dans un rapport que j'avais projeté comme nécessaire, et que j'ai depuis supprimé comme superflu, « on ne saurait « encourager par trop d'immunités ces espèces d'école» « mixtes où les enfants du peuple, témoins perpétuels « d'une éducation plus élevée que celle qui leur est « donnée, en reçoivent quelque teinture, et deviennent « ainsi meilleurs. » Voilà mon passage. Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit pas perdu. Je reviens aux bons professeurs.
Ils se réunissent pour demander que, soit dans la
même enceinte, soit dans des enceintes différentes, il y ait une éducation littéraire distincte pour deux espèces d'écoliers, ceux qui apprennent les langues savantes, et ceux qui ne les apprennent pas.
C'est séparer ce qui doit être réuni ; c'est mettre une liqueur exquise dans des vases indignes d'elle, et qui De manqueraient pas de la corrompre. Il ne faut verser la littérature que dans des esprits et dans des âmes littéraires. Or, les modernes ne peuvent avoir l'esprit et Pâme littéraires que par l'étude des anciens, ni bien connaître les anciens s'ils n'en connaissent pas la langue.
Les professeurs sont donc petits dans leurs moyens. Ils le sont aussi dans leur but, ou dans ce qu'ils désirent, et c'est là mon troisième point.
Ces bonnes gens pensent que le but de l'éducation littéraire est et doit être, non pas de rendre l'esprit plus beau, le goût plus pur, le sens plus droit, la langue plus ornée, l'âme plus délicate et la mémoire plus heureuse, mais seulement de donner à l'esprit « un plus « grand nombre d'aptitudes pour tous les genres de « connaissances. » Ils gémissent de l'état de leur pays à cet égard : « Les études des mathématiques, de la « physique, de l'histoire naturelle, y sont beaucoup « trop négligées. Les auditoires où l'on enseigne ces « sciences sont peu fréquentés, dans quelques endroits « même, à peu près désert^. » Ils en rougissent, « et ce n'est pas là, » disent-ils, « ce qu'exige l'état actuel des « lumières et de la société. » Pour se mettre donc au niveau de l'état actuel des lumières et de la société,^ grand cheval de bataille de ceux qui, ne trouvantjamais leurs raisons dans le dedans des choses, parce qu'ils ont l'esprit peu Dénétrant, les cherchent toujours au
dehors, parce qu'enfin ils ont des yeux, ils souhaitent qu'on enseigne tout à la jeunesse, même à l'enfance, pour la rendre propre à tout savoir.
Ils ont, à ce propos, un singulier principe. Ils reconnaissent que les enfants sont peu capables d'attention ; mais ils prétendent qu'en faisant succéder perpétuellement une étude à une autre, on pourra occuper continuellement leur esprit sans le fatiguer. C'est dire qu'u.i arc toujours tendu se reposera si le tireur change de but. La comparaison est de l'école; mais nous parlons des écoliers.
Les professeurs se trompent. L'esprit des maîtres, qui est robuste et exercé, peut se délasser, en effet, par un changement d'attention et d'occupations; mais celui des enfants, léger et tendre, ne peut se reposer et se réparer que par des mouvements, des jeux, des distractions et des dissipations.
Il pourrait se faire, cependant, qu'à force d'exercice, on donnât à l'esprit d'un enfant plus d'étendue et 'Toptitudes que sa nature ne le comporte, mais on ne gagnerait, à ce jeu de l'art, qu'une vaine apparence et qu'une trompeuse extension; on ne ferait qu'un esprit faux et de mauvaise consistance. Un des soins des bons éducateurs doit être de laisser chaque esprit dans sa propre sphère, et de lui apprendre à la remplir. Meo sum pauper in œre, était la devise d'Horace, et, à quelques égards, il serait bon qu*au sortir des écoles chaque enfant pût se l'appliquer. Il faut que personne n'apprenne à avoir plus d'esprit que soi.
J'excéderais moi-même les bornes que mes forces naturelles ne prescrivent, si je continuais à vous développer mon textesans en interrompre l'explication. Je renverrai donc à demain mon quatrième point, qui
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consiste à prouver que cette partie du mémoire, misérable dans ce qui existe, dans ce qu'on propose, et même dans ce qu'on désire, Test aussi dans ce qui est possible. Je n'aurai besoin que de copier, car j'ai dicté ce paragraphe; aussi ne sera-t-il pas fort bon, et c'est dommage; il aurait mérité d'être traité heureusement; mais je l'ai traité malgré ma Minerve, c'est-à-dire malgré ma santé. Vous imaginerez ce que je n'aurai pas Sien dit.
Cependant vous êtes pressé de savoir ce qu'il faut penser du plan en général, et vous voulez que j'en parle aujourd'hui; j'en parle donc; voici mes résultats :
La première partie pèche par excès ; on a trop fait pour l'instruction primaire; il y a dans tout cela du luxe et de la prodigalité. On voit qu'on a voulu planter, cultiver et arroser à grands frais des nouveautés chères, et trop chères à leurs auteurs. Si tout cela a été nécessaire pour créer, une bonne moitié en sera du moins inutile pour conserver. Vous pourrez le faire observer au roi.
La seconde partie pèche par défaut, et pèche surtout par un défaut irrémédiable : l'idée essentielle d'une bonne éducation littéraire y manque. Nous examinerons pourquoi.
La troisième est complète. On ne peut pas l'analyser; tout s'y tient, tout y est excellent, hors un point sur lequel je vous préviendrai. Il faut absolument demander une copie de cette troisième partie ; la plupart des dispositions qu'elle contient méritent d'être méditées et imitées.
Si l'on n'a pas et si l'on n'a jamais eu, en Hollande^ l'idée d'une bonne éducation littéraire, on n'a point et
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on n*a jamais eu, en France, l'idée d'une bonne éduca- Won univorsilaire.
Les étudiants, parvenus aux écoles de droit, de médecine, etc., étaient leurs mnîtres ; rien ne les défendait d'eux-mêmes. Ils sont surveillés en Hollande, surveillés paternellement. L'obtention des grades exige une bonne conduite. De douces et sages remontrances, de la part des professeurs, de sages précautions prises par les lois, une police scolastique bien entendue, rendent les écarts difficiles. Tout cela est doux, modéré; il faut absolument l'avoir entre vos mains.
Je vous ai dit qu'il y avait un point où l'on pourrait trouver à reprendre; le voici :
On exige, pendant les six annés que les auteurs du mémoire appellent académiques, tant de cours de toute espèce, que la nomenclature seule en est effrayante. Làdessus il n*y a rien à dire au roi, si ce n'est qu'il est douteux que l'esprit humain pût suffire à ces études dans tous les pays de l'Europe, en avouant toutefois que cela peut convenir à la Hollande, et en remarquant discrètement qu'un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n'est pas très-ingénieux, est naturellement porté à se jeter dans le savoir, qui est sa l'essource, la nature ayant donné plus de patience aux esprits qu'elle a créés moins pénétrants.
Nos Français fuiraient, à la seule inspection de l'affiche, les mêmes écoles où le dénombrement de tant de belles connaissances attire en foule les jeunes Hollandais. Je su 'S las ; à demain.
Paris, 8 juin 1809.
A M. de Font ânes y à Paris,
Je vous ai dit qu'il serait fort dififîcile au roi de Hol* lande de former dans ses États une bonne éducation littéraire. On Toit bien percer son désir à ce sujet; il rejette l'épithète de définitive, donnée à la troisième éducation ; il demande pourquoi l'éducation secondaire ne serait pas définitive pour ceux qui ne veulent pas prendre un état où les sciences soient nécessaires, et son bon sens lui fait soupçonner qu'il serait utile d'établir des écoles d'où, sans avoir à regretter les douze ou quinze années qu'il en coûte à un jeune Hollandais pour faire tous ses cours, on pût du moins sortir lettré. Mais cette éducation , dont ses souvenirs lui fournissent confusément quelque idée, n'a jamais existé dans ses Etats ; \e pays n'en a point une notion exacte et n'en offre pas es éléments.
Dans les écoles hollandaises, en effet, les études n'ont {té regardées jusqu'à présent que comme préparatoires. On n'a jamais enseigné que ce qui était nécessaire pour apprendre ailleurs, c'est-à-dire le latin et quelquefois le grec, langues des universités qui appelaient tout, attiraient tout, et n'étaient unies par aucun lien aux écoles subordonnées. De là est arrivé que cellesci n'ont eu pour chefs que des hommes incapables de s'élever plus haut; que ces hommes, n'étudiant que ce qu'on venait apprendre d'eux, sont restés des maîtres d'école, et qu'ils sont aujourd'hui, aux anciens mem-
bros des congrégations dont nous recueillons les débris, ce qu'étaient les répétiteurs de latin aux bons professeurs de nos collèges.
On n'a jamais connu en Hollande, en Angleterre même, et dans tous les pays où il n'y a pas eu, comme parmi nous, de corps ecclésiastiques enseignants, l'éducation littéraire proprement dite, je veux dire, bornée à donner aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poètes, les orateurs, les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis, teinture qui certes embellissait les mœurs, les manières et la vie entière.
Dans nos collèges, l'enfant était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l'imagination et le cœur. Des hommes qui faisaient leurs délices de l'étude de ces beautés se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fonctions, un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait, et égayé par de riantes perspectives. Ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mûr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le temps de leur professorat était pour eux un enchantement contmu , et de ces di^positions naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait, non-seulement à leurs élèves, mais à tous ceux qui enseignaient, car partout où il y a des modèles il y aura des imitateurs.
Les doctrinaires, les oratoriens et les jésuites sont encore aujourd'hui copiés par les instituteurs français. Ils l'étaient, dans les anciens temps, par les professeurs mêmes de l'université de Paris, qui étaient si fiers de leur antiquité, mais qui restèrent inférieurs à ces nou-
veaux venus dans tous les points où ils ne voulaient pas et ne pouvaient pas leur ressembler.
Le grand mérite de Rollin fut d'avoir, avec un meilleur goût et un meilleur esprit, les humeurs du père Porée.
Des mœurs sombres, inspirées ou entretenues pa^ l'uniformité de l'horizon étroit où circulent leurs espérances; des vertus qui servent à les contenir, mais non pas à les réjouir; un isolement attristant et décourageant, car ils ne tiennent à aucun corps, à aucune association; la certitude de vivre et de mourir dans des occupations dont ils ne peuvent pas changer; un sort bourgeois et quelques applaudissements municipaux pour toute gloire, sont le plus beau partage où puisse aspirer et parvenir aujourd'hui un simple professeur de grec et de latin.
Aussi ne sont-ils et ne font-ils pas des littérateurs; ils ne sont et ne font que des grammairiens.
Regrettons nos anciens collèges! C*étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très-complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. Ta philosophie et les mathématiques, dont on fait tant de bruit, y avaient des chaires; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place , non pas en relief et avec fracas comme aujourd'hui, mais, pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaient fondues, insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de les apprendre; on les apprend aujourd'hui, et on part avec le désir de les oublier. En se bernant, comme le ministre hollandais le
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désire, « à faire coniprorirlro les meilleurs auteurs, non- « seulement quant au sens et à la construction des mots, « mais encore quant aux choses et à l'esprit des écri- « vains, » on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas, puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître, et tous les talents à éclore.
Instruit avec quelque lenteur, avec peu d'appareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arrière, et qu*ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes, et par là même de bonheur; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goûts étaient vifs et décidés; mais ils n'étaient pas tyranniques. Elle se fiait à son instinct, mais non pas à ses jugements.
Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions , fière non de ce qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne; on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne
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peut l'être aujourd'hui, interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives se repliaient sur le passé. Ils cultivaient en eux, avec délices, les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau; et, contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit, ils avaient quelque part aux félicités littéraires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui fût absolument négligé et abandonné par ses maîtres; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.
C'est par l'effet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes, mais amies du savoir et liabituées aux plaisirs de l'esprit, que s'étaient multipliés en France, pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peut-être le mieux reçue à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses habitants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct ; ce tempérament moral singulier, que le philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des hommes de mérite , « espèce « d'hommes, » dit-il, « commune en France et presque « inconnue partout ailleurs; » espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très-grand nombre seront tous de« siècles grossiers.
Au surplus, cette éducation et ses utilités ne dépendaient que peu de la méthode et du choix de renseignement. Le succès en était dû surtout aux hommes qui enseignaient, et dont il faudrait, s'il était possible, faire revivre au moins les apparences.
Pour y réussir, beaucoup de choses seraient nécessaires; mais une au moins doit être adoptée sans hésitation. C/est qu'il ne soit permis de devenir professeur d'université qu'à ceux qui auront successivement professé toutes les classes, à commencer par les écoles secondaires. Des hommes obligés de tout apprendre seront inévitablement portés à tout enseigner, et l'Université ne sera indispensable qu'aux jeunes gens qui voudront se consacrer aux sciences par goût et pai nécessité.
Villeneuve-sui-Yonne, 22 octobre 1809i
A M, de Fontanes, Monseigneur,
Malgré mes résolutions contraires assez récentes, et qui vous sont assez connues, il me prend une envie irrésistible de vous écrire, et de vous dire une espèce d'adieu avant de quitter mes nouveaux foyers.
Je vais voir Joigny, Brinon, Saint-Florentin, Tonnerre, Noyon, Chablis et Auxerre. Je passerai plusieurs jours dans cette vieille capitale de l'ancienne basse Bourgogne, parce qu'il y a là plusieurs écoles à juger, un préfet à consulter, un aspirant de l'École normale à examiner, et un janséniste à protéger.
Celui-cî est un maître de pension qu'on me dit fort tiomme de bien et qui se dit persécuté : je le traiterai de mon mieux. Vous savez, Monseigneur, que ce que j'aime le plus au monde, après un jésuite, c'est un janséniste pieux.
Je n'irai point dans ce qu'on appelle à Auxerre le pays haut, .J'ai cédé Avallon à M. Guéneau qui me l'a demandé et presque arraché. C'est une ville à beaux esprits ot' il a sans doute quelque ancien ami qu'il veut tourmenter à son aise; car vous connaissez son penchant à la maligne raillerie, le moins agréable, le moins aimable, le moins excusable, à mon gré, de tous les plaisirs défendus, et le seul qu'il croie innocent.
Il faut plaindre ce jeune esprit dont les passe-temps sont cruels, et imiter à son égard la patience du ciel lui-même, qui répand sur lui ses faveurs et qui ne l'a pas corrigé.
Je ne manquerai pas de le recommander aux prières de mon janséniste auxerrois, et je désire de bon cœur, si je puis hasarder avec vous et me permettre à moimême un calembour, je désire qu'il soit pris à ce trébuchet. Trébuchet est le nom de cet homme de Dieu.
Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans ma route; car ce n'est pas des défauts du prochain que j'avais résolu. Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de mes propres qualités. Elles ont été l'objet de mes méditations assidues dans un jour de maux et d'ennuis, et m'ont paru merveilleuses : je veux vous en féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied si bien à la franchise : Monsei^ ^neuVj vous êtes bien heureux de rrC avoir î
Je fais mon devoir à merveille, et je sais vous en
amuser; je me joue avec votre lierniine, j'égaye votre royauté.
Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne.
Je vous dis tout ce que je pense, et je pense avec vous ce que je veux.
Sans moi , vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité invétérées, pût, comme moi, sans offenser les bienséances, le paraître hautement et publiquement.
Sans moi, vous ne connaîtriez pas, hors de votre famille, les délices de la contradiction ; sans moi, rien ne rappellerait jamais à votre souveai» l'ancienne et douce égalité.
Et remarquez ceci, Monseigneur r celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave et même austère ; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme qui attache le plus d'importance à votre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus dans son esprit et dans son cœur ; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé; l'homme qui vous est le moins asservi est aussi celui qui vous est le plus dévoué.
Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtiendrez jamais de moi tous les jours une aveugle approbation ; mais vous avez toujours exercé et vous exercerez toujours sur moi , tous les jours et à tous les moments, en dépit de vous et de moi-même, un ascendant plus glorieux.
Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qu'une bagatelle ; il y a trente ans et plusieurs mois que pour le talent dans tous ses détails, pour les, grands traits de conduite et de caractère, j'ai pour vous, sans interruption, un sentiment bien supérieur à l'amitié ; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que peu d'âmes peuvent inspirer et peu d'Cmes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.
C'est sur quoi, Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Agréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée.
Je suis très-profondément, comme l'autre jour, Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et trèsobéissant serviteur,.
JOUBERT
P. S. Agréez aussi, comme l'autre jour, la petite note ci-jointe, et pardonnez-moi les ratures, ce difforme tourment des yeux. On m'a interrompu plus d'une fois; je suis pressé par Tlieure, et je me hâte, je galope, je m'wnbourbe. Je pars demain.
A M. IlENDU. 203
Mercredi, 8 novembre !809.
A M. Rendu ^ inspecteur général de l'Université impériale ' .
Auxerre est une ville heureuse en éducation. Nonseulement son collège est très-bon , mais ses petites pensions, ses répétiteurs, ses maîtres d'école même (à l'exception d'un seul) sont excellents.
Cinq Frères de son ancienne école de Saint-Charles, c'est-à-dire cinq Frères des anciennes écoles chrétiennes, se sont établis dans cette ville qu'ils n'ont pas quittée un instant, même pendant la révolution, et y instruisent les enfants du peuple, conformément à l'excellente méthode prescrite par leur instituteur.
Le collège a pour chef dom Laporte, ancien directeur de l'école militaire de cette ville, et dom Ducastel, ancien professeur dans le même établissement; deux hommes amis de l'ordre et des enfants, et plus semblables à deux jésuites qu'à deux bénédictins.
La rhétorique est enseignée par M. Bruchet, jeune homme vertueux, successeur de M. Legrand, honnête et aimable jeune homme' que vous avez fait très-mal à propos, ne vous eu déplaise, censeur au lycée Bonaparte.
La physique, par M. Roux, homme et physicien irréprochable aux yeux des directeurs eux-mêmes ,
1. Extrait de l'ouvrage intitulé : M. Ambroise Rendu et l'Univerùié de France, par M. Eugène Rendu, son fils, inspecteur général de i'instruetion primaire. 1 vol. in- 8^, 1861«