‹ CorrespondanceChapitre 98 sur 102 · A MADEMOISELLE DE FONTAINES · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE FONTAINES

miens; mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tête, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans l'esprit; ce qui est plus sage et beaucoup plus respectueux.

Cependant ce hardi rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir du silence et regagnei sur lui, pied à pied, tout le terrain qu'il m'a ravi en osant parler le premier. Il a fait ses déclarations, et j'oserai faire les miennes. 11 vous a dit ce que votre présence inspire; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sang-froid du souvenir et de la réilexion.

On dit que, prince et poëte, il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays. Je suis un sage instruit parle passé, et, tandis qu'il ne vous donne que des louanges, je me permettrai de vous oifrir quelques conseils. C'est un tribut que semble exiger votre modestie, et dont l'obligation m'est imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. J'appartiens presque à î autre monde; c'est le lieu de la vérité.

Pourtant, Mademoiselle, je ne veux être aujourd'hui qu'un sage en habit de ville. Je n'ai point vos devoirs en vue, mais seulement l'urbanité. Mes conseils ne sont pas vulgaires; mais aussi vous ne l'êtes pas. En regardant votre avenir et le point que vous occupez, je parcours le recueil de maximes que j'ai reçues de l'expé- 'îience, et je choisis pour vous les offrir, au moment de votre départ, celles qui, parmi les plus rares, les plus exquises et les plus neuves, vous sont le mieux appropriées.

Quelque parti que vous preniez, vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai, et, si vous déplaisez aux femmes, ce sera toujours votre faute, et

A MAOKMOISELLE DE FO.NTANES. 2o5

parce que vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités; je vous le dis et j'en suis sûr. Évitez cette disparate; ne vous faites pas méconnaître et ne vous calomniez jamais.

Si vous voulez garder quelques imperfections, n'ayez que des défauts aimables et propres à vous faire aimer. Tous les autres, quelque innocents ou inconnus qu'ils pussent être, seraient trop peu dignes de vous.

Ayez souvent un peu d'humeur, pour délasser votre raison; mais que cette humeur soit légère, et n'en montrez que ce qu'il faut pour votre propre amusement et pour l'amusement des autres. Vous seriez trop répréhensible, aussi bien que trop malheureuse, si elle devenait leur tourment.

Permettez-vous quelques caprices, mais qui soient courts et peu marqués, et qui laissent apercevoir, comme un éclair dans le lointain, les agréments et le sourire de votre imagination.

Gardez vos singularités; mais tant que vous serez très-jeune, ne les montrez qu'aux connaisseurs , et qu'au gré des plus difficiles elles vaillent mieux que l'usage, que la coutume, que la mode : le monde n'en veut qu'à ce prix.

Conservez dans votre maintien, dans votre ton, dans vos manières et dans toutes vos habitudes, une certaine négligence, une apparence d'abandon et un air de distraction que j'ai cru remarquer en vous , malgré votre vivacité. Mais que tout cela soit semblable à ce qui est modèle en ce genre , et puisse en servir à son tour

Que cet abandon plein de grâce annonce de la confiance, et non de l'indifférence; que cette négligence, acquise par l'heureuse satiété de toutes les délicatesses et de toutes les élégances, soit une élégance de plus;

2o6 A ^lADEMOISELLE DE FONTANES.

que cet air de distraction vienne de l'oubli de soimême par préoccupation des autres , et non de l'oubli dt s autres par préoccupation de soi.

Dans toutes ces condescendances, la condition est de rigueur.

Ce sont là des demi-défauts. Parlons des défauts véritables; vous n'en aurez jamais aucun.

Il y a des défauts fiers d'eux-mêmes : ceux-là tiennent de l'impudence, et on les hait. 11 y a des défauts affectés et qu'on s'est donnés avec art : ceux-là tiennent du ridicule, et on en rit.

11 y a des défauts qui se blâment : on les plaint; d'autres qui sont invincibles et qui se combattent sans cesse : on les respecte.

Il y en a qui demandent grâce : on la leur fait ; d'autres enfin qui s'ignorent, qui sont naïfs et satisfaits : on leur sourit.

Il en est donc que l'on accueille ; il en est d'autres qu'on tolère; mais il n'en est point qu'on estime. Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.

Mais il est des imperfections moins faciles à distinguer, et qu'il faut fuir avec soin.

Défiez-vous des mauvais plis dont les effets sont si funestes et l'origiiie ai petite. On les contracte sans les craindre, sans le vouloir et sans les voir.

De jolis traits qui s'habituent à la grimace du dédain, deviennent des traits refrognés.

Les paroles désagréables ont une certaine amertume ou une certaine âcreté qui, en se déposant sur les lèvres, ou moment où elles y passent, y impriment le reclîignement.

L'humeur aigre et l'aigreur d'esprit ont un inconvé-

A MADEMOISELLE DE FONTANES. 2o7

nient plus triste; elles pénètrent les dents et toute la niasse des muscles d'un agacement surdon ique et hideux.

L'attitude de la bravade opposée à l'autorité, quand elle est souvent répétée, ôte au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. Il y perd même son profil. Tontournée invinciblement par cette expression véhémente de la révolte de l'esprit, il n'est plus possible à la face que de se montrer de trois quarts, de travers et le menton haut.

Tous ces contournements funestes ne sont pas toujours visibles ; mais ils se font toujours sentir.

Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui, d'ailleurs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer? C'est qu'il y a quelque mauvais pli qui s'est placé dans les replis de leur ton, de leur visage, de leurs manières' et dont la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.

L'air froid hérisse de glaçons toute une physionomie, et y laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait effacer.

L'air tier, l'air hautain, l'air superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux qui les voient un mouvement de parodie dont tout le monde a le talent. On les singe en les regardant, du moins au dedans de soi-même, et malgré m^ême qu'on en ait. Ils gravent leur ckricature au moment même où ils paraissent : c'est leur inévitable lot.

Fuyez les airs impertinents. La sottise, la petitesse et la bassesse y excellent; cela seul doit en dégoûter.

Les airs d'insouciance, d'importance ou de fierté dont de jeunes têtes s'affublent, comme d'un panache ou

Page 1