Le docteur Ménière
freux dont il s'inquiétait (sans songer à son propre accident) m'a tenu confiné au logis à l'heure où vous accomplissiez bravement cette tâche pieuse. Ah ! que j'ai besoin de vous revoir et de vous dire à quel point je suis malheureux de lui, content de vous I
Ma femme, elle aussi, est bien affligée. Elle ira demain pour saluer M w Orfila et pleurer avec elle.
Ayez grand soin de vous; mais, sitôt que vous serez bien portant, n'oubliez pas vos amis du chalet.
A Àf. Lachèse, à Angers.
Passy, le 11 février 1862.
e suis encore à me demander si vraiment Ménière est mort. Suis-je assez le jouet d'un rêve affreux? Tant de santé, de vigilance et d'attention de soi-même, avec tant de dévouement, de zèle et d'amitié pour ses amis ! Tout cela périt en vingt-quatre heures, et nous voilà privés de cette amitié charmante, de cette aimable consolation de tous les jours. Notre humble maison est vide à cette heure. Il l'aimait tant ! il y venait avec tant de joie ! Il était content
de si peu ! Ma chère femme en est effarée, et mes deux vieilles bonnes, dont il était le médecin, le pleurent. On en parle à toute heure. Il est le deuil du matin, du midi et du soir. De toutes parts je reçois des lettres, des visites, des compliments de condoléance au nom de Ménière! On savait si bien que lui et moi nous étions des frères !
Voilà désormais, mon cher ami, le cercle où nous tournerons vous et moi, nous brisant la tête contre cette muraille d'airain : il est mort!
Comme on venait de lui rendre les derniers devoirs, et que nous étions muets d'épouvante, est entré chez nous cet admirable M. de Falloux. Je ne saurais vous dire à quel point (grâce à vous) il a été charmant, et quelle part il a prise à la mort de son compatriote. Sans doute, il nous a trouvés dans un grand trouble; il aura vu cependant combien nous étions touchés de sa visite, ma femme et moi.
Mon cher ami, nous venons de recevoir un avertissement terrible. Il faut désormais serrer les rangs et nous défendre à force de sympathie et d'amitié.
A M. A. Dufour, à Saint-Quentin.
Passy, le 5 mars 186a.
her camarade, aujourd'hui fête au chalet, en lisant votre aimable lettre. Avec ça que le lendemain de ces jours de fête et d'émeute on reçoit bien peu de lettres. Le bal suspend toute chose ; à cette heure, il n'y a peut-être que ma femme et moi qui soyons éveillés, parlant de vous, à l'ouvrage, ayant bien dormi. Tout le reste a les yeux gonflés et se vautre en ce demi-sommeil qui remplace les grands plaisirs.
Donc le chalet va bien. On y plante, on y sème, on y fume, on y fait enfin toutes les folies qui se peuvent accomplir dans un jardin de onze cents mètres! Ce sera vraiment superbe et charmant pour peu que le demi-quart de ces plantations fantastiques montre un petit bout d'oreille et rie au nez du planteur. Ajoutons-y quelques vieux livres achetés aux belles ventes, chez M. de Labédoyère, et je vous réponds que ces conquêtes pacifiques représentent un grand plaisir.
Si seulement nous étions un peu libres, avec un peu de soleil ! Mais la neige et les jeunes gens en prison à Mazas, parce qu'ils avaient poussé
quelque plainte inutile! voilà ce qui gâte un peu le bonheur de vivre et de cultiver son jardin, son esprit, ses amis retrouvés.
Hélas ! je viens d'en perdre un qui était la moitié de moi-même! Il avait pour moi les yeux d'un vrai père ; il passait sa vie au coin de mon feu l'hiver, sous mon arbre' en été, et si bien nous nous entendions l'un l'autre que nous restions des heures entières à ne rien nous dire. Il s'appelait le docteur Ménière. Il est mort en trois jours d'un rhume que nous avions pris ensemble, à la même heure et dans la même maison. Il était superbe à soixante ans, et je comptais bien qu'il m'aiderait à franchir le terrible passage. Et chaque jour, si l'on sonne à notre porte sur les six heures, il me semble que c'est Ménière au doux rire qui vient nous demander à dîner. Quel deuil à porter ! Mais le travail est la consolation suprême; il est mieux que l'oubli, il est l'oubli, plus la reconnaissance.
Il me semblait cependant que vous m'aviez promis de venir tous en famille , au commencement de l'année, et qu'alors nous vous recevrions de notre mieux, votre aimable femme et votre charmante fille, avec le philosophe votre digne frère. Il était même question que nous vous mènerions en quelque bel endroit où l'on fait de la bonne musique... et de ces beaux projets, pas un
CORRESPONDANCE. 2l3
mot! Que dis- je? Et vous avez manqué donner cette enfant charmante à quelque seigneur de la Provence ou du Vivarais, très-loin de vous ! trèsloin de nous! Que c'eût été dommage! Et comment donc, elle et vous, eussiez-vous pu supporter cet exil ? C'est un exil ! Algérie plus ou moins , c'est toujours l'Algérie et la déportation. Prenez-y garde ! et songez que rien au monde ne comblera ce gouffre et ne peut calmer cette horrible peine.
On voudrait aussi (sans être un curieux impertinent) savoir si le Tréport de cette année amènera cette enfant, ces deux pères, sur les bords de cet océan Pacifique, et si les vieux du collège Louisle-Grand, assis sur un banc ensoleillé, s'en donneront à cœur joie de se rappeler les tyrannies du tyran Charles X et du tyran Louis- Philippe, avec toutes les misères de ces trente années qui nous séparent de i852. Ceci valait bien une mention, mon camarade.
Allez-y! Dites-moi l'heure et le jour; nous arriverons vingt-quatre heures, juste assez à temps pour vous embrasser sur la plage où tout arrive ! Ah ! que j'ai besoin de ces heures pacifiques, de ce rien à faire occupé de toutes les douces passions!
Ceci dit , ma femme et moi , nous vous disons à tous les quatre un tas de tendresses et d'amitiés. Votre ami.
A M. Clément Janin, à Dijon.
Paris, 21 mars 1862.
Monsieur mon neveu,
e vous salue et je vous recommande , en effet, de toutes mes forces, ma chère et bien charmante nièce, une enfant de ma prédilection. Elle est la première qui se soit offerte à ma vue, et je l'ai tout de suite adoptée. Elle est, sans contredit, le plus gentil produit de cette famille Janin, trop féconde et trop peu riche; elle est le seul remords de ma vie, et je suis triste en pensant que le malheur des révolutions et l'ingrate profession des lettres, mes rudes nourrices, ont fait de moi un oncle inutile. Avec un peu plus d'intrigue, un peu moins de fidélité , en renonçant à ce vain leurre appelé la liberté, j'aurais fait de mon prochain neveu un sénateur!
Soyez plus sage et plus prudent que votre oncle ; ayez souci de votre fortune à venir. Les maisons pleines d'enfants sans avenir sont bien tristes. Certes je suis, grâce à ma chère et vaillante femme, un homme assez digne d'envie; eh bien, quand je songe à tant d'obstacles qu'un enfant doit fran-
chir avant d'arriver à bien peu de chose, il me semble que je suis content de n'avoir pas d'enfants. C'est si grave, une famille à élever!
A Dieu ne plaise cependant que je vous attriste ou vous décourage, et que je ressemble à Gros- Jean lorsqu'il en remontre à son curé I Tant d'études que j'ai faites et que je fais encore, et tant de travaux sur le chantier, m'ont rendu défiant de moi-même et des autres. Pour moi, déjà vieux, le temps est sombre, et l'espérance est lointaine. Je me plaisais assez, je ne vous le cache pas, de savoir ma petite Camille affranchie du mariage, et je la voyais toujours à dix-huit ans. J'étais un égoïste! Elle est mariée, elle est contente, elle croit en vous, vous l'aimez, je vous pardonne d'être heureux.
Vous n'êtes pas bien loin de Paris ; peut-être, avant peu, viendrez- vous nous embrasser dans notre cabane, au milieu de notre petit jardin. Ma chère nièce, à coup sûr, vous aura dit que tout l'ensemble est assez joli; elle petit ajouter que vous y serez les bienvenus.
Si vous rencontrez, à Dijon même* un mien camarade et mon plus vieil ami, M. Laplace, doyen de la Faculté de l'École de droit, présentez-lui ma nièce ; il sera* j'en suis sûr, bien con j tent de la voir.
»e cherche en vain qui me remplacera : ils
issent le même joug. Pourtant, le plus libre
:ore et celui qui passe à travers les obstacles a
m Prévost- Paradol. C'est un rare esprit, un
ai courage. Il parlait très- bien l'autre soir
Edgar Quinet et me complimentait sur ma
onne volonté. Voilà ton homme. Il a le cou-
age, il a le talent, il sait l'histoire, il apprécie à
eur juste valeur messieurs les conquérants.
Mon souvenir ne t'a pas quitté depuis ton double exil. Ton Marnix et ton Waterloo sont des chefs-d'œuvre. Entre ici, tu verras tes livres reliés par un maître et brillants de leur splendeur sur un rayon à part de ma bibliothèque. Au même instant Victor Hugo se montre; il remplit le monde à cette heure, et c'est la voix que le monde écoute. Il envahit l'espace et l'attention; il se place au devant de tous les soleils des Tuileries. Quel brigand! quel ventre à terre! Il les écrase* Il y avait, avant les Misérables, une trompette ayant nom Trombolonnot. Les Misérables ont imposé silence au Trombolonnot.
Il est vrai que je suis encore une espèce d'écrivain de feuilleton publiant parfois de petites œuvres. Horace hier, ce matin le Neveu de Rameau. Ça se dit assez dans un petit cercle , mais on n'en dit rien dans la Revue , et ceux qui ne lisent que
2l8 CORRESPONDANCE.
la Revue ignorent ces infiniment petites choses. Ma foi, tu es bien bon de t'en occuper. Je les écris, et puis tout est dit. Quand c'est publié, je recommence. Ici-bas, tout n'est que commencement.
Puis je vieillis , je deviens énorme, et je me traîne en rêvant aux beaux jours d'autrefois, quand nous étions libres et légers. C'est si loin de moi , cela ! Quant à en revoir même une ombre, il faudrait que cette ombre en péril traversât six cent mille hommes et vingt mille canons rayés! N'y pensons pas, n'y pensons plus. Soumettonsnous ! Du moins ai-je une espérance, ce seront de belles funérailles, une bonne renommée, et peutêtre une douzaine de pages qui surnageront. C'était bien la peine de naître!
Heureusement qu'ils ne sauraient arrêter le mois de mai, et que le rossignol chante librement aux dernières branches d'un vieil orme ornement de mon petit jardin de Passy.
C'est de là que je t'écris et que je Renvoie, avec tous mes souvenirs, mes meilleures et mes plus sincères amitiés.
CORRESPONDANCE. 2IÇ
A M. Ad. Lachèse, à Angers.
Passy, le 10 juin 1869,
Mon cher ami,
e suis bien triste aussi et bien inconsolable. Il me semble en ce moment que notre deuil est d'hier. Voici les journées, voici les heures charmantes où nous le voyions accourir. Il était si content, si vivant, si charmé! Il nous disait ses succès et ses espérances, sa fortune et son travail !
Vous, cependant, à ces tristesses vous en ajoutez d'autres non moins cruelles! Vous êtes inquiet, à bon droit, de votre excellent père, et vous vous hâtez de mettre à profit ses bons et loyaux souvenirs. Je l'ai bien retrouvé tout entier dans les soins dont il entoure un condamné à mort, un vrai héros, et je restai tout charmé de ce pansement in extremis! Vous êtes tous de braves gens, avec des cœurs tendres et dévoués; vous êtes hospitaliers et bienveillants : voilà pourquoi je vous aime, et de quoi je vous honore. Entre vous et moi, désormais, cet intermédiaire est un lien que rien ne pourrait rompre. Il y faut ajouter les grâces dont votre excellent père m'a comblé î Que de choses depuis ce voyage ! On était dans
l'attente... on ne s'attendait guère aux misères, aux hontes, aux lâchetés dont nous voilà les victimes! Nous déclamions (ingrats!) contre l'excès de la liberté... Elle est toute perdue! il n'y en a plus que pour les bandits !
Votre père était alors bien vivant, et riait que c'était une bénédiction ! Ménière aussi ! Maintenant c'est à nous de disparaître, et à céder la place. Heureux encore quand on laisse après soi une fille , un fils, une bru, et tant de petitsenfants qui vous pleurent, et tant d'amis qui prolongent en leurs discours votre aimable et bonne renommée!... On n'est pas à plaindre absolument.
Allons, bon courage ! Une âme forte et bien forte !
Ici, la maîtresse du logis vous dit bonjour. Je vous serre la main de tout mon cœur.
A M. Aug. Dufour, à Saint-Quentin.
Passy, le a3 juin 18S2.
onc, le 14 août, pour échapper à la fête de monsieur notre seigneur, en toute hâte, nous revenons à ce doux
Tréport du repos, de l'amitié, des contentements
pacifiques.
Certes, nous espérons vous revoir tous les quatre, et votre aimable femme, et sa charmante fille, et le frère honnête homme et doux rêveur. Vous êtes pour beaucoup dans nos prochaines espérances, et, vous ayant trouvés et retrouvés, nous ne serons pas si malavisés que de vous perdre. Allons! le premier venu viendra au devant du moins heureux... celui qui arrivera le dernier.
J'achève en ce moment un petit Traité de F Estampille à mettre en tête d'un livre intitulé : Contes non estampillés. J'ai fait cela de mon mieux, et vous verrez si j'y ai mis toutes les herbes de la logique... et de la Saint- Jean !
Ne décommandez pas à votre artiste cette copie de J. J. Rousseau! J'en connais la gravure, et c'est une belle chose à placer dans mon humble musée, au nom ami qui me prend par mon faible. « Latour nous a montré le J. J. Rousseau des dftnanches», disait Diderot; mon amiDufour me donnera le J. J. Rousseau de tous les jours. Je vous dis à l'avance un grand merci.
A M. Aug. Dufour, à Saint-Quentin.
Tréport, s septembre 1863.
Chers amis,
e ne suis pas très-mauvais, mais décidément vous valez mieux que moi. Il y a huit jours que nous sommes au Tréport et que nous aurions dû vous écrire; mais « dans quel état je suis arrivé? L'échiné et, qui est pis, la tête de M. de Talleyrand, me voilà tout craché. Ce n'est pas moi qui vous enverrais mon portrait à cette heure; et quelle image à échanger contre la tête aimable et pensive du philosophe Théophile! Il souffre, on le voit bien ; mais il souffre avec courage et résignation, comme un sage, sans regret du passé, indulgent pour le temps présent, se fiant à l'avenir. Douce image !
Un goutteux plié en deux par le mal, qui ricane en criant la vieille faribole : « Douleur, tu n'es qu'un nom!» n'oserait pas envoyer sa triste image en échange de cette patience et de cette résignation.
Donc nous voilà deux écloppés, votre frère et moi, ayant pour nous garder, Dieu soit loué ! tant de jeunesse et de courage, et des âmes atten-
tives qui nous plaignent, de tendres cœurs qui nous aiment.
Nous avions fait, nous aussi, des projets charmants ; et quelle fête de revoir M mo Dufour et sa fille Marie, et de Pentendre ! Heureusement que l'automne approche, et que votre ingénieuse amitié nous saura dédommager de ces doux moments qui nous sont enlevés.
Sitôt que la goutte aura quitté mes genoux endoloris, nous quitterons le Tréport, et nous reviendrons en toute hâte à nos vieux livres, à notre abri :
Goutteux, goutteux, voulez -vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines...
Il y avait « amants, heureux amants », dans la chanson que nous chantions, ami, % il n'y a guère moins de quarante ans, dans la petite cour du collège Louis-le-Grand. Mais quoi! le courage et l'amitié viennent en aide à bien des maux.
Je vous salue et je vous embrasse, et ma femme envoie à M°* Dufour et à la chère Marie un millier de tendresses, en son nom et au nom du vieux lutteur qui n'a pas encore suspendu le disque et le ceste aux autels de Neptune, le dieu des mers.
A M. Camille Douce t.
Cher maître,
Ptssy, 29 septembre 1863.
st-ce, en effet, que vous ne pourriez pas venir en aide à cette dame américaine, M me Blunt?
Elle implore un coin d'entr'acte au Théâtre- Français !
Elle dit que si elle peut se faire entendre, elle est sauvée!
Or, l'infortunée! on Pavait adressée au guetapens des Champs-Elysées, sous la loi de la comtesse de Chabrillan !
Il y a comme cela des heures où je porte envie aux puissances d'ici-bas.
Votre obéissant et tout dévoué.
A M. Emile Fage, à Tulle.
Passy, 9 octobre 1861.
'ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très-ingénieuses, d'une critique indulgente et de la meilleure compagnie 1 . Elles me sont arrivées hier; votre lettre
!. Sur les Jeudis de M"" Charbonneau.
arrive aujourd'hui comme une confirmation de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu au respect de la profession.
Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer Part de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu'un des nôtres insulte à l'art même qu'il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de défaillance !
Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin : son mérite et son talent, tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il doit faire encore, plaident en sa faveur. C'est un grand esprit, mieux encore, un homme d'honneur, grand ennemi des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.
Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d'un pas léger, et votre parole a l'accent vrai.
Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les déférences de votre ancien.
A M. Au g. Dufour, à Saint-Quentin.
Ptssy, le 7 novembre 1862.
ne! et deux! trois bonnes nouvelles!
Soyez remercié trois fois et même davantage. A la fin donc votre aimable frère est soulagé! il respire! il est vivant! Résurrection ! C'est un beau miracle ! Et moi aussi me voilà debout, après six semaines de torture. On s'appellerait Cartouche, on ne souffrirait pas davantage, et je "peux, grâce à la goutte, parler savamment de la torture par les brodequins.
Deuxième nouvelle! Arrivée à Paris. Mieux cette fois. — 1° Vous nous préviendrez à l'avance! et 2 vous nous donnerez tout un jour, et 3° vous ne partirez pas avant d'avoir mené la jeune et grande cantatrice à l'Opéra-Comique, à l'Opéra ! Notez bien toutes ces instructions ! Et que vous trouverez le chalet et le vin frais, et que vous serez les bienvenus tous les quatre!
Nous avons déjà fait accorder le piano pour la villanelle et pour ma chanson à Despréaux !
Troisième bonheur : le portrait de notre père Jean-Jacques! et je suis bien sûr que l'image en sera très-irréprochable.
On met en vente, à ce propos, une lettre de J. J. Rousseau, dans laquelle il complimente Latour, son digne peintre, justement de ce portrait dont vous me destinez si gentiment une copie. Or vous pensez bien que je me suis inquiété de cette lettre de J. J. Rousseau parlant de Latour, et qu'elle sera mienne, à moins que le feu des enchères ne soit trop flambant et flamboyant pour un simple homme de lettres, le courtisan des choses tombées, le flatteur des rois morts ou détrônés. Toujours aurons-nous pied ou patte de cette lettre à son portrait par J . J . Rousseau .
Votre fille est bien charmante de savoir qu'il existe ici-bas des Contes non estampillés, et que nous lui savons bon gré, ma femme et moi, de les vouloir!... On va les mettre à la poste en votre nom, mais ils sont pour elle. Et dites-lui bien qu'elle en remportera, de Paris même, une bourrée, et que je réclame l'honneur de lui donner son livre de mariage, à l'heure où il faudra que vous la donniez à quelqu'un de nos enfants... destinés, je l'espère, à donner une meilleure progéniture que n'ont fait messieurs leurs papas.
Ma femme et moi, nous vous attendons, nous vous espérons, nous vous appelons!...
Nous vous embrassons tous.
A M. Lachèse, à Angers.
Patsj) le i3 noTembre 1862.
ous dites bien, mon cher ami, Tannée est mauvaise, elle est pleine d'un deuil immense, et je comprends toutes vos angoisses. Jamais ni vous ni moi ne nous consolerons de Ménière, enlevé si vite et si cruellement à l'amitié la plus dévouée et la plus tendre. Il n'est pas de jour, il n'est pas d'heure où ce cher souvenir ne me vienne en pensée; et, surtout à l'heure où chaque jour il pouvait venir, si quelqu'un frappe à ma porte : « Ah! me dis-;e, si c'était Ménière ! » A tel point ce regret m'obsède que j'ai voulu parler de Ménière à plusieurs reprises; chaque fois ma main s'est arrêtée, et le sanglot m'est venu à la gorge. Il faudra bien cependant que je rende à sa pure mémoire le tribut mérité. Son livre est là, son charmant livre 1 , qui n'a peut-être eu que deux lecteurs. Il le faisait avec tant de joie ! Il y mettait ses plus doux loisirs. Le livre est mort avec le chantre. O vanité du travail littéraire !
Et songer que notre ami, à peine expiré, est remplacé par sa bête noire, un certain misérable