‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 114 sur 167 · Une fausse couche. (Meister · texte numérisé non relu

Une fausse couche. (Meister

audace : dans un de ses récits, elle la porte au point de lever le voile sur des charmes que le respect doit couvrir aux yeux mêmes de l'imagination; elle la porte au point de les profaner par des peintures d'une lubricité digne des prêtresses de Lesbos; en un

mot, M ° de La Motte ose dire que la reine l'adorait et qu'elle l'adorait de même. Mais ce sentiment n'empêchait pas qu'elle ne cultivât toujours celui que le cardinal conservait pour elle; on veut même nous l'aire croire qu'elle ne s'enivrait des faveurs dont la comblait la reine que pour servir mieux les projets de son amant. La manie du cardinal était de devenir premier ministre. Mme de La Motte prétend qu'il entretenait une correspondance secrète avec l'empereur et qu'il espérait parvenir à son but par le crédit du frère du la reine et par les sentiments qu'il se flattait de faire renaître dans le cœur de cette princesse si M""" de La Motte parvenait à le réconcilier avec elle : « Car, dit-elle, le cardinal ne m'avait point dissimulé qu'à Vienne il avait osé élever ses vœux jusqu'à cette princesse et qu'elle n'y avait point paru insensible. » Ce n'est pas, sans cloute, une des moindres absurdités de ce roman, puisque Son Éminence ne fut envoyée à Vienne qu'à l'époque où M",e la Dauphine était déjà venue en France1. Mais suivons encore quelques moments les extravagances de ce misérable conte.

M-*16 de La Motte assure qu'elle parvint à disculper le cardinal auprès de la reine des imputations que lui avait faites une cabale ennemie, celle des Polignac, et qu'elle réveilla bientôt les sentiments de cette princesse pour lui. Occupée de réunir deux cœurs qu'il était si fort de son intérêt de séparer, Mme de La Motte engage enfin la reine à recevoir le cardinal; elle le conduit déguisé chez elle, les laisse tète-à-tête clans un appartement, tandis que, placée dans une pièce voisine, elle entend s'exhaler de la bouche de deux amants qui lui sont également infidèles l'expression du bonheur dont ils s'enivrent presque sous ses yeux. Cette horrible imposture devient beaucoup plus incroyable encore lorsqu'on voit de quelles preuves on cherche à l'appuyer. Ce sont vingt lettres, tant de la reine que du cardinal, que cette femme veut que nous

I. II y a, dit-on, une édition où, pour éviter un anachronisme si manifeste, on a rapporté à une autre époque les "liaisons de Son Éminence, c'est-à-dire au ■le la princesse à Strasbourg. Mais le fond de la fable en est-il moins absurde? (Mhster.)

croyions avoir été soigneusement copiées par elle. Le style seul suffirait pour en constater la fausseté; ces lettres sont du goût et du ton dont on pourrait imaginer la correspondance amoureuse d'un lieutenant d'infanterie, qui n'aurait aucun usage du monde, avec une jeune ouvrière de sa garnison; et telles sont les preuves que M'"e de La Motte donne de la vérité de cette partie de son histoire, sans faire attention que la moindre connaissance de la cour, du ton qui y règne et surtout de celui des grands personnages qu'on n'a pas craint de mettre en scène, doit forcer la malignité la plus déterminée et la plus crédule à convenir de la supposition de ces prétendues pièces justificatives. On pourrait présumer que M'ne de La Motte, après avoir établi d'abord l'intimité de la reine et du cardinal, serait embarrassée ensuite à rendre raison de la disgrâce sous laquelle il est avéré que le cardinal continuait de gémir ; eh bien, voici comment elle explique cette contradiction. Le cardinal, d'un âge si différent de celui de la reine, atteint déjà de quelques infirmités assez graves, n'avait eu la bonté de se prêter aux désirs de sa jeune souveraine que sous la condition qu'elle lui rendrait en public une partie de cette faveur qu'elle lui prodiguait en tête-à-tête et qu'elle le ferait nommer premier ministre. Telles étaient les conditions que la reine avait acceptées, mais qu'elle ne se hâtait pas d'exécuter. SonEmL nence se lassait des voyages multipliés qu'il faisait à Versailles et à Trianon, et cependant la reine, sous divers prétextes, continuait de conserver en public, avec lui, ce ton d'indifférence et de dédain qui caractérisait depuis si longtemps la défaveur dans laquelle il était auprès d'elle. Mme de La Motte ne justifie encore des assertions si extravagantes que par des copies de lettres ; le cardinal s'y plaint des lenteurs qui font mourir de douleur V esclave soumis et la reine invite le fidèle esclave à prendre patience. Les tu et des toi ajoutent un ridicule de plus à la prétendue autorité de ces lettres. C'est après avoir ainsi filé l'espace de plusieurs mois que Mme de La Motte imagine de faire demander par la reine au cardinal sept millions qu'elle veut envoyer à l'empereur sans que le roi et ses ministres en sachent rien. Mmc de La Motte ajoute bientôt aux inculpations d'une folie sicriminelle une autre plus coupable encore, celle d'un projet concerté entre la reine et le cardinal pour livrer la Lorraine à l'empereur. Quant aux sept millions, le cardinal, sans crédit, ne

pouvant les trouver, la reine, au même instant, ne balance plus débarrasser d'un serviteur qui ne peut lui fournir l'argent qu'elle désire ; ses lettres deviennent froides ou pleines de reproches: les courriers que le cardinal recevait de Vienne cessent d'être aussi fréquents. Enfin M"" de La Motte voit arriver un soir chez elle Son Éminence furieuse. C'est ici qu'on n'a pas craint de meure dans la bouche du cardinal les expressions de la colère la plus outrageante. Ces charmes, que la dame de La Motte s'était plu à dépeindre au commencement de ses Mémoires d'une manière tout à la fois si insolente et si voluptueuse, sont traités par le cardinal avec un mépris qu'il serait sans doute impossible de soupçonner un instant, si le roman eût jamais pu avoir quelque ombre de réalité. Il déclare à M",e de La Moite qu'il rient d'en finir avec a tte femme. L'audace et l'absurdité de toutes ces impostures sont trop révoltantes pour qu'on ne soit pas pressé de savoir enfin de quelle manière on a imaginé de les lier à l'histoire du fameux collier; le voici.

M de La Motte dit que, malgré toutes les plaintes du cardinal, elle n'avait jamais renoncé à l'espoir de le rapprocher de la reine; elle assure même ensuite que cette prétendue rupture n'était qu'une feinte, que le cardinal la trompait, que la reine et lui continuaient à se voir à son insu, et que c'est dans ces entrevues secrètes que la reine chargea le cardinal de lui faire acheter le fameux collier ; que Son Éminence en fit un mystère à Mme de La Motte jusqu'au moment où les joailliers s'adressèrent à elle pour l'engager à le faire acheter par la reine et lui apprirent que M. le cardinal le marchandait. On est confondu de la multiplicité des mensonges accumulés par cette femme pour prouver que la reine voulait tromper également le cardinal, les joailliers et même sa prétendue confidente, car, afin de se disculper du crime de faux dont elle a été convaincue au procès, il lui coûte peu d'avancer que c'est la reine elle-même qui lui a ordonné de laisser contrefaire par le nommé Villette son écriture et de signer de son auguste nom le marché que le cardinal remit aux joailliers. Rien n'est plus étrangement pitoyable que la torture que M"'e de La Motte donne à son imagination pour rapprocher cette partie de son histoire des faits contenus dans ses premiers aveux et dans les écrits publiés par elle-même pendant le cours de son procès; mais ces ridicules combinaisons ne sont

pas susceptibles d'un extrait. Parmi cette foule de fictions d'un esprit en délire, il en est une cependant qui mérite d'être distinguée, c'est l'épisode de la demoiselle Oliva, de cette fille que M",e de La Motte avait choisie pour représenter la reine dans les bosquets de Versailles, et dont la découverte presque miraculeuse a jeté un si grand jour sur toute cette abominable intrigue. Mme de La Motte prétend que c'est encore la reine qui, pour jouer le cardinal et sans autre motif que celui de s'amuser à ses dépens, voulut qu'elle lui donnât en son nom un rendez-vous dans le parc de Versailles et chargeât quelqu'un de la représenter; que le cardinal, instruit par Mme de La Motte de cette ingénieuse supercherie, ne s'y prêta que parce qu'il ne voulait pas contrarier cette fantaisie de la reine et crut lui plaire en faisant semblant de croire à la réalité de sa présence à ce rendezvous. La reine, cachée derrière des charmilles, entendit le cardinal se répandre, aux pieds de la demoiselle Oliva, en excuses sur sa conduite, sur ses emportements, et lui promettre de solliciter à l'avenir avec moins d'impatience l'accomplissement de ses projets ambitieux. Elle vit dans cet instant la demoiselle Oliva tendre son pied au cardinal qui le couvrit de baisers, et ce fut au moment où ï esclave soumis voulut obtenir des gages plus certains de sa réconciliation que la reine fit du bruit et envoya Mme de La Motte pour prévenir Son Éminence, qui paraissait vouloir mettre à fin l'aventure, que Madame et Mme la comtesse d'Artois s'approchaient. C'est avec des moyens de cette vraisemblance que Mme de La Motte tâche de concilier l'absurdité des faits qu'elle invente avec les dépositions de la demoiselle Oliva, principal instrument de son détestable complot.

Mme de La Motte ne se lire pas mieux du fait des diamants qu'il est prouvé que son mari vendit en Angleterre. Ce fait, si constant au procès, était aussi trop difficile à pallier, et nous croyons que ce n'est pas la partie de son roman qui lui a coûté le moins à imaginer. Mme de La Motte déclare que jusque-là tous les bienfaits de la reine s'étaient montés seulement à une somme de vingt mille livres une fois payée; que depuis quelque temps elle s'était aperçue que le goût de la reine pour elle s'éteignait, lorsqu'un jour cette princesse la fit mander, la reçut avec une froideur encore plus marquée, lui remit une boîte dans laquelle étaient renfermés cent mille écus de diamants, et la con-

gédia en lui conseillant d'aller passer quelque temps dans sa terre pour l'aire cesser quelques bruits qui perçaient sur l'intimité de leur liaison. En taisant ainsi dépecer par la reine ce collier de diamants dont la possession ne lui avait tenu si fort à cœur que pour en gratifier la prétendue agente de ses plaisirs, M"10 de La Motte a voulu sans doute que ses lecteurs ne pussent soupçonner cette princesse de l'avoir renvoyée sans lui avoir payé ses gages. C'est un pareil acte de générosité qui termine dignement de tous les contes le plus ridicule. On revient ensuite au cardinal, à qui l'on attribue le conseil donné au sieur de La Motte d'aller vendre en Angleterre cette quantité de diamants pour dérober aux joailliers la connaissance du dépècement du collier. Nous ne suivrons plus ces Mémoires dans ce qui a rapport à l'arrestation de M'"- de La Motte à Bar-sur- Aube ; il y a peu d'invention dans ce récit. Mais un trait rare et sublime qu'il ne faut point oublier, c'est l'intrépidité avec laquelle cette femme ose protester qu'elle eut le temps de brûler toutes les lettres originales de la reine à elle, mais que son mari a retrouvé les copies de celles de cette princesse et du cardinal, comme par miracle, dans un secrétaire à double fond. Enfin, de mensonges en mensonges, de contradictions en contradictions, Mme de La Motte arrive à la catastrophe qui a fait le dénoûment de sa lamentable histoire. Mais, vraisemblablement pour ne pas dégoûter ses lecteurs, elle passe sur son supplice un peu plus légèrement que ne le fit M. Chariot1, et se plaint seulement dans une apostrophe très-pathétique de ce que la reine a pu laisser flétrir par la main du bourreau un corps quelle avait si souvent couvert des plus tendres caresses.

M'"' de La Motte cède ensuite la plume à son mari pour nous raconter ses courses en Angleterre, en Irlande, en Ecosse; comme on a voulu l'assassiner une fois à Londres ; comme il a été empoisonné en Irlande, etc. Enfin il n'a dû la conservation de ses jours qu'à la protection immédiate du Dieu qui protège l'innocence et la vertu. La continuation de ces Mémoires ne rend point compte des moyens qui ont été employés pour faire sauver sa digne épouse de l'hôpital. Ces détails auraient été cependant plus curieux et pluspiquants que ceux qu'il a imaginés avec tant de peine

1. L'exécuteur des hautes œuvres, qui avait marqué la comtesse.

pour détruire les dépositions des témoins que l'on fit venir de Londres à Paris, et surtout plus intéressants que tous les rendezvous que M. de La Motte assure sur son honneur lui avoir été donnés par l'ambassadeur de France, M. d'Adhémar, pour retirer la correspondance sur laquelle Mme de La Motte a fondé toute la fable de son roman. Ces deux époux infortunés terminent leur ouvrage par une invocation au roi, dont ils implorent la justice et même la pitié. Ils ne dissimulent point la profonde misère à laquelle ils sont réduits, et l'on se persuade aisément qu'il faut qu'elle soit aussi extrême que leur infamie pour les avoir aveuglés sur l'effet d'un libelle où les gens mêmes qui ont le plus de penchant à la malignité ne peuvent se donner le plaisir d'apercevoir comme une ombre de vraisemblance.

Quant au style, quoique d'un très-mauvais genre, il annonce un talent beaucoup plus exercé que ne pouvait l'être celui de M. et de Mmc de La Motte. On a soupçonné M. de La Tour1, cidevant rédacteur du Courrier d'Europe, et à qui la cour de France a fait interdire, il y a quelques années, la rédaction de cette feuille. Mais, quelle que puisse être la réputation de M. de La Tour, on n'oserait garantir qu'il l'ait crue assez avilie pour prêter sa plume à la plus ridicule, à la plus infâme production que le besoin d'argent, plus encore que la vengeance, ait jamais fait sortir de la presse. Sans compter les notes marginales ajoutées, dit-on, par M. de Calonne pour adoucir le scandale du texte, on a cru y reconnaître deux ou trois manières d'écrire bien distinctes.

C'est le lundi 2 mars que fut représenté pour la première fois, sur le Théâtre-Italien, Raoul Barbe-Bleue, drame en trois

1. Serres de La Tour. Mmc Campan affirme dans ses Mémoires qu'elle a vu enlre les mains de Marie-Antoinette un exemplaire du libelle de Mme de La Motte sur lequel M. de Calonne avait corrigé de sa main tous les passages « où l'ignorance totale des usages de la cour avait fait commettre à cette misérable de trop grossières erreurs ». — Voir sur la question toujours obscure de la paternité de ses Mémoires le long article des Supercheries littéraires sur les époux La Motte- Valois, et surtout les notes que M. Léon de La Sicotière a jointes au texte de Quérard.

actes mêlé d*ariettes, de MM. Sedaine et Grétry. Le conte de Perrault qui en a fourni le sujet est assez connu.

Cet ouvrage était annoncé depuis longtemps, et la réputation de l'auteur semblait devoir en garantir le succès; mais il n'a pas été aussi complet que M. Sedaine pouvait l'espérer. On a bien reconnu ce drame dans la touche originale de son talent, cet art qu'il possède si bien de trouver des effets de théâtre absolument nouveaux dans les conceptions les plus simples comme dans les plus hardies; mais celle-ci a paru en général plus bizarre qu'intéressante; il était en effet presque impossible que la manière dont M. Sedaine a conçu et présenté le caractère d'Isaure pût intéresser sur la scène. Au tort d'une curiosité si indiscrète, et qui dans le conte est la seule cause de ses malheurs, fallait-il donc ajouter celui d'une coquetterie capable de lui faire préférer à l'amant le plus tendre, à celui à qui elle vient, de jurer une fidélité à toute épreuve, des plumes et des diamants? Comment s'attendrir sur son sort lorsqu'on n'a pu se défendre de souhaiter qu'une inconstance si basse par son motif fût justement punie, mais d'une manière sans doute moins cruelle que celle qu'emploie Barbe-Bleue pour corriger la curiosité de ses femmes? Non-seulement l'inconstance d'Isaure repousse l'intérêt que devrait inspirer cette jeune personne, elle rend presque ridicule l'amour que lui conserve Vergy et tout ce qu'il lui fait entreprendre pour une femme qui trahit, pour ainsi dire au même instant, et l'amant qu'elle adorait et l'époux riche qu'elle lui a préféré. Nous avons observé qu'il paraissait peu vraisemblable que Raoul ignorât qu'Anne, cette sœur chérie de sa femme, fût morte; mais ce qui a paru plus inconcevable encore, c'est que Vergy, en s'introduisantsous un habit de femme dans le château de Raoul, n'ait pas eu la précaution si naturelle de se munir à tout événement d'une dague ou d'un poignard qu'il était si facile de cacher sous ses habits de femme; c'est une négligence qu'on est surtout étonné d'avoir à reprocher à M. Sedaine, car on sait que personne n'a porté plus loin que lui l'attention à ne pas s'écarter de la vérité, jusque dans les détails les plus minutieux. Le soin qu'il a eu démotiver les épreuves cruelles auxquelles Raoul a condamné ses femmes par les prédictions qu'on lui avait faites empêche que cette crumté ne soit aussi ridiculement atroce que dans le conte. Il faut louer aussi la manière dont l'auteur a préparé le déguisexv. 28

kSk CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

ment de Vergy, en rapportant la première impression que ce jeune homme a faite sur le cœur d'Isaure à sa ressemblance avec sa sœur Anne; mais ce qui est surtout bien digne d'éloge, c'est l'effet prodigieux que M. Sedaine a su tirer de la situation où se trouve la femme de Barbe-Bleue lorsqu'elle a ouvert le fatal cabinet, situation qui devient plus déchirante encore par le retour de son amant à qui elle montre avec effroi le sort affreux qui l'attend pour avoir dédaigné ses conseils. On doit également savoir beaucoup de gré à M. Sedaine d'avoir si bien jugé que la situation où Barbe-Bleue, du fond de l'horrible cabinet, appelle à grands cris sa femme restée seule avec sa sœur, était dramatique, et combien la simplicité du conte pouvait servir ici le talent du musicien.

La musique de ce drame a paru en général plus savante et d'une harmonie moins uniforme dans ses accompagnements que beaucoup d'autres compositions de M. Grétry; on a trouvé son orchestre plus varié et plus soigné en même temps; le duo entre Isaure et Vergy, lorsqu'elle et son amant voient le danger inévitable qui les menace, est d'un effet déchirant. Le dernier trio entre Isaure, Vergy et Barbe-Bleue, véritablement digne de la réputation de M. Grétry, offre encore une de ces attentions que son esprit manque rarement de saisir quand la situation les lui présente, celle de changer tout à coup de rhythme et de mouvement, quand Vergy annonce à Isaure qu'il voit s'élever dans la campagne un tourbillon de poussière, et surtout lorsqu'il lui dit qu'il entend le galop des chevaux, mouvements que M. Grétry a su peindre fort ingénieusement par l'effet de son orchestre, et qui préparent avec adresse le spectateur à la catastrophe du dénoûment. Le reste de cette composition a paru manquer trop souvent de l'expression noble et sensible que demandaient le caractère et le ton général de l'ouvrage.

— Le vendredi 6 mars, les Comédiens français ont donné la première représentation d'Auguste et Théodore, ou les Deux Pages, drame en deux actes, imité du Page, comédie allemande de M. Engel, par M. de Sauvigny, l'auteur des Illinois, du Théâtre de société, etc. 11 paraît que la pièce avait été arrangée d'abord pour le Théâtre-Italien. M. Dezède en avait composé la musique,, et c'est lui-même qui l'a présentée ensuite à la Comédie-Française. Pour que sa composition ne fût pas entièrement perdue,

on a voulu en conserver au moins doux ou trois morceaux dont le chant est assez agréable, mais qui n'ajoutent rien à l'intérêt de la scène.

Cette pièce, malgré quelques longueurs et beaucoup de détails insignifiants, a paru faire un extrême plaisir. La scène du second acte, entre le page et le roi, est vraiment neuve et touchante: mais rien n'a plus contribué au succès de ce petit ouvrage que la manière dont il a été joué : il y avait longtemps qu'on n'avait vu de comédie représentée avec autant de chaleur, d'ensemble et de vérité ' . Le sieur Fleury, chargé du rôle de Frédéric, à l'observation la plus exacte du costume a su joindre le talent de saisir si parfaitement les gestes et la physionomie du héros, qu'il a fait illusion même aux spectateurs qui avaient eu le plus souvent le bonheur d'approcher l'auguste modèle. On assure que cet acteur avait reçu plusieurs leçons d'un gentilhomme de la suite du prince Henri; quoi qu'il en soit, il a paru que l'art ne pouvait guère être porté plus loin dans ce genre d'imitation; et le mérite d'offrir une copie si naturelle et si frappante d'un roi qui fut l'admiration de son siècle, comme il le sera sans doute des siècles à venir, ce seul mérite aurait décidé le succès de la représentation. M. le comte d'Oëls a été, sans en être prévenu, le témoin de l'hommage que la nation rendait à son frère ; on avait engagé le maréchal de Beauvau à conduire l'illustre voyageur dans une loge où le public pouvait jouir de la satisfaction de lui adresser les applaudissements dont on faisait retentir la salle ; ils ont redoublé lorsqu'à la fin de la pièce, on a chanté au jeune page le couplet que voici :

Vous allez voir un guerrier Qui sut toujours être invincible, Qui joignant le myrte au laurier Sut être modeste et sensible; Vous allez donc voir ce héros Qui vous reçoit sous ses drapeaux.

Si la gloire vous paraît belle, Si vous voulez par des faits brillants

1. Les rôles des deux pages ont été rendus avec beaucoup d'intelligence par Mme Petit-Vanhove et par Ml,e Contât cadette. (Meister.) — J.-B.-P. Laffitte, dans les Mémoires apocryphes qu'il a rédigés sous le nom de Fleury, a donné de longs et minutieux détails sur les études préliminaires auxquelles se livra ce comédien pour parvenir à une ressemblance frappante avec son modèle.

Unir les vertus aux talents, Prenez ce héros pour modèle.

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