PAR M. LEMIERRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Quas funestavit quondam mors hospita sedes, Nunc flores hilarant dulceque ditat olus.
— Le mardi 17 avril, on a donné, sur le théâtre de l'Académie royale de musique, la première représentation d'Alcindor, opéra-féerie en trois actes; les paroles sont de M. Rochon de Chabannes, la musique de M. Dezède, connu au Théâtre-Italien par celle des Trois Fermiers, de Biaise et Babet, à l'Opéra par la chute du Siège de Péronne.
Le sujet d'Alcindor est tiré du quatrième volume des Mille et une Nuits, de l'histoire du prince Zeyn Alasnam et du roi des Génies.
Le succès de la première représentation a été plus que douteux. On y a trouvé un amas de spectacle et de prodiges aussi confus que fastidieux ; l'action en est tellement embarrassée qu'elle en a paru presque inintelligible. Le style du poëme, quoique moins incorrect que celui du Seigneur bienfaisant, est encore fort négligé et d'Une prolixité qu'on n'a pu rendre supportable qu'en se déterminant à supprimer des scènes entières et à en tronquer plusieurs autres, sans songer si la marche n'en paraîtrait pas encore plus obscure. Il s'en faut bien que la musique ait dissimulé tous ces défauts; c'est peut-être la composition la plus barbare, la plus antimusicale que l'on ait encore entendue depuis longtemps sur le théâtre de l'Opéra; un assemblage de phrases sans idées, de la mélodie la plus pauvre et la plus sèche, que brisent à chaque instant les accompagnements les plus bruyants, les plus durs, employés d'une manière si opposée au caractère du chant que le chant l'est lui-même à l'expression des paroles. Cet opéra n'en attire pas moins cette foule de spectateurs assez malheureux pour n'avoir d'autres sens que les yeux; il faut convenir aussi que le spectacle ne laisse rien à désirer, grâce à la magnificence inouïe, et l'on peut dire presque scandaleuse, avec laquelle on s'est cru engagé à établir cet ouvrage,
tandis que les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres sont traités souvent avec toute la mesquinerie de la plus sordide épargne.
— Le 2 mai, on a donné, sur le Théâtre-Italien, la première représentation de l'opéra d'Azémia ou les Sauvages, titre que les auteurs ont substitué à celui du Nouveau Robinson, sous lequel on l'avait joué l'année dernière à la cour. Les paroles sont de M. de La Chabeaussière, l'auteur des Maris corrigés, etc., la musique de M. le chevalier Dalayrac.
Nous avons eu l'honneur de vous tracer le plan et la marche de cet ouvrage en vous rendant compte des spectacles donnés pendant le voyage de Fontainebleau1. Azémia} donnée à Fontainebleau il y a quelque temps, y avait eu fort peu de succès ; elle a été beaucoup plus favorablement accueillie à Paris. Nous osons croire que cette différence tient essentiellement au parti qu'a pris l'auteur de remettre en prose le dialogue de ce drame, qu'il avait d'abord écrit envers; ce moyen, auquel la faiblesse de quelques-uns de nos poètes devrait souvent avoir recours, a fait disparaître une partie des négligences et des longueurs qu'on lui avait reprochées. Si l'action n'y a pas gagné plus de vraisemblance, elle en a du moins plus de rapidité, et c'est bien quelque chose. On ne peut admettre, à la vérité, sans quelque peine, l'inconcevable hasard qui rassemble ainsi, et presque au même instant, dans l'île du nouveau Robinson, des sauvages, des Espagnols, et ce milord Ackinson dont la délivrance a été opérée on ne sait comment pour le faire arriver juste au moment où il convient si fort de lui faire reconnaître son fils, qu'Edwin, quinze ans auparavant, ravit à la cruauté des sauvages; mais de cette accumulation d'événements romanesques, et presque toujours mal préparés, il résulte pourtant une variété de tableaux et de situations qui n'est pas sans intérêt. La naïveté des amours de Prosper et d'Azémia, qui tous deux méconnaissent la différence de leur sexe, ajoute encore à cet intérêt par la manière piquante dont l'expression des premiers sentiments qu'ils éprouvent tranche avec la teinte générale de l'ouvrage; ces scènes n'ont pas été les moins applaudies.
La musique nous a paru une des compositions les plus soignées de M. Dalayrac, aux réminiscences près, dont il n'a pu