‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 27 sur 167 · Le 8 juin · texte numérisé non relu

Le 8 juin

pas être plus convaincu que jamais de l'estime et du respect que lui a voues l'opinion publique? .Mais il est temps de quitter enfin l'auteur, tout attachant qu'il est, pour parler de son ouvrage... '.

Cet ouvrage, l'une des plus singulières conceptions que je connaisse au théâtre, a été écouté avec la plus grande attention à la première représentation, mais il a été peu applaudi; cependant les auteurs ont été demandés, et M. Salieri, dont le talent a si peu de part au mérite qu'on peut trouver à l'opéra de Tarare, a paru seul. Les représentations suivantes ont continué d'attirer la même aflluence, et n'ont pas été plus japplaudies que la première. Ce genre de succès est encore une de ces singularités qui appartiennent à tout ce que fait M. de Beaumarchais. Ne pourrait-on pas l'expliquer par la nature même du sujet, qui n'est pas moins neuf à ce théâtre qu'il y est peut-être déplacé? L'attente, l'étonnement et la curiosité sont les sentiments qu'on éprouve le plus continuellement à la représentation de Tarare. C - sentiments n'excitent ni enthousiasme, ni admiration; la marche pressée des événements qui forment l'action de ce drame manque même de cette sorte de vérité qui peut seule produire une illusion intéressante ; on y sent trop l'attention d'arranger les faits pour amener le résultat moral annoncé dans le prologue. C'est à l'esprit que s'adresse essentiellement l'ensemble de ce drame, et les jouissances de l'esprit sont tranquilles ; le théâtre en demande de plus vives. Si l'on ajoute à ce reproche général ceux que l'on peut faire à l'inutilité de quelques scènes, à l'invraisemblance de plusieurs situations, à la prolixité d'un dialogue où l'auteur ne s'est pas contenté de dire seulement ce qui pouvait servir au développement des caractères et de l'action, mais encore tout ce que le but qu'il s'était proposé a pu lui suggérer, enfin au style quelquefois, à la vérité, assez énergique, mais plus souvent encore aussi plat que celui de Panurge, parfois même plus inintelligible, on ne sera plus surpris qu'un aussi grand spectacle que celui de Tarare, des situations aussi neuves qu'elles pouvaient être intéressantes, finissent par produire si peu d'effet. Ou regrette que l'auteur ait délayé l'intérêt d'un aussi beau sujet

1. La suite centient une longue analyse du poëme qu'on a cru devoir supprimer, l'ouvrage étant imprimé. (Premiers éditeurs.)

clans une multitude de choses oiseuses ou étrangères à l'action ; qu'il ait négligé de le varier et de l'augmenter même en développant davantage le rôle presque nul d'Astasie : la douleur de cette femme mieux exprimée aurait pu contraster heureusement avec la férocité d'Atar, ajouter par là même un intérêt plus vif, plus attachant à tout ce que le désespoir de son époux lui fait entreprendre pour la ravir au plus odieux des despotes.

Quant à la musique de Tarare, elle n'ajoutera rien à la réputation de l'auteur ; on l'a trouvée très-inférieure à celle des Danaîdes. Le peu de chant qu'on y rencontre est du genre le plus facile et le plus commun, le récitatif presque toujours insipide et d'une monotonie fatigante ; quelques chœurs sont d'un bel effet et offrent même quelquefois une mélodie qu'on regrette de ne pas retrouver dans le chant et clans les airs de danse ; deux ou trois petits morceaux, tels que celui de Calpigi au troisième acte, sont les seules choses vraiment agréables dans la musique de cet opéra. Peut-être M. Salieri a-t-il été forcé, en la composant sous les yeux de M. de Beaumarchais, de s'abstenir des moyens les plus puissants de son art pour s'accommoder aux idées si neuves et si étranges que l'auteur du Barbier de Séville avait annoncées dans la préface de cette comédie, et qu'il a développées encore depuis dans celle de l'opéra de Tarare. Ce qu'il désirait, c'est une musique qui n'en fût pas. M. Salieri ne l'a que trop bien servi.

M. de Beaumarchais a recueilli seul, pendant les trois premières représentations de cet opéra, les applaudissements que l'on croyait devoir au génie créateur qui avait inventé un sujet aussi neuf que profondément pensé ; mais cette gloire, que l'on croyait de bonne foi lui appartenir, et qui faisait le désespoir de nos journalistes, une femme l'a obscurcie (Mme la marquise de Montesquiou) ; elle a eu l'indiscrétion, à laquelle invitait, il est vrai, l'adroit, et si l'on peut dire l'effronté silence de M. de Beaumarchais, elle a eu l'indiscrétion de révéler ce que la jalousie des gens de lettres n'avait pu découvrir, la source dans laquelle l'auteur de Figaro avait puisé le sujet et l'action de Tarare. C'est dans le trentième volume du Cabinet des Fées, qui contient la suite des Contes des génies ou les Charmantes leçons d' Horan, fds d'Asmar, ouvrage traduit du persan en anglais, par sir Charles Morell, ci-devant ambassadeur des établissements anglais

dans L'Inde à la cour du Grand Mogol, et en français sur la traduciion anglaise; c'est dans le trentième volume de celte collection que se trouve le conte intitulé Sadak ci Kalasrade, que M. de Beaumarchais a mis en action sous dos noms différents l.

Dans le conte persan, Vmurat, empereur de Constantinople comme dans Topera, jaloux du bonheur de son soldat Sadak, qui, après lui avoir sauvé la vie et servi L'Étal avec éclat, s'est retire dans l'héritage de ses pères avec la belle Kalasrade son épouse, l'ait mettre le feu à son habitation pour lui enlever cette femme adorée, et la conduire dans son sérail. Comme dans l'opéra. Sadak vient se jeter au\ pieds du sultan, et lui demander la permission de poursuivre les ravisseurs ; comme dans l'opéra, Amurat offre à son soldat de lui donner un palais, le double de la valeur de ce qu'il a perdu, et cent belles esclaves ; comme dans l'opéra, il lui reproche les larmes que lui coûte une femme qui, en changeant de maître, a peut-être déjà changé d'affections. Doubar, chef des eunuques du sérail d' Amurat, et qui est le Galpigi de l'opéra de Tarare^ comme ce soprano italien est né de parents chrétiens, le père de Sadak lui a sauvé la vie ; il apprend à son fils que sa chère Kalasrade est dans le sérail d' Amurat ; comme dans l'opéra de Tarare, cet eunuque invite son ami Sadak à traverser la mer qui baigne les murs du sérail, auxquels il trouvera suspendue une échelle de soie. Sadak ne manque pas au rendez-vous ; il court les mêmes dangers que Beaumarchais fait éprouvera son Tarare ; comme lui il est sur le point d'égorger son ami, qui s'empresse de le mener à l'appartement de Kalasrade. Ils trouvent à la porte, comme dans l'opéra, les babouches du sultan : mêmes emportements de la part de Sadak. Son ami, qui l'a déguisé en muet, essaye d'étouffer ses cris en lui fermant la bouche avec son manteau. Le sultan paraît, Sadak se jette à terre. L'eunuque, interrogé par Amurat, lui répond à peu près comme dans l'opéra. L'empereur, irrité des refus que vient de lui faire éprouver Kalasrade, ordonne k l'intendant de ses plaisirs de conduire ce muet dans le lit de cette femme rebelle. On surprend Sadak dans l'appartement de Kalasrade. Comme dans l'opéra, ce brave et fidèle soldat calme une sédition de janissaires ;

1. Les Contes des génies sont de Jacques Ridley, et ont été traduits en français par Robinet, 17G7, 3 vol. in-8°.

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mais ces derniers événements sont mêlés de beaucoup d'autres ({ui n'ont aucun rapport avec ceux qui préparent le dénoûment de Tarare, et dans le conte persan, c'est le sultan qui s'empoisonne lui-même.

Cette découverte, qu'un journaliste officieux1 s'est empressé de consigner depuis dans une de ses feuilles, a répandu quelques nuages sur la gloire du génie inventeur de Beaumarchais ; on n'en a pas moins vu paraître, quelques jours après, une préface dans laquelle il dit que son opéra était conçu et fait d'après des principes qu'il développe et qui prouvent clairement que Tarare est le seul bon ouvrage lyrique que nous ayons encore vu, lorsqu'il s'est rappelé avoir entendu lire à la campagne un conte qui avait quelque rapport avec l'action dramatique qu'il venait d'imaginer; il l'a relu, et convient qu'elle offre quelques ressemblances avec le conte persan. Quoi qu'il en soit de ces ressemblances, qui, sans la résistance aflectée du sieur de Beaumarchais, ne seraient susceptibles d'aucun reproche, l'auteur de Tarare aura toujours le mérite d'avoir présenté dans cet opéra une action dont la conception et la marche ne ressemblent à celles d'aucun autre; d'avoir eu le talent d'y donner assez adroitement une grande leçon aux souverains qui abusent de leur pouvoir, et de consoler les victimes du despotisme, en leur rappelant cette grande vérité, que le hasard seul fait les rois et le caractère les hommes. Cette leçon honore le siècle où l'on a permis de la donner sur le théâtre et le pays où la plus douce administration l'empêche d'être dangereuse. Après avoir dit leur fait aux ministres, aux grands seigneurs dans sa comédie du Mariage de Figaro, il lui manquait encore de le dire de même aux prêtres et aux rois ; il n'y avait que le sieur de Beaumarchais qui pût l'oser, et peut-être n'est-ce aussi qu'à lui qu'on pouvait le permettre. Le ministre qui a l'Opéra dans son département, M. le baron de Breteuil, a pensé avec raison que si la morale que présente Tarare était un peu contraire à nos mœurs politiques, elle ne pouvait être fort dangereuse, grâce au caractère prononcé de son auteur, et que l'égalité prêchée par le père de Figaro, ses sarcasmes sur le despotisme des rois, des prêtres, et sur les atrocités qui en résultent malheureusement quelquefois, ne pro-

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