‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 33 sur 167 · Lib. III, od. vi · texte numérisé non relu

Lib. III, od. vi

comique <lo quelques situations, assea bien saisi parle musicien, oui valu encore à cette nouveauté une sorte de succès.

— Le 27 juillet on a donné, sur le même théâtre, la première représentation de Lanlaire ou le Chaos perpétuel, parodie de

l'opéra de Tarare, en un acte en prose, mêlée de vaudevilles. Le nom de l'auteur, que l'on sait être un abbé, nous est absolument inconnu1.

Nous n'avons plus de bonnes parodies. Depuis Agnès de Chaillot, parodie d'Inès de Castro, et les Enfants trouvés, parodie de Zaïre, on n'a guère vu dans ce genreque des farces plus ou moins dégoûtantes, sans invention, sans gaieté, et qui n'offrent Le plus souvent que le travestissement si facile des noms des héros d'une tragédie ou d'un opéra en des noms qui ne sont que ridicules. Ce n'est pas ainsi que Romagnesi, Piron et Le Sage parodiaient les ouvrages dramatiques de leur temps; ils se donnaient la peine d'imaginer une contre-fable dont la texture faisait ressortir d'une manière piquante les défauts du plan de l'ouvrage qu'ils voulaient parodier; ils substituaient des incidents comiques aux situations les plus attendrissantes d'une tragédie, et forçaient ainsi les mêmes spectateurs à rire de ce qui la veille leur avait l'ait verser le plus de larmes. Les défauts de style, l'enflure, les expressions hasardées, celles de mauvais goût, venaient se placer naturellement dans ce cadre, pour rassembler d'une manière plaisante tous les reproches dont un ouvrage pouvait être susceptible; à ce mérite, aujourd'hui si négligé, se joignait celui dont on est plus loin encore, une gaieté vive et piquante qui s'exhalait en vaudevilles, genre de chansons qui rappellent l'épi— gramme, et qui souvent, par le souvenir d'anciennes paroles faites sur les mêmes airs, prêtaient encore une force comique de plus à la situation ou au caractère des personnages parodiés. Nous sommes accoutumés depuis longtemps à exiger beaucoup moins de nos parodistes, mais nous n'aurions jamais soupçonné que l'indulgence du public pour ces ouvrages du moment pût engager les comédiens italiens à jouer celui que nous avons l'honneur de vous annoncer. Lanlaire on le Chaos est la plus détestable des douze parodies de Tarare que l'on joue sur tous nos théâtres

\. La pièce imprimée porte : par M. L. B....y dcB....n, de plusieurs Académies. A Gattières et se trouve à Paris chez Brunet, in-8°, 76 pages. M. de Marescot l'attribue à Laus de Boissy. Klleest inconnue à Barbier et à Quérard.

forains. L'auteur s'est traîné pas à pas, d'acte en acte, de scène en scène, sur toutes les traces de son original, et cet effort d'imagination est relevé par un style qui prouve de la manière la plus déplorable qu'il n'est pas impossible d'écrire encore plus mal que ne l'a fait l'auteur de Tarare. Sans l'espèce de déchaînement qui existe aujourd'hui contre le seul nom du père de Figaro, l'on n'eût jamais permis d'achever la première et dernière représentation de cette misérable rapsodie.

— Mémoire pour la dame Kornmann. Brochure m-h°. Ce prétendu mémoire n'est qu'une plaisanterie. L'auteur, qui a trouvé bon de prendre le nom de Mme Kornmann pour avoir le plaisir de justifier ses douces erreurs, commence par les avouer avec une complaisance, une ingénuité qui n'ont pas dû lui coûter, comme l'on peut croire, de grands efforts. L'idée de ce projet est plus gaie sans doute qu'elle n'est honnête et décente ; cette facétie cependant aurait pu réussir davantage si elle avait été moins longue. Quoique l'on sache assez positivement aujourd'hui qu'elle est de l'ingénieux auteur du Vicomte de Barjac, de M. le marquis de Luchet, beaucoup de gens ont prétendu y reconnaître la manière de M. Suard, et cette présomption, assez généralement établie, lui a valu un des plus grossiers pamphlets que l'on ait vu paraître depuis longtemps. C'est une Petite Lettre de MmeDelaunay, appareilleuse, à. M. Suard de l'Académie française 1. On y remercie l'académicien de l'honnêteté qu'il a eue de prendre la défense de leur maison et d'en faire une apologie séduisante • on finit par lui dire : « Quoiqu'un peu vieux, il est possible que vous vous ressouveniez encore de votre jeunesse, et comme M. Garât remplit vos fonctions auprès de M,ne Suard, que j'ai bien l'honneur de connaître, je vous offre, monsieur, de vous fournir dans le nombre de demoiselles qui sont sous mes ordres

1. Le procès de Beaumarchais contre Kornmann fit éclore bien d'autres facéties du même ordre : la Bibliothèque nationale en possède un certain nombre ; on en trouvera la liste au tome IX du Catalogue de l'histoire de France (Biographies individuelles). En ce qui concerne la Lettre de Mmc Pelaunay, elle a été plusieurs fois imprimée avec d'autres factums non moins injurieux, notamment à la suite de la Confession générale d'un homme exécuté au caveau du Palais-Royal, devenue bientôt Confession générale de P.- A. Caron de Beaumarchais, etc. Le Catalogue de la bibliothèque théâtrale de M. Léon Sapin (A. Voisin, expert, 1878) signale ( nns IliG-lliS) quelques-unes de ces feuilles volantes dont les curieux du temps ont dû former des recueils. L'Arsenal, si riche en raretés de tous genres, ne les possède pas; il est vrai que le marquis de Paulmy venait de mourir (13 avril 1787).

celle qui vous conviendra le mieux: vous eu userez gratis. »

Ce qui pourra du moins paraître assez extraordinaire, c'est qu'une pareille infamie se soit vendue publiquement, pendant deux ou trois jours, au coin des rues et chez tous les libraires du Palais-Royal. 0 heureuse liberté!

— Le mardi 31 juillet, on a donné, sur le Théâtre-Français, la première représentation d'Antigone, ou la Piété fraternelle, tragédie en cinq actes, de M. Doigny du Ponceau, gentilhomme ordinaire du roi. On ne connaît de lui que quelques pièces de vers qui ont concouru pour le prix de l'Académie française, et dont une obtint Y accessit il y a huit ou dix ans ; mais on sait qu'il est l'auteur de la tragédie de Marie Stuart, mise sur le répertoire du dernier voyage de Fontainebleau. M. le comte de Vergennes en empêcha la représentation, on ne sait trop pourquoi. Si ce défunt ministre des affaires étrangères a pu croire qu'il ne devait pas permettre qu'on traduisît sur notre théâtre un événement qui tache la mémoire du beau règne d'Elisabeth, il avait oublié sans doute que c'est sur ce même théâtre que l'on voit représenter tous les jours la tragédie du Comte d'Essex.

Le sujet d'Antigone , l'une des plus belles tragédies de Sophocle, avait déjà été traité plusieurs fois sur la scène française ; il le fut à l'époque même où nos poètes commencèrent à essayer de remplacer nos Mystères par l'imitation des chefs-d'œuvre de la scène grecque. Garnier fit jouer, en 1580, une Antigone, qu'il intitula aussi la Piété fraternelle ; c'est une traduction presque littérale de la pièce de Sophocle. Soixante ans après, Rotrou, le précurseur du grand Corneille, fit jouer une Antigone, dans laquelle il fondit les Pliénicicnnes d'Euripide ; l'auteur de Venceslas crut, avec raison, que le grand intérêt que la piété des anciens attachait à la sépulture des morts ne suffisait pas seul pour nous intéresser durant cinq actes. D'Assezan l'osa tenter depuis, en 1<>86, et sa pièce, quoique assez bien conduite, n'eut que six représentations. Celle dont nous allons avoir l'honneur de vous rendre compte n'a pas même eu ce médiocre succès ; l'auteur l'a retirée après la seconde représentation.

Les trois premiers actes ont été reçus assez favorablement. Le quatrième a paru trop dépourvu d'action et d'intérêt ; l'arrivée de Tirésias et ses prédictions en ont cependant réchauffé la fin. Quant au cinquième acte, il a prouvé combien il est dangereux

de présenter aux spectateurs des objets qui blessent les yeux sans pouvoir séduire ni troubler l'imagination ; au lieu d'un sentiment de terreur et de pitié, l'on risque de n'exciter que du dégoût et des murmures d'indignation ou d'ennui. Tel a été l'effet qu'ont produit le saut périlleux d'Antigone et le parti plus sensé que prend Hémon de se poignarder sur les bords de la fosse au lieu de l'y suivre. Cependant on ne peut lire dans Sophocle, sans le plus vif attendrissement, le simple récit de cette cruelle catastrophe : on y voit, au fond d'une grotte funèbre,. Antigone, qui s'est hâtée de terminer ses jours par un nœud fatal ; on y voit Ilémon, qui est venu pour s'ensevelir avec elle, la serrer encore entre ses bras ; on l'entend maudire la cruauté de son père ; tant il est vrai qu'au théâtre il est des tableaux que l'on montre bien mieux à l'imagination du spectateur lorsqu'on les dérobe à sa vue.

On dit que M. Doigny du Ponceau se propose de refaire le cinquième acte de cette tragédie ; mais quand même il imaginerait une catastrophe moins froidement révoltante, nous doutons encore que cette pièce puisse jamais obtenir un grand succès ; l'intérêt de l'action porte sur un principe religieux trop étranger à nos opinions et à nosmœurs. Les Grecs étaient persuadés que les mânes de ceux qui avaient été privés des honneurs de la sépulture devaient errer éternellement sur les bords du Styx ; la terreur d'un tel supplice donnait au dévouement religieux d'Antigone un motif de l'importance la plus intéressante, et l'on conçoit qu'à l'aide de ce seul ressort le génie de Sophocle a pu faire une tragédie admirable ; mais ce ressort ne saurait produire sur nous le même effet. Pour faire réussir un sujet de ce genre, il eût fallu commencer du moins par nous transporter tout à fait dans la manière de voir et de sentir des Grecs, remplir d'abord l'esprit et le cœur de leurs opinions et de leurs craintes religieuses, en nous les rendant aussi sensibles, aussi intéressantes qu'elles peuvent l'être. C'est à quoi l'on eût réussi, je pense, en imitant, en développant avec art cette belle scène d'Ismèneet d'Antigone qui sert d'exposition à la tragédie de Sophocle. Que le motif de la piété envers ceux qui ne sont plus s'y trouve exprimé d'une manière touchante ! « La vie n'est qu'un instant, dit Antigone à sa sœur ; l'amitié des humains passe comme elle ; je leur préfère ces mânes que je dois bientôt rejoindre, c'est avec eux que je

demeurerai toujours. » Plus le sujet à'Antigone est éloigné de nos mœurs, plus il était indispensable de le traiter dans toute la simplicité grecque, au risque de ne taire que trois actes au lieu de cinq. M. Doigny a fait tout le contraire; rien n'est plus antique que son sujet, rien de plus moderne que sa manière de le traiter. Les trois premiers actes de sa pièce sont chargés d'incidents, ont tout l'appareil, tout le fracas que l'on est accoutumé, depuis quelque temps, à voir sur noire théâtre; le quatrième, où il a essayé de se rapprocher davantage de son modèle, en a paru plus dépourvu de mouvement et d'action ; le cinquième, où il a mis en action ce que Sophocle n'avait osé mettre qu'en récit, n'est qu'un tableau de lanterne magique d'une ordonnance ridicule et du plus mauvais goût.

Quant au style de M. Doigny du Ponceau, à travers beaucoup de manière, de négligences et de prétentions, il nous a paru avoir, en général, de l'élégance, du nombre et de la facilité. Messieurs du parterre ont applaudi avec une affectation indécente ces quatre vers, que la police a fait supprimer à la seconde représentation :

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