‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 66 sur 167 · XV · texte numérisé non relu

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plus particulièrement l'esprit et les mœurs de l'époque actuelle. Quoi qu'il en soit, il n'a pas jugé sans doute à propos de s'y borner, car on retrouve dans son livre une multitude d'observations qui appartiennent à tous les temps, qu'on n'a cessé de répéter depuis qu'on écrit sur les mœurs, et qui ne sont pas plus à lui qu'elles ne sont à son siècle. 11 rend justice au mérite de La Bruyère ; mais ne juge-t-il pas un peu trop légèrement Duclos, avec qui d'ailleurs il nous paraît avoir lui-même beaucoup plus de rapports qu'avec La Bruyère et La Rochefoucauld? « La vue de Duclos, dit-il, est nette et juste, mais ne s'étend pas loin. Il connaît l'homme, mais celui de Paris, d'un certain monde, du moment où il écrit; dans un autre pays, dans un autre siècle, l'homme de Duclos sera presque inconnu. Quand il a voulu s'élever, il a montré les bornes de son talent ; le peintre de quelques portraits a été au-dessous du médiocre quand il a été tenté d'être peintre d'histoire. Duclos traçait les mœurs, les ridicules, les vices, les fausses vertus des gens avec lesquels il soupait, et il n'avait pas soupe avec Louis XI, etc. »

S'il n'y a pas un grand nombre d'idées neuves et profondes dans l'ouvrage de M. Sénac, il y en a du moins un très-grand nombre dont l'expression est facile, spirituelle, quelquefois même ingénieuse; c'est un livre qui a l'air d'avoir été écrit sans peine et sans effort. On le lit de même, et peut-être est-ce le premier charme que l'on puisse désirer d'attacher à une lecture de ce genre. Ce sont tantôt des réflexions isolées, tantôt des discussions un peu plus suivies, auxquelles succèdent tour à tour des portraits, des parallèles, des tableaux, des lettres, des dialogues, quelques anecdoctes plus ou moins connues; comme dans une conversation familière, on y fait grâce aux lieux communs en faveur de l'idée fine qui les remplace, aux tournures négligées en faveur de l'expression originale qui les suit ou les précède, et qui par là même n'en paraît que plus aisée et plus heureuse. Ce qu'on n'a point pardonné à l'auteur, ce sont quelques sarcasmes dont la malignité n'excuse pas le mauvais ton, ce sont quelques images d'une fausse recherche, et qui, fussentelles de la plus exacte vérité, n'en seraient pas moins du plus mauvais goût. On n'en citera qu'un seul exemple qui nous a paru frapper également tout le monde. « Plusieurs personnes sentent mauvais; obligées de vivre ensemble, elles conviennent

de porter dos odeurs fortes. Voilà en partie la politesse... » Une comparaison moins dégoûtante, mais tout aussi précieuse, est celle du menuet, a La vie ressemble au menuet : on fait quelques tours pour revenir faire la révérence à l'endroit d'où l'on est parti... u Cesl à peu près ce que M. de Voltaire avait dit de la métaphysique: mais, appliquée au labyrinthe de nos abstractions, l'image est tout à la fois plus piquante et plus spirituelle.

Le seul moyen de l'aire connaître un tel ouvrage est d'en citer plusieurs morceaux propre- à marquer les différents caractère- d'esprit et de talent qui le distinguent.

« En réfléchissant à la marche de l'esprit, au progrès des lumières, à leur distribution générale, à la multitude des ouvrages de tout genre, il me semble quelquefois qu'il viendra un temps où il sera impossible autant qu'il sera inutile d'avoir de l'esprit et des talents. Le domaine de la pensée sera comme un vaste pays dont la carte sera tracée sur une grande échelle, et dont toutes les partie- seront connues... A cette époque on ne fera plus délivres. Toutes les pensées seront réduites en proverbes ou sentences; il y en aura sur toutes les matières, et l'éducation consistera sans doute à inculquer de bonne heure trois ou quatre volumes de proverbes. 11 sera si aisé de faire des vers que ce ne sera plus un mérite; ce seront des centons, des hémistiches pris dans tous les ouvrages connus. »

b Un homme fort riche dans ce siècle, à portée, par sa fortune, de se procurer tous les plaisirs, jouissant d'une santé florissante, doué des avantages extérieurs, est mort de douleur de n'être pas gentilhomme. » [C'est M. de Monville; il n'en est pas mort, mais il n'en est pas plus heureux.]

« Une grande dame avait, à soixante ans, pour amant un jeune homme d'un état obscur; elle disait à une de ses amies : Une duchesse n'a jeûnais que trente ans pour un bourgeois1; et elle avait raison... Les gens qui occupent de grandes places, ceux qui représentent dans les provinces (l'auteur est intendant), trouvent beaucoup de femmes qui leur cèdent. La vanité se mêle dans tout, même dans le plaisir, même dans le plus vif des plaisir-; combien les sens des femmes sont redevables à la vanité ! »

t. Mot attribué à la duchesse de Chaulnes lorsqu'elle épousa M. de Giac.

2hk CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

u Un mari disait à sa femme : Je vous permets tout, hors les princes et les laquais. Il était dans le vrai, les deux extrêmes déshonorent par le scandale. » [Ce mot est un mot de famille ; le mari en question était le frère de l'auteur, M. Sénac, le fermier général ; mais sa femme n'en crut rien ; elle prit M. le comte de La Marche, aujourd'hui prince de Conti.]

« Elmire1 possède à un degré supérieur le don de la pensée. La plus vive conception, la sagacité la plus pénétrante, et la plus brillante imagination, sont les qualités qui dominent dans son esprit. La pensée semble être l'essence d'Elmire, uniquement destinée à l'exercice des facultés intellectuelles. Je n'entreprendrai pas d'assigner ce qui appartient à son caractère, d'essayer de peindre son âme et son cœur; ces divisions d'un être pensant et sensible n'existent pas dans elle; l'esprit seul constitue son âme, son cœur, son caractère et ses sens. M",c de Tencin disait un jour à Fontenelle, en mettant la main sur son cœur : « C'est « de la cervelle qui est là. » On pourrait dire de toutes les actions et de tous les sentiments d' Elmire : C'est de l'imagination. Tout est soumis chez elle à l'influence de la pensée du moment. Si son imagination lui peint les charmes de l'amour, elle s'en pénètre, et son esprit semble lui créer un cœur et des sens; il sait à l'instant orner un objet des plus brillantes qualités. Le même esprit actif, inquiet, curieux de connaître, d'approfondir, détruit son propre ouvrage; l'enchantement disparaît, et elle devient promptement inconstante2. Comme son esprit n'a point vieilli, elle est susceptible de toutes les erreurs de la jeunesse. Son esprit, car il compose tout son être, et c'est à lui qu'il faut toujours en revenir, a le plus rapide élan, et le premier jet de sa pensée est semblable à une flèche vivement décochée qui atteint promptement le but le plus éloigné. Elmire a peu d'instruction, et elle est incapable de réflexions suivies. Il n'y a jamais pour ses pensées ni veille ni lendemain. Sa vie est une longue jeunesse que n'a jamais éclairée l'expérience. Son esprit semble

1. « Ce portrait est le seul, dit l'auteur, qui soit dans cet ouvrage, et il est à l'avantage d'une personne qui n'existe plus... » On sait que c'est feu Mmc la duchesse de Chaulnes: c'est elle qui disait si franchement d'elle-même : « Je suis une femme d'esprit, et je le suis par la grâce de Dieu. » (Meistkh.)

2. C'est ce qui lui est arrivé dans un âge fort avancé, après avoir épousé si ridiculement M. de Giac. (1d.)

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être le char du soleil abandonné à Phaéton. La pénétration vive lui tiont lieu de savoir, parce qu'elle lui lait promptement atteindre a ce qui exerce toute L'attention (les autres. Elle parcourt un livre plutôt qu'elle ne le lit, devine plus qu'elle n'apprend. Rien n'est étranger pour elle, tant sa conception est vive; les idées les plus abstraites entrent aussi facilement dans son esprit que les plus simples notions. Lue imagination vive et brillante lui l'ait peindre tous les objets, et lui compose un dictionnaire particulier. Elle lait de sa langue un usage qui donne à tout ce qu'elle dit un caractère expressif et pittoresque. Sa conversation esl animée, semée de traits brillants, de définitions justes, de comparaisons ingénieuses. 11 faut plutôt l'entendre que s'entretenir avec elle. Elle n'a jamais le désir de briller, la prétention est au-dessous de celui qui possède pleinement et sans effort. Elle dépense son esprit, comme les prodigues leur argent, pour le plaisir de dépenser et non pour paraître. Elmire doit passer pour méchante, parce qu'elle blesse souvent l'amour-propre des autres, mais l'esprit seul est l'objet de ses observations; sa critique •-i déterminée bien plus par le besoin de comparer et de juger que par aucun sentiment de malveillance. Elle disserte sans cesse sur l'esprit, c'est son domaine; l'esprit est tout en elle, et il est tout pour elle. Elmire ne pourrait s'empêcher de révéler le défaut qu'elle remarquerait dans l'esprit d'un homme qui lui aurait sauve la vie. »

Dans le parallèle de Henri IV et de Louis XIV, il paraît que l'auteur n'a pas fait ce qu'il voulait faire; il cherche à rassembler tous les traits distinctifs qui pouvaient être a, l'avantage de Louis XIV, et le dernier résultat de ces rapprochements est de justifier toujours la préférence qui nous entraîne vers Henri IV.

Quoique l'ouvrage que nous avons l'honneur de vous annoncer soit assurément celui d'un homme de beaucoup d'esprit, il y a lieu de croire qu'il ajoutera moins à la réputation littéraire de l'auteur qu'il ne pourra nuire à l'ambition de ses projets; on y a trouvé une foule de remarques dont le caractère ne convient ni à la gravité de son âge, ni à celle de son état, encore moins à celle des places où l'on sait qu'il aspire. Plusieurs écrivains célèbres ont dit bien plus de mal des femmes qu'il ne s'est permis d'en dire ; mais il en est peu qui les aient traitées aussi légèrement, et

quelques-unes de ses critiques ont moins révolté par leur malignité que par leur ton. Où a-t-il donc vécu? se sont écriées les femmes; et on a dû leur répondre : Non-seulement dans leur meilleure compagnie, mais encore dans une des sociétés les plus respectables de la cour et de la ville.

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