FRAGMENT
d'un dialogue entre m. hans et m. godart, dédié a m. le comte de rivarol,
PAR M. L'ABBÉ DE VaUXCELLES.
M. GODART
Pourquoi tous ces pamphlets?
M. HANS
Je vis de mon métier.
M. GODART
Mais ceux qui de ta plume ont eu lieu de se plaindre Te décriront partout comme un aventurier.
M. HANS
On sait que je le suis; qu'ai-je de plus à craindre?
M. GODART
Mais à coups de bâton ils paîront tes bons mots.
M. HANS
Je ne les crains pas, j'ai bon dos.
— L'ombre de feu M. Gardel voudra bien nous pardonner d'avoir oublié jusqu'à présent de parler de sa mort et de son chef-d'œuvre posthume, donné pour la première fois, sur le théâtre de l'Académie royale de musique, le vendredi 16 janvier. Réparons bien vite ce double tort. M. Gardel l'aîné, un des premiers danseurs de l'Europe, est mort vers la fin de l'année dernière l, et par une étrange fatalité, car c'est pour avoir fait un faux pas; le soir en rentrant chez lui à pied, rêvant peut-être à
1. Meister se trompe en fixant l'époque de la moii de Gardel l'aîné à la lin de l'année 1787. On lit dans les Mémoires secrets, à la date du 12 mars : « Le sieur Gardel l'aîné, le maître des ballets de l'Opéra, vient de mourir presque subitement. La perte de ce chorégraphe n'est pas très-considérable. Il était absolument
quelque nouveau dessein de ballet, il se heurta si rudement conire une pierre qu'il en eul l'orteil grièvement meurtri; la plaie s'envenima : quatre ou cinq jours après il mourut de la gangrène. C'était un homme très-appliqué; il avait fait une élude profonde de son art, mais ou peut douter qu'il en eût le génie. Sa danse, comme celle de ses élèves, eut toujours beaucoup de justesse et de précision, mais on y désirait souvent plus de grâce, de noblesse et de facilité. 11 tut aussi inférieur à Noverre dans ses compositions qu'il l'avait été à Vestris dans l'exécution.
Son dernier ballet-pantomime, le Déserteur, qui n'a été représenté que depuis sa mort, est calqué, pour ainsi dire, scène par scène, sur le drame de M. Sedaine. Les scènes d'exposition, m originales dans le poëme, ont paru fort obscures dans la pantomime; mais, à cela près, la marche de l'action est assez vive et le dénoûmenl d'un grand effet. Quelque bien que le sieur Goyon ait pu rendre le rôle de Montauciel, on n'aura pas beaucoup de peine à concevoir tout ce que ce rôle, si charmant dans la comédie, doit perdre dans un ballet : que peut-on faire, par exemple, en pantomime de la scène où ce dragon vient lire trompette blessé? N'aurait-il pas été plus convenable de la supprimer entièrement? Jamais le rôle de Louise n'a été aussi bien joué à la Comédie-Italienne qu'il l'a été par M"e Guimard; Mllc Miller a mis, dans celui de la petite fille, beaucoup d'intelligence et de gentillesse. C'est le frère du sieur Gardel qui s'est chargé du rôle du Déserteur; il l'a rempli avec noblesse et sensibilité.
— On se rappelle peu de séances publiques de l'Académie française moins intéressantes que celle du 13 mars, pour la réception de M. Daguesseau, élu à la place de M. le marquis de Paulmy. Le récipiendaire ne s'est pas borné à battre la campagne, il a battu toute l'Europe pour trouver quelque chose d'intéressant à dire, et il n'a rien trouvé. 11 nous a conduits aux bords de la Xewa, où il a eu le bonheur de contempler la plus grande des souveraines posant le comble au grand édifice fondé par Pierre Ier, et c'est pour nous apprendre qu'il ne manquera rien à sa gloire quand, au milieu des neiges et des frimas, il
dépourvu de génie pour son art et avait pris le parti de copier mot à mot, dans la pantomime, toute la marche des opéras-comiques dont le titre convenait à son imagination. » Ce jugement diffère peu de celui que Meister en porte ici. Gardel faine fut remplacé à l'Opéra par son frère. (Ch.)
s'élèvera un temple aux Muses sur le modèle de l'Académie française. De là nous avons passé subitement à Constantinople, et pourquoi faire? pour y trouver notre auguste monarque représenté par un des membres les plus distingués de la Compagnie, etc. Ce que M. Beauzée, remplissant les fonctions de directeur, a imaginé de plus ingénieux et de plus flatteur pour son nouveau confrère, c'est de l'exhorter très-longuement à justifier le choix de l'Académie, en faisant réimprimer un discours sur la vie et la mort, le caractère et les mœurs de M. Daguesseau, conseiller d'État, par M. Daguesseau, chancelier de France, son fils. La séance, heureusement, n'a pas été longue; M. Marmontel l'a terminée par la lecture des beaux vers qu'il a faits sur la mort du prince Léopold de Brunswick; ils ont été fort applaudis; mais il y a longtemps que nous avons eu le bonheur de vous les faire connaître.
— Le célèbre Gessner, l'auteur de Daphnis, des Idylles et du poëme de la Mort d'Abc!, est mort dans sa patrie, à Zurich, en Suisse, d'une attaque d'aploplexie, le 2 mars 1788, âgé de soixante-deux ans. Les Muses pleureront longtemps ce poëte aimable, qui ne vécut que par elles et pour elles, qui parut ne devoir qu'à leur douce inspiration tous ses talents, tous ses succès, et que son siècle a déjà compté parmi le petit nombre des écrivains modernes qui, dans leur genre, ont égalé, peut-être même surpassé les anciens. On ne saurait refuser du moins au Théocrite de nos jours le mérite éminent d'avoir étendu les limites clans lesquelles s'était renfermée jusqu'ici la pastorale, en lui donnant un intérêt tout à la fois plus moral et plus dramatique, en joignant aux peintures les plus naïves de la simple et belle nature des situations plus touchantes et plus variées avec un caractère de mœurs plus pur et plus idéal.
Ses concitoyens, qui furent tous ses admirateurs et ses amis, ont formé le dessein d'élever à sa gloire un monument digne d'entretenir la postérité de leur reconnaissance et de leurs regrets. La place qu'ils destinent à ce monument est une promenade publique, dont le site, au confluent de deux rivières, offre peut-être un des plus riches et des plus riants aspects que l'imagination puisse concevoir. Leur première idée avait été de n'admettre aucun étranger à l'exécution de ce projet ; mais, après y avoir réfléchi davantage, ils ont pensé que le droit d'ho-
Dorer la nuise de Gessner ne devail point leur appartenir exclusivement; que le poète de la nature était de tous les siècles et de tous les pays; que ses ouvrages n'avaient pas eu moins de renommée en France et en Italie qu'en Suisse et en Allemagne, et que l'hommage qu'ils voulaient rendre à leur concitoyen serait plus honorable pour sa mémoire s'il était partagé par tous ceux qui avaient aime ses écrits et son génie. En conséquence, ils ont résolu de laisser la souscription destinée à élever ce monument ouverte à tous ceux qui désireraient y contribuer.
— M. le comte de Buffon est mort mercredi 10 avril, à deux heures du matin. S'il a survécu à tous ses systèmes, son génie survivra plus sùremenl à tous ceux qui se sont élevés et s'élèvent encore sur leurs superbes débris. 11 vient de fermer la barrière du plus beau siècle dont puisse s'honorer la France.
— Voyages m Allemagne du baron de Risbeck, traduits de V anglais et revus sur l'original allemand avec une carte d'Allemagne. Trois volumes in-8°.
Il a paru presque en même temps deux traductions de cet ouvrage, et toutes deux sont assez médiocres. Cependant elles ont été accueillies avec empressement, parce que le fond de l'ouvrage est d'un intérêt réel. C'est peut-être le premier livre où l'on ait pu prendre en France quelque idée raisonnable de l'état actuel des principales parties de l'Allemagne. Nous ne croyons pas sans doute l'auteur exempt de préventions, ni même de partialité, mais il a beaucoup observé, beaucoup vu, et sa manière de voir est à lui ; elle est souvent fine et spirituelle, et porte toujours un caractère de franchise et d'ingénuité qui avertit, pour ainsi dire, ses lecteurs des jugements dont ils peuvent avoir à se défier.
On sait que l'auteur de ces voyages n'était ni baron ni Français; ce sont ses traducteurs qui l'ont gratifié du titre de baron; son ouvrage est intitulé Lettres d'un voyageur f nuirai s à son frire à Paris. M. de Risbeck est mort fort jeune, entre trente et quarante ans, à Aarau, petite ville du canton de Berne; il y a vécu pauvre et honoré ; c'est le corps de ville qui s'est chargé de faire les frais de son enterrement. Avant de s'établir à Aarau, il avait passé quelques années à Zurich, où il faisait métier deprote d'imprimerie; s'étant brouillé avec ses censeurs pour je ne sais quel article de gazette où l'on avait trouvé quelques plaisante-
ries trop amères, il fut obligé de chercher un autre asile. II n'a pas joui longtemps de celui qui lui fut offert alors. On le croit originaire du duché de Wurtemberg.
— Le Comte de Saùil-Méran, ou les Nouveaux Égarements du cœur et de l'esprit, par M. de Maimieux, l'auteur du Petit Grandisson. Quatre volumes in-12.
Le dessein de cet ouvrage est annoncé par son titre. L'auteur a voulu essayer de transporter le héros de Crébillon dans les circonstantes actuelles, et tâcher de peindre ainsi le ton et les mœurs du jour. Quelques-uns de ses tableaux ne manquent ni d'esprit ni de vérité, mais ils sont entièrement dépourvus de goût. Le jeune comte de Saint-Méran est accompagné d'une espèce de précepteur rempli de vertus, mais affublé, on ne sait pourquoi, de tous les ridicules d'une pédanterie que l'on ne rencontre plus aujourd'hui nulle part. La femme qui veut bien se charger de son éducation a bien l'esprit et le caractère qui conviennent à son rôle, mais elle en a rarement le langage et le ton. Voici, pour juger de son style, une des leçons qu'elle donne à son jeune Télémaque :
« Tout fait bonheur à qui sait bien user de tout, et nos plaisirs sont comme nos appâts ; il nous faut, pour les rendre plus piquants, les deux talents assez faciles d'employer à propos l'estime et la gaze, etc. »
— Les circonstances du moment ayant fait applaudir d'une manière fort indécente ce vers assez indifférent de la tragédie d'Orphanis :
De gardes ce palais toujours environné,
un rimeur de la basoche a eu l'insolence de broder sur ce fond le quatrain que voici, qu'on a fait courir comme la tirade même qui avait donné lieu à la plus injuste de toutes les applications:
Le dessein du tyran est enfin déclaré ; Voyez-vous ce palais de gardes entouré, D'un coupable projet ses ministres complices Semer partout l'horreur, l'exil et les supplices?
— Œuvres de David Garrick, écuyer. Deux volumes in-8°. Ces deux volumes contiennent sept ou huit comédies dont la plus longue est la Fille de quinze ans, imitée de la Pari-