‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 109 sur 354 · AU DUC HÉRITIER · texte numérisé non relu

AU DUC HÉRITIER

13 décembre 1764.

Monseigneur,

Je viens de causer une sensible joie à ce bon vieux président * en lui disant ce que Votre Altesse sérénissime a bien voulu me demander à son sujet dans la lettre dont elle m'a honoré. Il voudrait que les princes en France fussent aussi bien élevés qu'à Gotha et moi, qui suis sensible à la gloire de ma patrie et qui ai tant de raisons d'aimer la France, je le voudrais bien aussi. Il voudrait bien aussi, avant de mourir, avoir le bonheur de faire

1. Le président Hénanlt, qui avait alors soixant-dix-neuf ans.

sa cour à Votre Altesse en ce pays-ci» et je l'ai assuré que ce n'est pas moi qui m'y opposerai.

Je suis charmé, monseigneur, de savoir enfin les découpures arrivées sans accident à Gotha; j'espère qu'on n'aura pas oublié ce double verre qui est nécessaire pour les bien voir et qui les fait paraître avec avantage, surtout à la lumière. Je m'en tiens au jugement que Votre Altesse sérénissime en a porté^ il confirme le mien. Le grand Frédéric n'a pas eu le temps de les bien voir; il n'a vu que de la patience, un morceau de vélin, des ciseaux. Il nous aurait fallu auprès de lui une main habile pour présenter ces différents morceaux avec art sans en accabler le roi ; alors il en aurait pu sentir le mérite. Son aimable chambellan, M. d'Edelsheim, eût été bien cet homme-là, mais je n'ai osé m' adresser à lui. Je me suis adressé à M. de Catt et je m'y tiens. Celui-ci veut que je lui obtienne son pardon d'avoir osé écrire à M"» la duchesse en lui envoyant ces découpures, et j'ai pardonné au nom de Son Altesse sérénissime; on peut compter qu'elle souscrira toujours à un acte de bonté.

Quant aux frères aîné et cadet. Votre Altesse me permettra de réparer un peu la brèche que j'ai faite à ma réputation de discrétion. Tout ce que je sais, c'est que j'ai vu acheter des contredanses, que j'ai passé une journée entière à parler avec délices d'une cour à laquelle je suis attaché à tant de titres divers, où je ne puis faire un pas sans rencontrer mes dieux; que je suis charmé de savoir ces contredanses entre les mains de M"" la princesse, que je suis vivement touché du souvenir dont Son Altesse sérénissime m'honore et qu'il faut que vous me permettiez, monseigneur, de me mettre à ses pieds et de présenter mon respect à monseigneur le prince auguste.

Ce n'est pas tout. Dans l'Église romaine on s'adresse à la mère pour obtenir les grâces du fils ; moi, fidèle à la foi de mes pères, je ne veux pas de cette cascade, mais je veux obtenir une grâce de la plus respectable des mères par un fils qui l'adore et qui à son exemple daigne me combler de bonté.

Votre Altesse a peut-être entendu parler de petits enfants que leurs talents pour la musique, et particulièrement pour le clavecin, ont fait admirer de tout Paris l'hiver dernier; leur portrait sera joint au premier paquet. Ces enfants se trouvent à Londres depuis le mois d'avril. Quoique arrivés beaucoup trop tard, ils

ont bien fait leurs affaires dans le commenœment, ils ont été appelés chez la reine deux ou trois fois, et le petit virtuose va lui dédier un livre de sonates composées par son ordre. Mais toute la belle saison est une saison absolument moite à Londres ; le père a eu d'ailleurs une maladie considérable, il a pensé mourir, et il lui a fallu trois mois pour se rétablir. Il s'agit doûc de réparer cet hiver les pertes de Tété, et le projet du père est de donner par souscription un concert à chaque assemblée chez M"'* Comelys, in Soho square. Or le duc d'York, père du roi, est un des principaux membres de cette assemblée, et si Son Altesse royale voulait protéger ces enfants qui s'appellent Mozart, leur concert serait sans doute agréé par toute l'assemblée et leur sort se trouverait fait. Actuellement j'ai la ferme confiance en vos bontés, monseigneur, que vous engagerez la plus heureuse et la meilleure des mères, la première fois qu'elle écrira à M"* la princesse de Galles, d'écrire un mot en faveur de ces enfants, et de prier Son Altesse royale de les recommander à son fils le duc d'York. J'ai encore la ferme confiance que Votre Altesse me pardonnera cette importunité et me la fera pardonner par la souveraine que j'adore. En me gâtant par un excès de bonté, elle m'a accoutumé à regai-der Gotha comme les dévots regardent le ciel, c'est-à-dire comme un lieu de refuge et d'asile dans tous mes besoins. Vous avez, monseigneur, imité son exemple; vous m'avez gâté comme elle, il faut bien que Votre Altesse en souffre, et que je puisse me vanter de vous devoir tous les jours davantage. J'abuse môme par cette longue lettre du loisir dont Votre Altesse me laisse disposer. Je vais donc finir bien vite en vous suppliant de souffrir que je me mette aux pieds de Leurs Altesses sérénissimes, vos augustes parents. J'attends avec impatience une épître de ce cher apôtre pour être instruit de leur santé. Je supplie aussi Votre Altesse, après m'avoir accordé ses bontés gratuitement, de me les conserver et d'agréer te profond respect avec lequel je serai toute ma vie, etc.

Tout ce que je sais de la peinture éludorique, c'est que les tableaux se peignent sous l'eau. De cette manière ils conservent, dit-on, une fraîcheur singulière ; la poussière ni la moindre ordure n'en peut approcher, la couleur et l'huile seuls restent sur la toile, et tout ce qui est étranger ne peut toucher la toile, au lieu que sur le chevalet elle est exposée à la poussière qui s'imprègne

avec les couleurs. Quand un tableau est fini ainsi, on le tire de Teau et on lui donne une façon de feu à peu près conune à Témail, mais pas aussi forte, à ce que je crois ^

26 Janvier 1765.

Madame,

Je suis pénétré de tout ce que Votre Altesse sérénissime a la bonté de me dire dans la lettre du 10 de ce mois; mon cœur en sent tout le prix, mais ma bouche ne sait où trouver les expressions.

J'ai fait passer à M. Tronchin les remarques de M. Sulzer, et j'attends sa réponse ; je suis curieux de voir ce qu'il me dira. Quant à moi ignorant, j'avoue que je suis entièrement de l'avis de M. Sulzer. J'approuve infiniment ce cataplasme de ponmaes de Borsdorf. Si les médecins n'avaient jamais employé que de ces remèdes qu'on appelle remèdes de bonne femme, ils auraient fait beaucoup moins de mal. J'ai la ferme confiance que par ce régime doux M. Sulzer parviendra au but que nous désii'ons avec tant d'ardeur, surtout si Votre Altesse daigne le seconder par un peu de modération dans le travail et dans l'application. S'il a pu voir, sans se fâcher, deux pages d'écriture en faveur d'un honmie que deux lignes de Votre Altesse sérénissime rendraient également heureux, il est certainement très-indulgent; or plus l'indulgence est grande d*un côté, plus la crainte d'en abuser l'est

1. « La manière éludorique ne consiste qu*à tendre sur une glace le taffetas imprimé à rhuile et à peindre ensuite des personnages ou autre chose, suivant le procédé ordinaire. Lorsque Touvrage est à peu près fini, Tartiste le laisse pendant quelques heures dans Teau pour juger des parties faibles auxquelles il faut retoucher. Après cette retouche, il remet de nouveau son ouvrage dans Teau pour y être parfaitement dégraissé, et lorsqu'il le retire, Il le fixe et Tadapte derrière une glace, qui lui sert de vernis avec une composition de gomme et de sucre candi dissous dans Teau. » (Almanach des artistes, pour 1776, p. i24.) L'auteur cite parmi les artistes qui pratiquaient ce genre, aujourd'hui perdu : Le Bel, Monpetit, de Mallier, Laine, M*"* Moreau, dont les bracelets étaient, paraltril, très appréciés à la cour, n oublie Gabriel de Saint-Aubin qui, au salon du €olisée de 1776, dit M. Reiset, exposait des fixés par la peifUture élvdorique. En 1770, M. Vincent do Monpetit eut Phonneur de présenter au roi un portrait de la Jeune dauphine (Marie- Antoinette), peint sur une rose et encadré des attributs des maisons de France et d'Autriche. Le Mercure (oct. 1770, p. 172), a complaisamment décrit ce portrait « peint dans la manière éludorique ».

LETTRES A LA DUCHESSE, ETC. ft23

de l'autre. Je me flatte que le retour du printemps vers lequel nous avançons insensiblement achèvera cette guérison tant souhaitée» et nous rendra une joie pure et sans mélange avec le paifait rétablissement de Votre Altesse sérénissime.

J'ai mandé à mon ami Huber son succès auprès de Votre Altesse. Il le dédommagera du succès médiocre de Potsdam, dont au reste il avait des pressentiments, car il ne s'est prêté qu'avec peine à ma proposition, et il m'avait prédit que le roi regarderait ses ouvrages comme des misères difficiles. Le peu d'impression qu'ils ont fait sur le héros du siècle ne me fait pas changer d'avis sur leur mérite, et l'approbation de Votre Altesse me confirme dans mes idées. Les hommes de génie sont faits pour être jugés et non pour être juges. Quand mon ami Diderot veut me rendre compte de quelque chose qu'il a lu ou de quelque fait historique, je lui dis : Souvenez-vous que Dieu vous a fait créateur et non rapporteur, ainsi dites des choses et jamais des faits, et lorsqu'il persiste à vouloir conter, je dis : Messieurs, voilà qui est fort beau, n'est-il pas vrai? Eh bien, il n'y a pas un mot de vrai. La plupart du temps j'ai raison et nous rions. L'homme de génie de Potsdam n'a vu que du vélin découpé avec patience, et n'a pas daigné y regarder mieux. Si j'y laissais regarder Denis Diderot, il y verrait cent choses qui n'y ont jamais été et nous tournerait la tête par ses récits.

La confiance que je dois à tant de titres aux bontés de Votre Altesse sérénissime me fait avouer avec la même naïveté que je crams n'avoir pas réussi jusqu'à présent auprès du héros par mon travail. Il ne m'arrive que ce que je mérite pour avoir eu une ambition trop démesurée. J'ai été séduit par les bontés de Votre Altesse, je devais prévoir que je n'éprouverais point cette indulgence de la part d'un homme supérieur qui a autant de raisons que Votre Altesse pour être difficile en fait d'ouvrages d'esprit, mais qui n'a pas cette habitude de bonté et l'indulgence qui vous rend, madame, la souveraine des cœurs. Il est juste avec moi, il n'y a rien à dire. Ce que je comprends par les mots que M. de Catt me jette de temps en temps, c'est que ce travail ®5t en général trop sérieux pour le roi, qui aimerait mieux ne recevoir que de simples bulletins où il y eût, outre la notice dea livres nouveaux, des anecdotes de toute espèce et propres à amuser. Or il m'est impossible de me prêter à cet arrangement»

Outre que je craindrais de changer la forme de cette correspondance, telle que Voire Altesse a daigné l'approuver, j'ai une aversion invincible pour le métier d'écrivain d'anecdotes; il faut qu'elle soit bien forte puisque je ne puis la vaincre en faveur du premier homme du siècle auquel ma vanité serait si contente de plaire. Il est deux sortes d'anecdotes. Les unes sont curieuses et intéressantes, mais un honnête homme, aussi longtemps qu'il n'est que simple particulier, ne peut et ne doit en mander de cette espèce ; il faut avoir un caractère, être ministre pour être autorisé à faire ce métier. Il y a d'autres anecdotes qui composent l'histoire scandaleuse de Paris qui pourraient contribuer à amuser Sa Majesté, et qu'on pourrait mander sans se compromettre. Mais jamais je ne vaincrai ma répugnance à cet égard. J'écoute la plupart du temps ces sortes d'histoires avec la plus grande indifférence; quoique j'en connaisse les acteurs, cela ne me reste pas trois minutes dans la tête, et s'il était question de me racheter la vie, il me serait impossible, je crois, de me résoudre à écrire de pareilles misères. Je suis donc réduit à craindre que je ne pourrai jamais remplir l'objet d'un roi, que ses talents et ses glorieux exploits devaient me rendre trop redoutable pour ambitionner le difficile bonheur de lui plaire. Ce qui me console c'est de penser qu'il n'a qu'à jeter mes paquets au feu sans les lire; il doit être exposé à en recevoir souvent de pareils.

Je sens, madame, en faisant ce long détail combien je m'oublie et combien les bontés de Votre Altesse m'ont gâté. Je parle à Votre Altesse de mes craintes avec aussi peu de discrétion qu'à mon ami le plus intime. Peut-être je me les exagère un peu ; j'ai cependant dans la tête qu'il n'y a point de milieu avec le grand Frédéric; ou l'on réussit beaucoup, ou l'on déplait; or certainement je n'ai pas réussi supérieurement. Il m'a pourtant donné une marque de bonté il y a deux mois; c'est l'unique que j'en aie reçue jusqu'à présent, et il faut que je la confie à Votre Altesse, en la suppliant d'en garder le secret jusqu'à ce que la chose soit publique.

Il a envie de faire venir M. Helvétius soît pour passer quelque temps avec lui , soit pour y rester si cela lui convenait. Il savait que j'étais lié avec M. Helvétius, et il m'a fait charger de cette commission en me faisant écrire par M. de Catt que c'était un moyen sûr de lui faire grandement ma cour. Je n'ai pas eu de

peine à déterminer M. Helvétius à un voyage si flatteur, et j'ai mandé à M. de Catt que, quant au projet de le fixer entièrement à Berlin, ce ne pouvait être que l'ouvrage du roi même. Sa Majesté m'a fait dire depuis qu'elle était contente de ma façon de négocier. C'est quelque chose que d'avoir réussi dans le plus petit point.

Nous attendons actuellement une réponse pour savoir en quel temps M. Helvétius devra se mettre en route. J'imagine que ce sera vers le mois d'avril , à moins que les noces du prince de Prusse ne retardent le voyage philosophique. J'ai déjà osé prévenir M. Helvétius que son chemin le mènerait par Gotha, et que Votre Altesse sérénissime serait sûrement bien aise de recevoir en passant ses hommages. Vous voyez, madame, jusqu'où va ma témérité; mais le philosophe sera encore plus agréable au roi si, en arrivant, il peut se vanter d'avoir vu une princesse que le grand roi chérit et honore et avec tant de raison.

XH.

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