‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 110 sur 354 · AU DUC HÉRITIER · texte numérisé non relu

AU DUC HÉRITIER

26 janvier 1765.

Monseigneur,

J'espérais pouvoir donner à Votre Altesse sérénissime quelques nouvelles positives sur l'augmentation qu'elle m'a ordonné de faire à l'imprimerie du Parnasse de Friedenstein ; mais les ouvriers sont insupportables; ils sont en possession de manquer à leur parole. Il faut croire qu'ils finiront enfin, et qu'ils me mettront en état de faire partir un ballot d'ornements qui ne contribueront pas peu à embellir des productions du Parnasse.

J'ai mille grâces à rendre à Votre Altesse du beau présent dont j'ai été honoré. J'y ai quelque droit par l'intérêt que je prends au succès de cette imprimerie. Vos essais sont des coups de maître, cela est en effet fort bien. La seule chose que j'y trouve, pour que M. le directeur ne soit pas trop vain tout d'un coup, c'est que nous autres typographes nous n'aimons pas rompre la ligne dans les vers, et, pour éviter cet inconvénient, nous composons le texte des vers d'un caractère plus menu que le texte de la prose; cela joue aussi mieux aux yeux.

... Je n'ai pu éclaîrcir si le procédé de la peinture éludorique, dont Votre Altesse me fait l'honneur de me parler, se pratique ici communément; peuWtre emploie-t-on les deux manières. M. de MontamyS le chimiste mécanicien de notre bande, est très-malade depuis plusieurs mois; il aurait pu me donner des éclaircissements. Je crains que nous n'ayons le malheur de le perdre. C'est le doyen de notre société qui subsiste depuis douze ans chez M. d'Holbach, et nous en sommes tous tristes.

7 mars 1765.

Madame,

Je suis honoré de deux lettres de ma souveraine si adorée et si digne de l'être. Elle ne veut point que je l'empêche de m'écrire. Hélas ! qui mieux que moi peut sentir le bonheur de recevoir des témoignages de ses bontés, qui peut en mieux connaître le prix? Je remporte une victoire sur moi-même aussi souvent que je supplie Votre Altesse sérénissime d'y mettre des bornes. C'est bien contre le vœu de mon cœur que je fais ces instances ; je sens trop combien il m'en coûterait d'être privé de ces lettres précieuses. Je ne formerai donc plus de demandes contre mes propres intérêts ; c'est à M. Sulzer à régler le nombre et la longueur des lettres qui me sont destinées; j'en charge son âme et sa conscience, et je me nouiTirai, en attendant, de la douce espérance que ses soins , secondés par les approches de la belle saison, nous ôteront toute inquiétude sur les yeux de Votre Altesse.

J'ai fait partir sur-le-champ la lettre dont Votre Altesse sérénissime a bien voulu honorer le docteur Tronchin. Si j'avais le droit de remontrances, j'en aurais fait à Votre Altesse sur les dix louis qu'elle m'ordonne de lui faire payer. J'aurais bien des choses à dire sur la disproportion de la récompense d'avec le service; mais Votre Altesse ne ferait aucun cas de mes remontrances ; il vaut donc mieux se taire et obéir. Comme je n'ai encore aucune nouvelle de MM. d'Olenschlager sur le crédit qu'ils doivent m'établir, j'ai ajouté ces dix louis au mémoire de la cor-

1. Voir sur d'Ârclais de Montamy les OEuvret complètes de Diderot, en se reportant à la Table générale, et la Correspondance littéraire^ tome VI, p. 211.

respondance que j'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse sérénissime.

Avec quelle bonté, madame, vous daignez vous occuper de ma position vis-à-vis du héros philosophe! J'en suis pénétré. Je vois bien que c'est à moi à rassurer Votre Altesse, comme si cette affaire vous touchait directement. Je supplie donc Votre Altesse d'abord de croire que j'ai la tète assez bien faite; que j'aurais été infiniment vain d'avoir réussi supérieurement avec le héros, mais que je ne suis pas pour cela malheureux d'avoir eu un médiocre succès, que cela ne m'a pas encore tracassé un quart d'heure, si ce n'est pour étudier et chercher les moyens qui sont en mon pouvoir pour plaire mieux. Il se peut que je m'exagère un peu mes mauvais succès. Mes craintes n'ont d'autre fondement que quelques mots jetés de temps en temps par M. de Catt, quelques conseils trop vagues pour être utiles, sur la manière de rendre ces feuilles plus agréables au roi. J'en conclus donc qu'elles ne le sont pas infiniment; j'en conclus aussi que ses conseils sont la plupart du temps dictés par le roi même, car son lecteur ne voit mes feuilles que par occasion. Quoi qu'il en soit, je trouve tout simple que le héros ne soit pas content, et impossible d'y remédier. Je ne puis déranger une forme que Votre Altesse a approuvée depuis si longtemps, qui convient à la reine de Suède depuis cinq ans, et qui a trouvé l'approbation de l'impératrice de Russie, qui m'a ordonné l'année dernière de lui envoyer cette correspondance. En changeant de forme et de ton, je risquerais de déplaire à tout le Nord sans peut-être réussir davantage auprès du héros, car, quoi qu'il en arrive, il est décidé que je ne me résoudrai jamais à mander les petits contes, les petites tracasseries, les petites historiettes de Paris, que mes prédécesseurs ramassaient souvent dans les cafés, mais que je ne pourrais y chercher et moins encore écrire, quand il serait question de me sauver la vie. Je sais cependant très-bien que le roi aime beaucoup ces bagatelles, et cela me parait très-naturel dans un homme qui a besoin de délassement et d'amusement après s'être occupé toute la journée d'affaires d'État. Je sais aussi que j'ai avec lui le tort ou la tache originelle qui ne s'efface pas, d'être Allemand; si je portais un nom français, j'aurais bien plus beau jeu. Que faire donc? L'impossible pour plaire, d'en épier, étudier les moyens, et attendre tranquillement le bon ou le mau-

vais succès. Je n'ai confié mes inquiétudes à qui que ce soit, mais Votre Altesse me permet d'ouvrir mon cœur avec une entière confiance. Faut-il tout dire? C'est sans doute le meilleur moyen de répondre à votre généreuse bonté. Ce qui me tranquillise dans tout ceci, c'est que depuis vingt mois que j'ai l'honneur de lui adresser cette correspondance, je n'ai reçu aucune sorte de récompense. Je désire d'être encore dix ans dans cette position, parce que la moindre récompense suffirait pour me rendre malheureux avec l'idée de n'avoir pas réussi, au lieu qu'à présent je me dis : si je déplais, le pis aller, c'est qu'il jette mon radotage au feu sans le lire; et cette idée me rassure entièrement.

Il faut que je l'avoue ingénument à Votre Altesse que ce n'est ni l'honneur d'adresser mes feuilles au premier homme de l'Europe, ni mes succès en Russie et en Suède, mais uniquement vos bontés, madame, et celles de M"*' la princesse héréditaire de Hesse-Darmstadt qui m'ont fait continuer jusqu'à présent un travail en lui-même ingrat et qui rend toute autre occupation impossible. J'avoue que j'ai été plus d'une fois tenté d'essayer mes forces, d'oublier les ouvrages des autres pour voir si j'en pourrais faire à mon tour ; je me dis qu'il faut du moins l'avoir essayé pour acquérir le droit de ne rien faire ; mais cette correspondance sans cesse renaissante m'en ôte absolument les moyens et le loisir indispensable, et quand il m'a passé par la tête d'y renoncer, parce que tout enfin passe par la tête, j'ai vu que les bontés de Votre Altesse^ qui n'ont jamais connu de bornes, ont fait une si profonde impression sur mon cœur que je ne pourrais rompre un commerce, dont tous les avantages sont de mon côté, sans renoncer presque à tout le bonheur et à tout l'agrément de ma vie. Effrayé par cette idée, j'ai laissé agir ma paresse, j'ai dit que la chimère n'est qu'une chimère, que la calomnie et la persécution sont souvent la récompense de ceux qui écrivent pour le public, et qu'une couronne de laurier ne vaut pas une ligne de Votre Altesse.

Vous voyez, madame, avec quelle confiance je sais abuser de vos bontés et faire de toutes mes pensées une entière confession à Voti-e Altesse. Oui, je sais que milord Maréchal est l'ami du roi et celui de M. Rousseau, et si j'avais écrit à milord, j'aurais respecté son amitié ; mais j'écris pour le roi, et je ne lui dois que la

vérité, c'est-à-dire ce qui me paraît vrai, car nous en sommes tous là. J'espère aussi que le roi daignera ne me pas savoir mauvais gré de ma franchise, et ne me pas faire de tracasserie; j'en ai la confiance. II n'a jamais rien montré de mes feuilles à M. d'Alembert pendant qu'il était là-bas; c'est une délicatesse que j'ai bien sentie ; je compte qu'il en usera avec M. Helvétius de même, et qu'il n'en sera pas plus tenté de me compromettre avec milord Maréchal, qui est un des dignes hommes que j'aie connus.

M. Helvétius part le 14. H portera à Votre Altesse les Lettres de la campagne ^ L'exemplaire est un peu endommagé au dos, mais je suis encore bien heureux de l'avoir trouvé. Je ne suis pas étonné que Votre Altesse n'ait rien trouvé d'atroce dans les Lettres de la montagne-^ il faut être Genevois pour en sentir la méchanceté ; mais il n'est pas moins vrai que dans ces Lettres toute la constitution genevoise est démolie avec un artifice d'autant plus condamnable que l'auteur prend le ton de bon citoyen et de désintéressement ; il n'en est pas moins constant que la pauvre petite république est depuis deux mois et demi dans un état de combustion qui fait pitié, et que ce livre aura détruit pour quelque temps le bonheur et la tranquilUté publiques, car la méfiance et la jalousie semées entre les différents ordres de l'État les tourmenteront d'autant plus que les objets en sont chimériques, et qu'il n'existe aucun grief réel : quand cet esprit de vertige s'empare des hommes, ils sont ordinairement ti*ësprës des grandes calamités. Les têtes sages de Genève pensent ainsi. Diçu soit en aide à la pauvi'e république! Je suis convaincu que si M. Rousseau avait écrit ce livre contre le canton de Berne, il aurait couru le risque de perdre la tête sur un échafaud ; mais il savait bien que les vingt-cinq tyrans de Genève, si entreprenants et si redoutables dans ses lettres, étaient effectivement de pauvres gens sans crédit et sans pouvoir auxquels on pouvait se jouer sans crainte.

La première partie de ses Lettres m'a fort amusé. La dissertation sur les miracles est unique pour les folies et l'originalité dontelle est. J'ai dit que, par un hasard unique, l'auteur en avait attesté un autre, cette fois juridiquement. Je sais que l'évêque d'An-

1. heures écrites de la campagne (par J.-R. Tronchin). Proche Genève, 1765, ln-8» en ii;-12.

necy s'avisa, il y a trente ou quarante ans, de faire je ne sais plus quel miracle, qu'on fit signer une déposition à tous les témoins oculaires du prodige, et que M. Rousseau, élevé alors en Savoie dans la religion, se trouva au nombre de ces témoins. Il n'y a en cela aucune mauvaise foi, mais seulement un hasard bien plaisant.

Je conviens aussi avec Votre Altesse que les plus grands philosophes tombent dans des sophismes, et voilà pourquoi je fais dans le fait si peu de cas de l'art du raisonnement ; je n'y vois qu'un instrument à double tranchant; mais je pardonne tous les sophismes, pourvu qu'on les fasse de bonne foi. C'est la première qualité que j'exige dans un écrivain; la mauvaise foi me révolte. Je vois du moins dans les écrits de Voltaire, de Hume, un but ; je vois dans les écrits de M. Rousseau un grand talent, mais une mauvaise foi continuelle ; il me mène par des chemins tortueux et couverts; je ne me trouve jamais en sûreté avec lui. Où veut-il me mener? Je n'en sais rien, il n'en sait rien luimême. Tout ce qui lui importe de me persuader, c'est que je suis malheureux et malheureux sans ressource : car quand je veux m'amender et suivre ses conseils, il me crie bien vite qu'il n'en est plus temps et que la cause du genre humain est désormais désespérée. Eh ma foi, c'est bien là de la folie qui peut amuser quelquefois, mais ce n'est pas là le ton du philosophe qui instruit et éclaire. J'aime à voir de temps en temps faire les armes à un habile maître d'escrime qui sait manier l'épée avec mie dextérité et une habileté peu communes, mais je n'estime guère un homme qui ne sait faire d'autre usage de son épée. Si M. Rousseau devient jamais pape, il rayera de la suite des sept sacrements de l'église romaine celui de la pénitence; il ne voudra jamais que les hommes puissent se repentir avec fruit.

On vient de me dire qu'il paraît un nouvel ouvrage de M. Rousseau, intitulé des Princes^. Je suis au désespoir, madame, de n'être pas à portée de procurer ces ouvrages un peu de bonne heure à Votre Altesse ; mais l'inquisition des livres est si grande dans ce pays-ci depuis environ dix-huit mois, que nous ne recevons tous ces livres intéressants que fort tard, et qu'on ne saurait les avoir pour de l'argent. On m'avait offert les Lettres de

i. Rousseau n'a rien publié sous ce titre.

la montagne pour douze francs, il y a environ quinze jours. J'avoue que j'ai hésité de payer le quadruple du prix véritable, et j'ai bien fait puisque Votre Altesse les a enfin reçues d'ailleurs. Par la même raison, je n'ai pas voulu envoyer la nouvelle édition des Contes moraux de M. Marmontel , en 3 vol. in-S"*, ornée de figures. Il n'y a que cinq contes nouveaux, et on la vend trente livres. J'attendrai un ordre exprès de Votre Altesse sérénissime s'il faut les faire partir.

Je frémis à l'aspect de cet énorme bavardage. Je supplie au moins Votre Altesse sérénissime de croire que je ne suis pas aussi prolixe avec le héros philosophe ; il ne m'a pas assez gâté pour cela. C'est vous, madame, qui ressentez les inconvénients d'une bonté à laquelle vous n'avez jamais mis de bornes. Je suppUe donc Votre Altesse de n'écouter jamais avec moi que son cœur plein d'indulgence et de bienfaisance, et de me pardonner tous mes écarts. Je regarderai bien frère Helvétius entre les deux yeux, puisqu'ils auront le bonheur de voir Votre Altesse.

M. Helvétius sera chargé d'une tête bien frisée pour M"' la princesse. Il part avec un jeune comte de Poelnitz qui a déjà eu l'honneur de faire sa cour à Votre Altesse.

15 nyril 1765.

Madame,

J'ai reçu la lettre dont Votre Altesse sérénissime m'a honoré le 6 de ce mois, avec ce doux frémissement que j'éprouve toujours lorsque j'aperçois les gages précieux de la bonté et de la bienveillance de la souveraine que j'adore. Votre âme sublime réunit en elle tout ce que la raison et la bienfaisance, ornées de leurs augustes attributs, offrent de plus beau et de plus consolant pour l'humanité, et si cet excès de bonté, qui se répand sur moi, me remplit de confusion, je puis me vanter du moins que personne au monde n'en connaît mieux le prix que moi.

J'ai reconnu cette bonté adorable dans la réception que Votre Altesse a faite au bon Helvétius, et dont il est vivement touché. 11 en parle avec la surprise d'un homme qui voit pour la première fois la raison éclairée et la véritable bonté réunies au rang souverain. J'ai assez bonne opinion de lui pour croire qu'après avoir

VU et connu le grand homme auprès de qui il doit être dans ce moment-ci, il n'en conseiTera pas moins le souvenir attendrissant et plein de charmes de la grande princesse qui règne sur tous les cœurs de ses sujets et de ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être.

Ce que Votre Altesse présume de son succès auprès du grand roi me fait encore un sensible plaisir, car j'ai craint quelquefois que sa simplicité et sa bonhomie mises en parallèle avec le sémillant du philosophe d'Àlembert ne fussent exposées à quelque comparaison défavorable près d'un monarque vif comme le salpêtre, d'une vue perçante comme l'aigle qu'il porte sur sa poitrine et que je crois peu capable de revenir d'une première impression. Le bon Helvétius n'a pas été lui-même exempt de cette inquiétude, et, connaissant votre bonté, madame, je lui ai dit que personne ne pouvait le conseiller plus sûrement que Votre Altesse sérénissime.

J'ose cependant vous supplier, madame, de me permettre de ne point suivre, quant à moi, vos conseils à l'égard du grand homme de Potsdam. Votre Altesse sentira bien aisément que ce n'est pas de l'argent que je cherchais, mais un prix bien différent que j'osais ambitionner. Si je voulais de l'argent, mon auguste débiteur me parait en assez bonne contenance et assez solvable pour que j'attende sans impatience le prix de mon travail; il est d'ailleurs trop exact dans les plus petites choses pour que je le soupçonne jamais d'oubli en aucun cas. Bien plus, je sens qu'en me payant il m'ôterait toute tranquillité. Je ne sais à quel point j'ai réussi auprès de lui; j'ai lieu de croire que mon succès est médiocre, et je ne pouvais recevoir de l'argent sans déplaisir qu'au cas que j'eusse eu autant de bonheur que de zèle. Je me flatte, madame, que vous sentirez la justesse de ces raisonnements et que Votre Altesse daignera ne point s'inquiéter d'une situation qui n'a rien d'inquiétant pour moi et qui le deviendrait réellement du jour où j'aurais reçu de l'argent sans être en même temps bien assuré d'avoir rempli les vues de Sa Majesté.

M. de Catt me demande dans sa dernière lettre si j'ai des nouvelles de la santé de l'incomparable Écnilie, notre grande et digne duchesse. Le respect, la crainte, dit-il, de lui ravir des instants, m'empêchent de me mettre à ses pieds et de lui dire qu'on parle bien souvent d'elle et qu'on l'honore infiniment.

J'ai Thonneur d'envoyer ici à Votre Altesse sérénissime un papier singulier qui court depuis quelque temps en manuscrit à Paris. Lorsqu'il parvint à ma connaissance, je balançai quelque peu sur le parti que j'avais à prendre ; je résolus enfin d'en avertir M. de Catt, qui me pria bien vite de faire l'impossible pour lui en envoyer une copie : c'est ce que j'ai fait. J'en joins une à ce paquet, mais je ne prétends pas au mérite ct*avoir aidé à répandre ce morceau d'éloquence. Votre Altesse saura mieux juger que moi de quelle main part cet écrit et quel peut être son but.

J'en demande très humblement pardon à M*"^ la princesse, mais j'ai ri de bon cœur de l'aventure de cette pauvre tète que j'avais vue si bien frisée; et par un mouvement très blâmable, je me réjouis même de l'accident, en marmottant entre les dents que si S. A. S. avait daigné m'honorer de ses ordres, j'aurais pris des précautions pour l'emballage qui auraient mieux garanti cette pauvre tète. Je vais faire passer au grand Tronchin ce que Votre Altesse a la bonté de me dire à son sujet.

Madame,

On est bien heureux d'être chargé de vos ordres. Le zèle tient lieu de mérite, et la bonté de Votre Altesse sérénissime devient ingénieuse à trouver un prix aux attentions les plus simples. J'ai fait part à M. Bretet de son succès auprès de Votre Altesse ; c'est la récompense la plus flatteuse qu'un artiste puisse obtenir. La mienne l'est bien davantage; car Votre Altesse daigne me remercier du bonheur que j'ai de servir la souveraine que j'adore, bonheur qui est pour moi d'un prix si estimable, que ne pouvant servir Votre Altesse en choses plus importantes, j'ose me flatter que le titre de son commissionnaire de babioles ne me sera du moins jamais ôté.

Je reconnais encore la bonté de ma divine souveraine dans ce <iu elle me dit au sujet de Jean-Jacques Rousseau, et je reçois bien cette déclaration comme la marque la plus flatteuse de son estime.

Hélas ! il me parait que je n'ai pas besom d'être excité à la

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franchise, moi qui fais depuis onze ans le mauvais métier de juger tout à tort et à travers devant la prinœsse du monde la plus éclairée, moi qui, entraîné par la rapidité d'un travail périodique et toujours à recommencer, suis obligé de me laisser aller dans tous mes jugements à une première impression sans pouvoir Tapprofondir, moi enGn à qui la plume tomberait des mains du moment que Votre Altesse ne voudrait plus m'accorder l'indulgence dont je ne puis me passer. Le suffrage dont Votre Altesse honore les ouvrages de mon ancien ami Jean-Jacques serait un nouveau motif de me rendre circonspect et timide, mais comme la liberté fait le seul mérite de mon travail, je n'en ferais rien. J'ai aussi la présomption de croire que si je pouvais m'expliqner et m'étendre sur ce sujet dans ce cabinet où j'ai été une fois aux pieds de Votre Altesse et où je voudrais toujours être, peut-être on trouverait mes idées beaucoup plus d'accord avec celles de la souveraine que j'adore qu'on avait cru. Car assurément ce n'est pas le talent que je conteste à l'homme le plus éloquent et à la plume la plus séduisante du siècle ; je ne suis pas même étonné de la prodigieuse impression que ces talents ont faite sur le plus grand nombre des personnes les plus éclairées ; car enfin le plus grand nombre lit pour s'amuser, et quelle lecture plus intéressante que celle d'un homme éloquent qui porte ses idées sur tous les grands objets, et qui, lors même qu'il s'égare, sait toujours attacher par la manière dont il sait les présenter I C'est donc sûrement moi qui ai tort quand Rousseau n'est pas de mon goût ; mais c'est que je n'aime qu'un philosophe de bonne foi qui cause avec moi paisiblement, qui m'instruise sans affectation, qui ne gronde pas toujours, parce qu'enfin le gronder ne sert à rien, et, pour tout dire, c'est que je suis trop des amis de Montaigne, de Cicéron et de Voltaire pour m'accommoder d'une autre manière. Il est vrai qu'aussi souvent que je voudrai voir le philosophe en spectacle et sur les tréteaux, je donnerai à Jean-Jacques la préférence ; mais c'est que je n'aime pas les tréteaux longtemps ni pour y être, ni pour y voiries autres.

La subtilité est encore une qualité que je ne puis supporter ni dans le commerce du monde, ni dans les livres, à moins qu'on n'en ait assez pour me la dérober entièrement. Voilà, madame, le croquis de ma profession de foi que je dépose devant l'autel de la bonté et de la sagesse qui s'est faite chair comme le verbe,

et Dous l'avons vue et son image nous est toujours présente. Si ce n'est pas ainsi que dit saint Jean, c'est ainsi que je dis, moi qui n'aspire pas aux honneurs de l'apostolat, mais bien à l'avantage de conserver le nom de pauvre profane.

Je suis bien aise que cette fois-ci les prêtres aient eu tort et que Jean- Jacques soit dans son asile ; mais je suis fâché que sa tranquillité empêche Votre Atesse de voir un des hommes les plus singuliers du siècle. J'ai souvent pensé que, quand toute la terre lui aurait manqué, il aurait trouvé du repos et de la protection à Gotha, et cette idée est consolante pour l'humanité et pour la philosophie. Je désire cependant qu'il ne contente la curiosité de Votre Altesse qu'en voyageant librement et lorsque le cœur lui en dira.

Point de nouvelles de Potsdam depuis le 11 avril.

30 juin 1705.

.... 11 est vrai que la Philosophie de F histoire sent le fagot comme le Portatif,- mais Votre Altesse ne s'amuse-t-elle pas de la bonne foi avec laquelle ce vieil enfant de Ferney croit que rien n'est plus aisé que de persuader aux gens que tout cela ne vient pas de lui ? et le sérieux qu'il met à se cacher, et toutes les lettres qu'il écrit pour donner le change là-dessus, et ce zèle infatigable de l'apostolat, et ce courage, et puis des peurs ! Tout cela est bien plaisant.

5 septembre 1765.

.... 11 est vrai, madame, que David Garrick serait bien digne de paraître devant Votre Altesse sérénissime ; c'est une aimable créature, indépendamment de son talent sublime. Je ne sais si le grand Frédéric fera attention à ce que j'ai eu occasion d'en dire, mais je sais qu'il est bien naturel et bien juste que la route de Berlin conduise d'abord à Gotha, et qu'on rende ses hommages i la princesse la plus accomplie de l'Europe quand on va voir le philosophe et le héros assis sur le trône. Je doute cependant que le grand Frédéric songe jamais à voir le grand Roscius d'An-

gleterre chez lui, et j'ai dans la tète qu'il faut être ou Français ou Italien pour mériter son suOrage.

L'empereur ^ est mort de la mort des justes ; il a fini le songe de la vie en sortant de TOpéra. C'était un prince aimable que je regrette de tout mon cœur. Il avait du moins toutes les qualités d'un particulier, et ces qualités placées au milieu de l'Autriche ne manquaient pas d'influer sur le ton et le caractère de la cour de Vienne. Je désire que l'empereur d'aujourd'hui ne soit pas plus bigot que son père. Je désire que l'Allemagne soit à jamais tranquille et libre. Je désire que la raison et la philosophie approchent et entourent tous les trônes de l'Europe, et ea écartent la superstition et le fanatisme dont le genre humain a tant souffert et depuis tant de siècles. Je désire que tous les souverains apprennent de la souveraine que j'adore le secret de rendre leurs sujets heureux et d'en être véritablement adorés.

14 octobre 1765.

.... Je me flatte aussi que Votre Altesse n'a plus aucune inquiétude à l'heure qu'il est sur la santé de monseigneur le prince héréditaire. Les fièvres catarrhales ont leur cours, et puis sa santé revient, surtout sous la direction d'un Esculqpe aussi sage que M. Suizer. Je crois que nous aurons aussi M. Tronchin avant le commencement de l'hiver en qualité de premier médecin de M. le duc d'Orléans, car notre vieux M. Petit se meurt.

Je vais mander au patriarche, qui souffrira de ce départ de M. Tronchin, qu'il s'y est pris trop tard pour solliciter auprès de Votre Altesse en faveur de la famille Cahis. J'ai touché les bienfaits de Votre Altesse ces jours derniers.

Ce que vous dites, madame, sur la franchise est malheureusement bien vrai, et n'est pas ce qui fait plus d'honneur au genre humain. J'ai toujours bien compiîs comment la franchise ne réussit pas à persuader ses conseils, parce que la passion, un coup d'œil diflérent, cent mille circonstances peuvent s'opposer à ce qu'on souscrive à un avis donné avec franchise; mais je ne comprends pas encore comment on peut savoir mauvais gré et se

1. François I*% époux de Marie-Thérèse et père de Bfarie-Antoiiiette.

blesser d'une vertu si précieuse, et qui emporte toujours une marque d'estime envers celui qui en est l'objet, car on ne se soucie guère d'exercer sa franchise envers des gens qu'on n'estime point. Quant au bon vieux patriarche, vous savez, madame, que c'est un enfant. Il a soixante-douze ans, mais il en aurait cent qu'il serait enfant. Quand on le gronde, il boude; et puis il est fâché d'avoir boudé et puis il ne sait comment faire pour se défâcher. Mais je pardonne volontiers ces petits torts à un honune qui a fait toute sa vie la guerre au fanatisme et à qui la famille Calas doit le peu de justice qu'elle a obtenu.

30 novembre 1765.

Madame,

Ce paquet a été retardé par une indisposition qui m'est survenue et qui m'a mis hors de combat pendant une quinzaine de jours. Au moment où je vais le fermer, je reçois la lettre dont Votre Altesse sérénissime m'a honoré le 23 de ce mois.

J'attends M. Bentink que Votre Altesse a daigné charger d'une lettre pour moi ; je le recevrai avec tout le respect que je dois au porteur de vos ordres, madame, et avec tous les soins que je rendrai toujours à tous ceux qui ont quelque part dans les bontés de Votre Altesse. Ce que je regretterai le plus daas cette occasion , c'est de n'être pas à portée de contribuer efficacement à l'agrément du séjour de Paris.

J'ai un double intérêt à me bien acquitter des ordres dont madame la princesse veut bien m'honorer : le premier est l'envie extrême que j'ai de lui faire ma cour, le second est le désir de me venger de n'avoir pas été employé la première fois. Ainsi je veux que ma tête qui ne voyagera pas dans une saison plus favorable que celle qui a accompagné le philosophe Helvétius, je veux que cette tête eiface toutes les têtes frisées du continent, et je vais travailler en conséquence. Votre Altesse me dira que cette jactance serait moins déplacée après le succès dont je me flatte auprès de madame la princesse. Cela est vrai, mais il faut bien pardonner quelque chose à un homme piqué.

Dans le sublime dictionnaire des marchandes de modes, on appelle considération les petits paniers qui ont succédé aux grands,

et qui soutiennent les robes sans donner aux femmes l'air d*avoir des paniers. Bien ne sera plus facile que de mettre dans la caisse une considération. Depuis le petit opéra-comique dî Imbelle et Gertrude nous avons des bonnets de femmes qu'on appelle des Gertrudes. Je ne puis me dispenser de mettre ici cette petite érudition, pour prouver à madame la princesse que je ne suis pas aussi indigne de sa confiance qu'elle le croit peut-être.

Vous verrez, madame, dans ces feuilles un précis des tracasseries qui ont occasionné le voyage de M. Rousseau. Une de mes premières pensées a été que le désir de Votre Altesse sérénissime de voir cet homme célèbre sera satisfait. Cependant H. Hume a voulu me soutenir hier qu'il allait droit en Angleterre sans passer à Berlin. 11 est actuellement à Strasbourg où il a été reçu à merveille, mais on dit que la cour ne veut point le protéger contre le décret du Parlement et qu'elle ne lui accorde la tolérance qu'autant que le Parlement de Paris laissera dormir ce décret qui a fait tant d'honneur à notre siècle éclairé.

Si M. Bousseau a jamais le bonheur d'arriver à Gotha, je sais bien ce que je ferais à sa place, c'est que je n'en sortirais de ma vie. Votre Altesse ne refuserait pas un asile permanent à un écrivain qui a tant d'attrait pour elle. Vous auriez la gloire, madame, d'avoir recueilli un célèbre infortuné ; il aurait le bonheur de voir tous les jours la vertu et la bonté assises au rang souverain, spectacle bien propre à diminuer son humeur contre le genre humain.

J'ai été dans de grandes inquiétudes sur la santé de Votre Altesse ; je suis un peu rassuré ; mais à deux cents lieues on s'alarme aisément. Je supplie donc le bon apôtre de la souveraine adorée de ne point garder un rigoureux silence; je ne lui demande un signe de vie que deux fois par mois.

Je supplie instanunent Son Altesse sérénissime d'ordonner au bon apôtre de me mander si ma feuille signée n« 19 est arrivée comme les autres. J'ai des raisons pour désirer de savoir ce fait.

25 décembre 1765.

Madame,

J'ai été honoré en huit jours de deux lettres de la souveraine que j'adore. La première m'a été apportée par milord et

M. Bentink ; sa date m'a rappelé une époque où j'ai eu rhonneur de faire ma cour à Votre Altesse sérénissime. II y a trois ans de cela; je n'oublierai de ma vie un bonheur qui a passé comme un songe. J'ai trouvé M. Bentink fort aimable; il m'a parlé avec tant d'intérêt de Votre Altesse, il m'a paru avoir si bien senti le prix du séjour de Gotha, il en a parlé si bien et si sainement que cela aurait suffi pour faire sa fortune dans mon esprit; mais tous ceux à qui je l'ai fait connaître ont rendu justice à son mérite et sont convenus que c'est un des plus aimables Anglais que nous ayons possédés en ce pays-ci. Je ne doute point qu'il ne s'y plaise en peu de temps, et je m'estimerai bien heureux si je puis contribuer à l'agrément de son séjour par moi et par mes amis. La mort de M. le dauphin ^ a ramené tout le monde à Paris et à Versailles; l'hiver ne sera pas bruyant ni dansant, mais la société n'en sera peut-être que plus agréable pour les gens raisonnables. Ce prince est mort avec une grande fermeté et une grande tranquillité d'âme. On fait courir dans le public une exhortation qu'il a faite avant de mourir à M. le duc de Berry *, que le roi vient de nommer dauphin de France. Il faut que je transcrive cette exhortation pour Votre Altesse.

« Mon fils, je vais payer le tribut à l'humanité. Je ne sais si le ciel vous réserve de longs jours. Vous devez faire des vœux pour la conservation de ceux du roi ; mais si la distance d'âge, qui est entre lui et vous, vous met à la portée de lui succéder un jour, souvenez-vous et n'oubliez jamais qu'il n'y a de différence entre vous et vos sujets que l'avantage que la Providence vous donne de contribuer à leur bien et de vous occuper sans cesse de leur bonheur. »

Voilà des principes» madame, qu'on inculque aux princes de la maison de Gotha depuis qu'ils respirent et qu'ils voient pratiquer sous leurs yeux ; ainsi ils n'auront pas besoin de la leçon du prince que la France vient de perdre.

Le paquet de M*"* la princesse venait de partir à l'adresse de ^olre Altesse sérénissime, lorsque j'ai reçu la lettre dont Votre Altesse m'a honoré le 12 de ce mois. Il ne m'a donc pas été pos-

1* Louis, fils de Louis XV, né à Versailles le 4 septembre 1729^ mort à Fon- ^'mebleau le 20 décembre 1765.

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