Depuis roi sous le nom de Louis XVI
hhO OPUSCULES ET LETTRES DE GRIMM.
sible d'y ajouter une Gertrude, et Son Altesse sérénissime n'y trouvera qu'une considération avec la tète frisée. Je fais des vœux pour que cette précieuse tête arrive à bon port et remplisse parfaitement les vues de Son Altesse sérénissime et qu'elle me procure l'honneur d'exécuter les ordres de M™* la princesse, à laquelle je supplie Votre Altesse de me permettre de présenter mon profond respect avec l'instruction cî-jointe que j'ai tâché de commenter et d'expliquer, et par conséquent d'embrouiller peut-être davantage, comme c'est le sort des commentateurs.
M. Rousseau est arrivé ici le 17 en habit arménien ; la cour lui a accordé un passe-port pour se rendre en Angleterre, et le Parlement ne cherchera pas à faire exécuter le décret de prise de corps pendant le peu de temps qu'il sera ici. Il partira dans les premiers jours du mois prochain avec M. Hume. Je doute qu'il soit heureux en Angleterre. Il a toute sa vie tourné le dos au bonheur. Je ne le blâme pas de n'avoir pas été à Berlin ; il n'y aurait pas été bien ; mais je le plains de n'avoir pas été à Gotba ; peutêtre aurait-il senti le bonheur d'y vivre, et qu'il se serait enfin écrié : Portum inverti l Je reconnais l'âme de ma souvemne dans les offres généreuses qu'elle lui a faites. Que je le plains ne n'en avoir pas profité! Je parierais ma tête qu'il ne sera pas heureux en Angleterre.
M. Hume s'est chargé de Ty conduire, et puis il nous reviendra le printemps prochain pour vivre ici en particulier, après avoir été attaché à l'ambassade. Je crois qu'il passera la plus gi^ande partie de sa vie en France, où il a reçu l'accueil le plus distingué. C'est un bien bon et digne homme. Sa conversation n'est pas brillante ni fort légère ; il ne cause pas beaucoup de suiie, mais il dit son mot, et Ton voit qu'il entend avec finesse. Il a d'ailleurs de la sérénité. Le commerce des femmes lui a été plus agréable que celui des hommes; mais aussi toutes les jolies femmes se le sont arraché ici, et en vérité c'est une chose incompréhensible, et qu'on n'aurait jamais pu prévoir. Les Anglais m'ont souvent paru étonnés de cette fantaisie ; on a voulu faire voir sans doute que ce n'est plus à la philosophie, mais aux philosophes français qu'on en veut, car on ne peut pas dire que M. Hume ait écrit moins librement qu'eux. Quant aux Anglais, ils se fâchent quand nous leur disons que M. Hume est un des premiers hommes de leur nation, premièrement parce qu'il est
Écossais 9 et puis ils prétendent qu'ils ont beaucoup mieux que cela. Ils font par exemple grand cas d'un M. Walpole, fils du célèbre ministre, que nous possédons ici, mais qui est presque toujours tourmenté par la goutte, et par conséquent peu répandu. Ils disent encore que M. Hume écrit mal et platement, et que son compatriote Robertson a bien un autre style.
Je supplie Votre Altesse sérénissime de croire que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher à avoir ces lettres sur les miracles * et à en faire hommage à Votre Altesse. J'y réussirai peutêtre avec le temps. Les occasions sont difficiles et rares. Lorsqu'on tente de faire venir ces brochures par la poste, le paquet est souvent arrêté et supprimé, et les bonnes gens ont perdu beaucoup de chiffons de cette manière qui auraient pu leur servir à faire leur cour à Votre Altesse et à prouver leur zèle ; mais ce zèle ne se ralentira que lorsqu'ils auront réussi.
Que j'aime les détails, madame, que vous daignez me donner de la vie du saint et grand apôtre de Votre Altesse ! Je lui pardonne son silence puisque son temps est si bien employé. Sous les yeux de Votre Altesse il est impossible de respirer sans se sentir gagné par cette douce activité qui porte le bonheur et le bien-être dans l'âme des autres. Que j'envie les occupations du saint homme!
M. Bentink m'a parfaitement rassuré sur la santé de Votre Altesse ; je supplie donc le sage Esculape de Gotha de ne pas détruire ma tranquillité. Je m'en suis rapporté au récit de M. Bentink avec d'autant plus de sécurité qu'il ignore sans doute à quel point ce récit était intéressant pour moi, et qu'il ne m'aurait pas caché les fâcheux détails; heureusement il ne m'en a dit que de satisfaisants.
20 janvier 1766.
Madame,
J'ai enfin attrapé un exemplaire de la dispute sur les miracles, i'ai l'honneur d'en envoyer ici le commencement à Votre Altesse sérénissime sous cachet volant à l'adresse du roi de Prusse. Je
J. n 8'agrit des lettres de Voltaire publiées d'abord séparément, puis collectivement (Neuchàtel, 1765, in-S**), et réimprimées dans les diverses éditions de ses «uvres sous le titre de Questioru sur les miracles.
pense que ce monarque ne sera pas fâché de s'édifier par cette lecture si vous daignez, madame , lui en faire part; mais cela dépendra absolument de Votre Altesse et de son bon plaisir* Si vous aimez mieux garder ces feuilles, il me suffira, madame, d'en être informé ; alors le premier exemplaire sera pour le roi de Prusse ou pour Votre Altesse suivant le sort qu'aura eu celui-ci. Je suis bien fâché que ces feuillets soient si rares, et le patriarche, qui rend ses hommages à Votre Altesse au sujet de la nouvelle année, aurait bien dû ajouter à sa lettre les lettres de M. Covelle et compagnie.
Je ne m'applaudis pas encore de mes succès auprès de M"** la princesse ; il faut que je sache auparavant le succès de cette tète lorsqu'elle aura subi un rigoureux examen. Je suis bien fâché de n'avoir pas reçu un peu plus tard les ordres de M"' la princesse. Il vient de paraître un livre qui m'aurait dispensé sans doute d'envoyer ma tète. Ce précieux livi-e, intitulé VArt de la coiffure des dames françaises, contient vingt-huit coiffures différentes avec autant de tètes gravées et enluminées qui les représentent au mieux ^ On m'assure que ce livre est très-difficile à avoir, mais je ferai l'impossible, et je le payerai au poids de l'or pour le procurer à M""* la princesse. L'exemplaire que j'ai vu est destiné par l'auteur à l'impératrice de Russie. J'y ai vu avec un secret mouvement de vanité que ma tète frisée est représentée par la sixième figure du livre, et regardée par son illustre auteur comme une des tètes les mieux coiffées et du meilleur goût.
Les protégés de Votre Altesse sérénissime réussissent au mieux et se trouvent déjà répandus dans la meilleure compagnie de Paris. M. Bentink se rappelle avec un grand plaisir le séjour de Gotha. 11 prétend que s'il y était resté encore huit jours, il se serait regardé comme attaché à Votre Altesse sérénissime depuis vingt ans. Vous jugez, madame, que ces sentiments ne lui nuisent pas dans mon esprit.
Mon travail a un peu souffert par mes indispositions et j'en suis un peu écrasé dans ce moment. Je m'en remets à la bonté
L Livre d'estampes de Vart de la coiffure des dames françaises, gravées sur les dessins originaux d'après mes accommodages, avec le traité en abrégé d'entretenir et conserver les cheveux naturels, par le sieur Legros, coiffeur des dames. A Paris, aux Quinze- ViagU, 1765, petit in-i"^, six plans, et vingt-huit tètes gravécH. le tout non signé. Voir tome VI, p. 47i, et tome IX, p. 2L
et à l'indulgence de Votre Altesse, et je ne prendrai que le temps indispensable pour réparer cette brèche. SouOrez aussi, madame, que je vous confie votre santé comme le plus précieux de mes biens, et que je supplie Votre Altesse d'en prendre les soins les plus suivis. J'ai la ferme confiance qu'elle se raffermira au retour de la belle saison, de manière à ne nous laisser plus aucune inquiétude. Vous êtes faite, madame, pour porter le calme et la joie dans tous les cœurs, et non pas les soucis ni le noir chagrin.
M. Tronchin est nonmié premier médecin de M. le duc d'Orléans. II sera ici à la fin du mois.
Je viens, madame, de montrée le beau livre de la Coiffure des dames françaises à quelques femmes de ma connaissance. Elles ont trouvé toutes ces coiffures qu'on y propose pour modèle de très-mauvais goût et d'aucun usage; elles prétendent que c'est un excellent livre quand on veut se coiffer comme les filles qui courent les rues. Elles ont voulu m'arracher les yeux quand je leur ai soutenu que la tête frisée était dans ce livre; car c'est elles qui me l'ont fait fiîser et an-anger, et elles prétendent avoir le goût le plus sûr et le plus noble. Je suis un peu humilié de tout l'étalage que j'ai fait de ce livre à M"« la princesse, et je supplie Votre Altesse sérénissime de m' accorder l'indulgence nécessaire pour que la confusion' que j'éprouve ne tourne pas à mon entière ruine dans l'esprit de M™* la princesse. J'enverrai cependant ce mauvais livre si elle me l'ordonne.
XXÏÏ.
Janvier 1766.
Madame ,
A l'instant où je ferme ce paquet, je reçois la lettre dont Votre Altesse sérénissime m'a honoré le 10 de ce mois. La lettre de crédit de mille livres établie chez MM. Tourton et Baur l'a précédée de plusieurs jours. J'ai mille grâces à rendre à Votre Altesse de cet arrangement qui me sera très-commode, et dont je vais user dès à présent. Les deux notes ci-jointes montent ensemble à 387 1. 6 s. que j'irai toucher un de ces jours chez MM. Tourton et Baur sur ma lettre de crédit, au moyen de quoi les articles de ces deux notes se trouveront liquidés.
Votre Altesse verra qu'un de ces articles sont les dix volumes
hhh OPUSCULE ET LETTRES DE GRIMM.
de YEnq/clopédie absolument achevée qui viennent de partir à l'adresse ordinaire. Il ne se trouve pas encore un seul exemplaire de ces dix volumes dans le public de Paris. Je n'ai même pu voir celui qu*on a expédié à Votre Altesse sérénissime ; on m'a simplement promis qu'il serait exact et complet. Ainsi Votre Altesse en jouira vraisemblablement longtemps avant qu'il soit connu à Paris ; et comme on ne peut prévoir ce qui peut être ordonné à l'égard de ce livre en France, je me suis dépêché de le faire expédier à Votre Altesse dès que j'ai su qu'il y avait possibilité. Il me reste encore deux souscriptions de Gotha pour le même ouvrage entre les mains, sur lesquels je vais prendre les ordres du grand et bon apôtre à la maladie duquel je prends le plus vif et le plus tendre intérêt.
J'ai aussi été indisposé à deux reprises différentes, assez pour être obligé de discontinuer mes occupations ; et je n'ai cependant jamais moins eu le temps d'être malade que cet hiver. J'ose me flatter, madame, et je prends la plus ferme confiance, que comme notre gloire et notre ambition consistent à imiter de loin vos vertus. Votre Altesse voudra bien aussi nous donner l'exemple d'une santé aflfeimie et inaltérable. C'est le but de tous nos vœux, ce doit être celui de tous vos soins. Vous ne pouvez ignorer, madame, à quel point vos joui*s sont précieux, et le plus grand de tous vos bienfaits envers nous est celui de travailler à leur conservation.
Je plains M. Rousseau de n'avoir pas connu le bonheur qui l'attendait à Gotha. Tous ceux qui connaissent l'Angleterre prétendent qu'il n'y sera point heureux, parce que dans une nation toujours occupée de ses affaires et de sa législation, le métier de faiseur de livres surtout en langue étrangère n'est pas aussi brillant qu'en France où tout ce qui occupe et charme l'oisiveté générale est reçu avec transport. D'ailleurs on n'est pas à Londres au courant de Paris comme en Allemagne et en Suisse, et c'est une grande privation pour ceux qui ne vivent que de fumée et de gloire. Quoi qu'il en soit, M. Rousseau a pris la route de Londres le h de ce mois ; ses protecteurs qui avaient accordé le passe-port n'ont pas été contents du bruit qu'a fait son séjour ici. On lui a reproché l'indiscrétion de s'être promené tous les jours à une certaine heure sur le boulevard en habit arménien et d'avoir eu l'air de braver le décret de prise de corps; aussi
lui a-t-on fait dire de partir, sans quoi il serait arrêté. Je conviens quil n'aurait pas vu tant de monde à Gotha qu'à Paris; mais aussi il n'aurait pas été exposé à ces désagréments.
La Gazette de France a publiquement désavoué le discours de H. le dauphin à son fils qui a passé pour authentique pendant quelques jours. Elle lui en a substitué un autre qui ne vaut pas celui que j'ai eu Thonneur d'envoyer à Votre Altesse.
La négociation du père de L. est absolument tombée ^ Il me semble que son ami à qui il a rendu visite l'année dernière a changé du blanc au noir dans le courant de cette négociation et ne s'est plus absolument soucié de la terminer. Si Votre Altesse pouvait lui faire entendre raison sans se compromettre et sans compromettre ceux en faveur desquels elle daignerait faire cette démarche, je pense que nous en serions fort aises ; mais nous sommes fiers, et après nous être prêtés à tout avec beaucoup d'envie de finir, et avoir été rejetés, nous ne voulons plus faire aucune démarche, et nous avons raison.
Votre Altesse sérénisiisime me parle de l'argent de mes décomptes ; il y a déjà près d'un mois que je ne l'ai touché. Si Votre Altesse juge à propos de me faire établir un crédit, je voudrais bien que ce fût par le canal de MM. d'Olenschlager de Francfort auprès de MM. Tourton et Baur ici. M. Baur est de mes amis, et nous arrangeons nos petites affaires sans embarras et sans perte de temps pour moi. Je ne me servirai de ce crédit que dans le cas des commissions et pour n'être point obligé de tenir note des déboursés. Parmi ces commissions, je ne compte pas celles de diamants qui seraient trop considérables et pour lesquelles Votre Altesse est en usage de faire payer M. Bretet directement après l'arrivée des pièces.
Je viens de recevoir une lettre de Russie qui me fait un sensible plaisir. J'en aurai encore un très-grand d'en parler à Votre Altesse sérénissime en fermant cette lettre et avant d'en avoir parlé à qui que ce soit. L'impératrice a reçu mon travail jusqu'à présent avec beaucoup de bonté. Mon ami Diderot était dans le cas de vendre sa bibliothèque ; l'éducation de sa fille rendait ce sacrifice nécessaire. 11 m'a passé par la tête de l'offrix* à l'impératrice de Russie. Sa Majesté impériale me fait répondre qu'elle