‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 35 sur 354 · Voir tome XO, p · texte numérisé non relu

Voir tome XO, p

S. Ce poâme célèbre a été pubUé pour la première fois en 1837, d'après le mannicrit de la bibUoUièque bodléienne d*Ozford.

aux accents de laquelle on prétend que nos ancêtres marchaient aux combats et souvent à la victoire.

— Le Paria, drame en un acte, mêlé d'ariettes, ainsi que la Chaumière indienne^ également en un acte, ont été représentés pour la première fois sur le théâtre de la rue Feydeau le lundi 8 octobre. Les paroles sont de M. Demoustier, auteur du Conciliateur^ d'Alceste à la campagne, etc. ; la musique de ï. Gaveaux, acteur distingué de ce théâtre.

Le titre de ces deux pièces indique tout à la fois l'ouvrage qui en a fourni le fond et la manière dont l'auteur a cru pouvoir assujettir aux règles de la vraisemblance dramatique deux actions entre lesquelles durent s'écouler au moins deux ou trois années. Le récit que M. Bernardin de Saint-Pierre fait faire à son Paria, M. Demoustier l'a mis en action dans le premier de ces drames, en oubliant peut-être que ce récit doit une grande partie de l'intérêt qu'il inspire aux tableaux touchants qui le précèdent.

* Le SI octobre on a donné sur le théâtre de la rue Feydeau la première représentation de F Enlèvement des Sabines^ opéra en deux actes et en vaudevilles, par M. Picard, auteur des Visitandineis. Le projet proposé par feu Vadé de mettre en vaudevilles l'histoire romaine paraît se réaliser. Voici la marche assez plaisante imaginée par le poète pour amener une action comique et des couplets que la situation des personnages rend souvent plus piquants que le trait qu'ils présentent.

Le théâtre représente d'un côté la ville naissante de Rome bâtie sur la colline Quirinale, de l'auti'e côté et dans le fond la >ille des Sabins. Les Romains célèbrent la fête de Bacchus et font participer à ses largesses quelques Sabins qui y assistent. Ces derniers envient le sort des Romains qui possèdent de riches coteaux chargés de vignes. Ceux-ci gémissent à leur tour d'être privés de femmes ; la gloire future des Romains et le bonheur présent de ses fondateurs souffrent de cette privation. Romulus propose à Tatius, roi des Sabins, l'alliance des deux peuples.

Tatius s'y refuse malgré l'avis de Pompilius, son ministre, qui lui conseille d'échanger les femmes dont abondent les Sabins contre du vin qu'ils aiment beaucoup et dont manquent ses sujets. Pompilius persiste sur cet échange, et pour gage du traité, ce bon ministre offre sa vieille femme en don patriotique. Tatius rejette l'avis de Pompilius, mais il consent à assister avec ses sujets aux jeux que vont célébrer leurs voisins. Il s'éloigne. Romulus, rappelant aux Romains leur premier métier, leur propose d'enlever les filles sabines que leurs pères amèneront aux jeux. Cette proposition est décrétée. Ils se retirent et laissent seuls Tallus, jeune berger romain, amoureux de Cussie, fille de Tatius. Cette princesse parait avec sa confidente qui aime Romulus. A l'imTaisemblance de ce double amour se joint encore le défaut d'intérêt dans l'action du drame.

Le second acte représente un amphithéâtre destiné aux spectateurs des jeux. La statue de Mars est au milieu, les Romains l'invoquent pour le succès de leur expédition. Les Sabins, leure femmes, leurs filles paraissent. On leur offre du vin ; tous, à l'exception des filles, boivent à longs traits, et bientôt les mères et les époux s'endorment sur l'amphithéâtre où ils sont montés avec beaucoup de peine. Les Romains prennent ce moment pour enlever toutes les jeunes filles ; ils ne laissent que les vieilles femmes. Cependant les Sabins se réveillent, et s' apercevant du tour qu'on leur a joué, ils courent aux armes. Les Romains s'avancent et vont fondre sur eux, lorsque les Sabines se jettent entre les combattants. Enfin les Sabins adoptent la proposition de Pompilius, ils échangent leurs filles contre des outres de vin ; et réunis par les deux premiers besoins, par les deux premiers charmes de la vie, les Romains et les Sabins consentent à ne faire désormais qu'un même peuple.

Ce cadre, dont l'idée est originale, a fourni à M. Picai-d plusieurs couplets agréables, mais dont le comique cependant tient moins au trait qu'à la situation, au choix des airs adaptés aux paroles avec une intelligence rare. Entre autres couplets, on a demandé celui-ci, chanté avec infiniment de finesse par M. Juliet. Le bon Pompilius se flatte que sa femme, vieille, laide et acariâtre, a été enlevée comme les autres ; en conséquence il boit tant qu'il peut, il chante très-gaiement surl'ah' : Regards vifs et joli maintien:

Giell j'aperçois encore du vin,

Je De puis m'empécher d'en prendre,

Je veux un peu me mettre en train

Pour savoir si j'ai le vin tendre.

Je ne vois plus ma femme : eh I mais,

De la liqueur enchanteresse

C'est sans doute un des bons effets;

Or pour ne la revoir jamais.

Conservons toujours {bis) notre ivresse {bis),

— * Le 7 novembre, on a donné sur le théâtre du Vaudeville la première représentation de Gilles dupéy parade en un acte, en vaudevilles, de M. Demautort, auteur du Petit Sacristain.

Gilles aime Marine, filleule de M. Pancrace, Marine aime Arlequin et en est aimée ; mais Arlequin est pauvre, Gilles est riche, et c'est lui que M. Pancrace destine à sa filleule. Arlequin, par des moyens aussi malmenés que peu ingénieux, s'empare de tous les présents que Gilles destine à Marine et les lui fait agréer en son propre nom. Gilles a reçu un soufllet dans un bal où il a conduit Marine; son adversaire Ta forcé d'accepter un rendezvous. Il engage Arlequin à prendre sa place en revêtant ses habits. Celui-ci, au lieu d'aller se battre pour Gilles, comme il l'a promis, profite de ce déguisement pour le perdre dans l'esprit de M. Pancrace ; il se cache dans sa maison, feint d'assonmier de coups Gilles dont il contrefait la voix, et le force à demander pardon à M. Pancrace du mauvais propos qu'il est censé avoir tenu sur son compte ; enfin il achève de tromper le pan-ain en paraissant à la fenêtre tantôt en habit d'Arlequin, tantôt en habit de Gilles. C'est ainsi qu'il parvient à faire chasser son rival de la maison de M. Pancrace et à obtenir la main de Marine.

Cette parade, dont la marche est ralentie par des entrées et des sorties trop fréquentes et mal préparées, dont le dialogue est chargé de calembours et le comique dénué de sel, méritait d'être relégué aux tréteaux des boulevards. L'auteur a cependant mis de l'esprit dans quelques couplets. On a distingué celui que chante Marine en attachant à son côté le nœud de rubans qu'Arlequin lui a donné.

Joli nœud, ruban que j'admire, 0 toi qui viens de mon amant.

En secret, hélas! je soupire

Après un nœud bien plus charmant.. .

Pour éviter le doux reproche D'oublier ce gage flatteur, De mon amant je le rapproche En le plaçant près de mon cœur.

Quoique la pensée ne soit pas neuve, on n'a pas moins applaudi le couplet chanté par Arlequin en apercevant son aubergiste à qui il doit de l'argent et qui le poursuit sans cesse.

Ce n'est que peines sans nombre Pour un malheureux qui doit ; Son créancier est son ombre, A chaque pas il le voit.

Ici bas, chose certaine, Le diable pour effrayer.

Quand 11 prend figure humaine.

Prend celle d'un créancier.

— * Mon agonie de trente-huit heures^ ou Récit de ce qui m* est arrivé^ de ce que f ai vu et entendu pendant ma détention dans Vabbaye Saint-Germain depuis le 22 août jusqu'au 4 septembre. Par Jourgniac de Saint-Méard, ci-devant capitaine commandant des chasseurs du régiment d'infanterie du roi ; avec cette épigraphe :

J'entends encor leurs cris, leurs lamentables cris.

(Voltaire, Mérope.)

Tel est le titre d'une petite brochure dont huit éditions ont été épuisées en moins de deux mois. Cette brochure, de 61 pages in-8**, est un monument qui servira à l'histoire de ces jours de crime et d'horreur dont aucun peuple, dont aucune révolution n'ont jamais offert d'exemple. Il a fallu presque autant de courage à l'auteur de ce terrible récit pour le publier qu'il en a manifesté devant des bourreaux transformés en juges dans ces jours dont l'horrible mémoire ne s'effacera jamais. En vain M. de Saint-Méard présente-t-il le récit des massacres dont il a été témoin et de ceux auxquels il a échappé par une sorte de miracle, comme un hommage qu'il rend à la justice du peuple ; ce récit, dont chaque ligne fait frémir d'horreur et trembler d'épouvante, déposera éternellement contre les monstres qui ont provoqué ces

massacres, eontre ceux qui les ont exécutés et contre les lâches qui les ont soufferts. Moins de deux cents scélérats ont égorgé pendant quatre jours plus de deux mille victimes que l'on avait amoncelées dans cinq ou six prisons différentes pour les livrer sans armes, sans défense aux tigres égarés à qui on avait eu l'art de donner la soif de leur sang, et pendant quatre jours ils s'y sont baignés sans qu'aucune autorité, sans qu'aucune force publique ait essayé de s'opposer à cette longue succession de meurtres. Mais ce que Ton aura bien plus de peine à croire, ce dont M. de Saiot-Méard ne parle pas parce que la prison dans laquelle il était renfermé n'offrait pas cet horrible scandale, des magistrats du peuple, des membres de la Commune présidèrent dans d'autres prisons à ces exécrables jugements, et ces monstres, plus coupables mille fois que les bourreaux qu'ils mettaient en action, ont consacré par leur présence, par leurs décisions sanguinaires, des forfaits dont le récit de M. de Saint-Méard offrira un tableau que la prudence, que la conservation d'une vie qu'il ne doit qu'à une espèce de miracle l'ont encore forcé d'adoucir.

* Le lundi 12 novembre, on a donné sur le théâtre de la République, ci-devant des Variétés, la première représentation du Patriote du iO Août, comédie en deux actes et en vers de H. Hyacinthe Dorvo, jeune homme de vingt-deux ans. Il est, ditron, auteur d'une comédie de caractère, reçue au Théâtre de la Nation, mais qu'on n'a pas encore jouée.

Le ci-devant marquis de Pontusé avait promis sa fille à Clairval, jeune homme qu'elle aime, et protégé par le père du marquis, ardent jacobin. M. de Pontusé espère que la contre-révolution aura lieu le lendemain ; en conséquence, il ordonne à Picard, son vieux portier, de fermer désormais sa porté à son frère et au jeune Clairval. Picard, zélé patriote, refuse d'exécuter les ordres de son mattre, et se permet de lui faire des observations

qui sont fort mal accueillies. Oflensé de ce que Pontusé le traite de valet, Picard, imbu des nouveaux principes d'égalité, lui demande son congé et se retire en lui disant :

Notre position, monsieur, n'est pas pareille.

Les titres glorieux de baron, de marquis,

Titres par vous, monsieur, bien justement acquis.

En dépit du décret qui veut qu'on les oublie.

Vous chatouillent sitôt qu'on vous en qualifie.

Nous, c'est bien différent; ceux que vous nous donniez.

Nous sommes tous d'accord que vous les supprimiez;

Vous nous les accordez sans un droit légitime.

Eux, les vôtres, tous sont de l'ancien régime.

Ainsi valet, marquis, comte, esclave, baron,

Sont des mots qui chez nous ne sont plus de saison.

Le frère paraît. M. de Pontusé lui déclare qu'il rompt le mariage de sa fille avecClairval, qu'il ne veut plus voir, et qu'il sera forcé de cesser de le voir lui-même, s'il ne renonce pas à ses opinions révolutionnaires. Il ne lui dissimule point que la cour a tramé un complot contre les Jacobins, et que ce complot doit éclater cette nuit même... On sonne le tocsin, on bat la générale. M. de Pontusé avait promis de se rendre au château des Tuileries pour y défendre le roi, mais il préfère attendre chez lui le résultat de l'entreprise. Son frère le quitte pour aller se mettre à la tête de son bataillon.

Le second acte se passe le matin de la fameuse journée du 10 août. Le commencement de cet acte n'offre qu'une longue convei'sation politique entre M. de Pontusé, son médecin et son avocat, aussi aristocrates que lui, et qui le sont même plus franchement. Cependant le canon se fait entendre, et nos trois contrerévolutionnaires pâlissent tous en se flattant d'un heureux dénoûment; mais Picard vient leur annoncer la déroute des royalistes et le triomphe des patriotes. M. de Pontusé change alors de langage, il embrasse son frère, Picard, puis, se tournant vers ses deux amis, il leur déclare tout haut qu'il était patriote de cœur et d'esprit, et que ce grand jour fait triompher enfin la cause qu'il a toujours défendue en secret. Après avoir congédié son avocat et son médecin, il se hâte de briller ses journaux chéris : le Petit Gauthier^ le Modérateur^ la Gazette de PariSy les Acte$ des Apôtres, etc., et ne conserve que le Moniteur et

Gonas^ qu'il trouvait détestables quelques heures auparavant. Le gendre aristocrate qu'il avait choisi accourt en habit de perruquier, déguisement à l'aide duquel il s'est sauvé du château. M. de Pontusé le renvoie et donne sa fille à Clairval qui revient avec son frère de l'expédition des Tuileries.

La marche de cette pièce de circonstance est lente et sans intérêt ; le dialogue, écrit avec une sorte de facilité et semé de plaisanteries à l'ordre du jour, n'a pu sauver aux meilleurs patriotes l'ennui qu'ils ont éprouvé à la représentation. La métamorphose subite de l'aristocrate Pontusé en démocrate enragé a seule offert une intention comique, et l'image très-fidèle de la transfiguration politique que l'événement mémorable du 10 août a opérée à Paris.

— * On a donné le 6 décembre, sur le Théâtre-Italien, la première représentation de Jean et Geneviève^ opéra-comique en un acte. Les paroles sont de M. de Favières, l'auteur de Paul et Virginiey des Espiègleries de garnison^ etc. ; la musique est de M. Solier, l'un des meilleurs acteurs et le chanteur le plus agréable de ce théâtre.

M. Dupré tient l'auberge de la Bonne foi sur la route de Paris à Lyon ; il prend le thé dans sa salle avec son ami Léonard, espèce de misanthrope qui, trompé tour à tour par les hommes et par les femmes, ne croit plus à la vertu. En attendant l'arrivée de la diligence de Lyon, Dupré s'occupe à régler ses comptes avec Jeannette, jeune Savoisienne qui sert chez lui. M"* Dupré appelle son mari. Jeannette, restée seule, accueille une pauvre femme portant sur son dos un enfant dans son berceau et une vielle devant elle. Au costume, au langage de cette voyageuse, Jeannette la reconnaît bientôt pour sa compatriote ; elle la fait asseoir, essuie la sueur de son front, lui offre sa chambre au lieu du grenier où elle demandait un gîte, et va lui chercher un verre de vin. Geneviève (c'est le nom de cette bonne mère) se délasse en considérant l'enfant qui dort dans sa barcelonnette, et pensant à celui qu'elle va voir à Paris et qui est âgé dé quinze ans. Elle raconte à M™' Dupré sa petite histoire ; elle a perdu son mari, il est mort en Savoie à son retour de Paris. Son fils Jean, que son père y avait mené à l'âge de cinq ans, lui a envoyé cinq louis, fruit de son travail et de ses épargnes. Elle a voulu le voir ; ni la longueur du chemin, ni la fatigue de la route à pied, ni le

fardeau d'un enfant en bas-âge, rien n*a pu balancer dans son cœur le désir d'embrasser son fils absent. Vivement émue de la tendresse maternelle de Geneviève, la sensible M"® Dupré la mène coucher dans sa propre chambre. On voit alors entrer dans l'auberge un jeune garçon portant sur ses épaules une petite balle de marchandises, et retournant en Savoie, sa patrie ; il demande un morceau de fromage et un demi-septier de vin. En attendant qu'on lui serve ce repas frugal, il écoute M. Dupré qui lit à Léonard l'histoire d'un jeune Savoisien qui, ayant trouvé dans la rue Vivienne un portefeuille rempli d'assignats et de lettres de change, le rendit au banquier qui l'avait perdu et qui lui donna cent louis de récompense. Jean ne se fait pas connaître pour l'auteur de cet acte de probité. Il apprend qu'une pauvre voyageuse est logée dans cette auberge, il veut lui donner à dîner. Il a paru peu convenable que ce jeune garçon, qui s'est annoncé d'abord pour être fort sobre et fort économe, ordonnât un repas splendide pour régaler une inconnue. Quoi qu'il en soit, ce dîner amène la reconnaissance la plus tendre, Geneviève est la mère de Jean. Pour la reconduire commodément, il veut acheter le cabriolet de M. Dupré, aux yeux duquel il déploie une bouree pleine de louis. Le misanthrope Léonard, surpris de lui voir tant d'or, suspecte sa probité, il ose même l'accuser d'avoir volé cette somme. Jean se hâte de détruire ces soupçons et de rassurer sa mère, en présentant à M. Dupré le certificat honorable du négociant à qui il a rendu le portefeuille et qui l'a si généreusement récompensé. Geneviève saute au cou de son vertueux fils qu'elle arrose de ses larmes. Léonard, qui ne voulait plus croire à la vertu, serre Jean dans ses bras, et veut le conduire lui-même en Savoie avec sa mère et son petit frère dans sa voiture. Des couplets analogues à la réunion de ce pays à la France terminent cette jolie nouveauté qui a complètement réussi.

La musique de M. Solier n'a rendu ni l'originalité ni la naïveté du dialogue de cet opéra, et c'est plus l'excellent chanteur que le compositeur que le public a voulu récompenser par ses applaudissements répétés.

— * Le 20 décembre, on a donné sur le théâtre du Vaudeville la première et dernière représentation d^ Albert ^ ou la République de Lucques^ opéra-vaudeville en trois actes de MM. Barré, Desfontaines et Radet.

C'est le conte charmant de Voltaire intitulé T Éducation d!un prince qui a fourni le sujet de ce nouvel opéra ; les auteurs Font suivi fidèlement jusqu'au troisième acte, où ils s'en sont trop écartés. Des longueurs dans la marche, des événements peu ou mal préparés, un ton héroïque qui contraste trop avec le ton comique et gai qui seul convient au vaudeville, tous ces défauts ont nui au succès de cet ouvrage que les auteurs ont retiré du théâtre.

H. de Voltaire avait traité le même sujet sous le titre du Baron d'Otrante, et c'est peut-être à cette bagatelle que la France a du Grétry. Il était à Genève où il enseignait h musique. L'auteur de Zaire devina le ti^lent de ce jeune homme, il Taccueillit, rengagea à se rendre à Paris, et promit de lui faire un opéracomique. Il lui envoya le Baron dOtrante, mais sous la condition expresse de le présenter aux comédiens sous le nom d'un jeune homme de province. Le sénat lyri-comique en écouta la lecture et refusa de le recevoir, en avouant cependant que le jeune auteur n'était pas dépourvu de talent, et que s'il voulait se rendre à Paris, on lui indiquerait les changements à l'aide desquels son ouvrage pourrait être reçu ; M. de Voltaire ne jugea pas à propos de se déplacer pour venir prendre des leçons de )IM. les comédiens et obtenir d'eux la gloire d'un succès à l'Opéra-Comique.

La lecture du Baron d'Oirante^ imprimé dans les œuvres de M. de Voltaire, permet de penser que l'auteur de tant de chefsd'œuvre tragiques connaissait peu la contexture et la coupe de vers favorables au genre lyrique; mais l'histoire des beaux-arts n'oubliera point que c'est lui qui, le premier, servit, et fit connaître le talent de deux de nos plus grands compositeurs : c'est pour Rameau qu'il fit Samsony et le Baron dOtrante pour Grétry. Ces deux ouvrages n'ont point été représentés. Il est à désirer qu'un grand musicien s'empare de Samson, poème rempli de beautés lyriques, et qui ne fut pas joué parce que les archevêques de Paris s'y opposèrent constamment. Nous espérons que bt très-grande liberté dont jouissent nos théâtres nous procurera enlin ce plaisir.

— * Correspondance originale des émigrés ou les émigrés pdntspar eux-mêmes.

Cette correspondance, déposée aux archives de la Convention

nationale, a été trouvée par Tavant-garde du général Kellermann à Longwy et à Verdun dans le portefeuille de Monsieur et dans celui de M. Ostome, secrétaire de M. de Galonné. On y a joint des lettres curieuses et des papiei's saisis en Savoie sur les émigrés. Elle forme un gros volume, imprimé avec un certificat du Comité de sûreté de la Convention qui en garantit l'authenticité.

Il paraîtrait presque inconcevable qu'on pût recueillir cette foule de lettres si l'on ne savait pas que les Français, après la retraite des Prussiens de Verdun et de Longwy, en ont saisi un grand nombre adressées aux émigrés dans ces deux villes, et que beaucoup d'autres ont été interceptées lors de l'invasion dans la Belgique et la Savoie. Ces lettres offrent en général une correspondance assez insignifiante entre les émigrés réunis en divers corps ou disséminés en Allemagne; elles sont presque toutes adressées à ceux qui suivaient l'armée du roi de Prusse, et retracent les grandes espérances qu'ils avaient fondées sur l'entrée de Sa Majesté prussienne en France. On y voit nos chevaliers se disant armés seulement pour Dieu et le roi ^ mais plus occupés en effet de leur intérêt personnel, se partager en idée les gouvernements des provinces, les commandements des places et tous les emplois supérieurs. Les événements ayant détruit ces douces illusions, ils exhalent leur désespoir en termes très irrespectueux contre les souverains et les généraux qui les protégeaient.

Les éditeurs de cette correspondance l'ont divisée par ordre de matières. Le chapitre des Lettres (Tamour en contient plusieurs adressées à nos paladins français dans lesquelles leurs dames s'expriment souvent d'une manière peu gazée, a Ménage bien ta santé, écrit-on au comte de Jarnac, ménage bien ta santé et pense que tu dois partager mon lit et trouver une femme bien tendre, bien complaisante, bien obéissante... En attendant, contentons-nous de l'illusion. Mille et mille baisers au plus aimé des poulets. Il faut te ménager; si ta tête prenait feu trop tôt, tu m'entends : tout pour moi, rien pour ton oreiller, etc. »

Les lettres contenues dans l'article Dévotion sont écrites à des évêques, à des abbés par de vieilles femmes et par des prêtres, qui déplorent avec amertume le dépouillement de la maison du Seigneur et de ses serviteurs.

On lit dans ce recueil une lettre très-tendre de M"' la comtesse Pinto à M. de Bischoffwerder, ministre du roi de Prusse.

Il nous paraîtra toujours fort étrange qu'elle ait été trouvée dans des bagages, mais vraie ou supposée, elle est un modèle d'honnêteté et de sensibilité ; elle honore également le cœur et le talent de œlle à qui on Tatlribue. Une autre lettre que nous croyons plus apocryphe encore est celle que S. M. la reine de Prusse écrit au gouverneur du pnnce Louis. Elle s*y plaint de la conduite de son fils avant son départ de Berlin, et manifeste ses inquiétudes sur les dangers qu'il peut courir à Paris. Cette collection contient enfin plusieurs pièces publiées par les princes français fugitifs, déjà connues, et la correspondance de M. de Galonné en qualité de ministre du roi dans la partie de nos frontières envahie par les armées étrangères.

Ces lettres de nos émigrés n'apprennent rien de ce que la curiosité du public espérait d'y trouver; il paraît que ceux qui les ont écrites n'étaient pas du secret. Les sentiments de vengeance qu'ils y expriment souvent ne serviront pas à leur faire ouvrir les portes de leur patrie, et c'est ce moûf qui a déterminé sans doute le Comité de sûreté de la Convention nationale à les faire imprimer.

— * On a donné le mercredi 2 janvier, sur le Théâtre de la Nation, la première représentation de VAmi des lois, comédie en cinq actes et en vers de M. Laya, connu avantageusement à ce théâtre par le drame de Calas et par les Dangers de Vopinion.

Molière avait osé jouer les faux dévots ; Palissot, avec moins de talent et suilout avec la maligne intention de dénigrer les hommes les plus éclairés et les plus vertueux de son temps, avait joué les faux philosophes, mais ces deux espèces de tarluffes, si opposées l'une à Tauti-e et qui pourtant se sont succédé, ne formaient pas dans l'État une division politique et n'avaient pas un parti armé de torches et de poignards. Molière et Palissot ne couvrent que de faibles dangers lorsqu'ils se moquèrent des charlatans de la religion et de la philosophie. Il y en avait d'incalculables pour M. Laya; la mort pouvait être le prix de l'énergie de son pinceau et de la ressemblance de ses portraits ; les comédiens qui ont représenté son ouvrage couraient les mêmes périls. Mais, comme auteur, M. Laya a des droits à d'autres éloges ; notre théâtre ne lui fournissait aucun modèle de la comédie politique qu'il a composée; il n'a pu le trouver que dans celles

d'Aristophane. Cet auteur comique ne se bornait pas à représenter sur le théâtre d'Athènes les ridicules ou les vices privés des Athéniens, il y jouait encore les fautes de leur gouvernement, les crimes politiques de ses agents, et surtout les intrigues et les cabales à l'aide desquelles ils séduisaient le peuple et lui volaient sa confiance. Aristophane ne craignit pas, dans sa comédie des Chevaliers^ de traduire sur la scène, avec le masque hideux de ses vices et de ses turpitudes, l'Athénien Cléon, fils d'un corroyeur et corroyeur lui-même, qui s'était emparé de tout le pouvoir du gouvernement de sa patrie par la sorte de mérite qu'il faut avoir pour réussir dans une république : il avait une voix tonnante, un langage populaire avec lequel il prêchait aux dernières classes de ses concitoyens les principes d'une démagogie qui fit passer dans ses mains tout le pouvoir qu'il eut ensuite l'art de leur reprendre. 11 était parvenu par ces moyens au faîte de la puissance, lorsque Aristophane eut le courage de faire de cet homme audacieux et vil le sujet d'une comédie ; il eut même celui de monter sur la' scène et de se charger du rôle de Cléon qu'aucun acteur n'osait représenter. Si M. Laya n'a pas joué lui-même dans sa pièce, sa hardiesse n'en fera pas moins époque dans notre révolution, et peut-être son courage paraîtra-t-il plus estimable que celui d'Aristophane en ce qu'il l'exposait à plus de dangers. Les Athéniens étaient accoutumés à voir traiter sur leur théâtre les intérêts politiques, à y voir jouer ceux qui dirigeaient leur gouvernement. C'était pour la première fois que le peuple de Paris entendait agiter sur la scène ces grandes questions ; et ce qui était plus neuf et plus périlleux, il voyait livrer à celle des censures qui toujours fit plus tôt et plus efficacement justice des ridicules, des vices et des crimes, les chefs d'une grande faction qui a répandu la terreur dans Paris. Pour honorer davantage le dévouement de M. Laya, nous ajouterons qu'il fut plus pur que celui d'Aristophane: l'auteur de F Ami des lois fut constamment étranger à toutes les factions qui nous déchirent; en le composant, il ne voulut démasquer que les vrais ennemis de sa patrie. L'auteur des Chevaliers^ en jouant lui-même sa pièce, décela l'intention de se venger des injures personnelles qu'il avait reçues de Cléon. Mais si les motifs de l'Aristophane français ont été plus patriotiques et plus désintéressés, nous ne dissimulerons pas les défauts de sa comédie.

Le succès de cette pièce est sans exemple; jamais aux premières représentations, même du Siège de Calais^ on ne vit une telle affluence au Théâtre-Français. Un pareil succès devait attirer l'attention de tous ceux qui se sont reconnus dans les portraits hideux qu'a si fortement tracés l'auteur. Â la quatrième représentation, VAmi des lois a été suspendu par ordre de la Commune ; ce jour la salle était pleine, une foule considérable en occupait toutes les avenues et demandait à grands cris qu'on la jouât; un décret de la Convention nationale, rendu le soir même, a consacré la liberté des spectacles et l'ouvrage a été représenté au milieu des plus vifs applaudissements. Les comédiens ont cru devoir l'interrompre pendant les terribles circonstances de la fin de janvier. Le 8 du mois suivant, ils en ont annoncé la sixième représentation au profit de la guerre, mais elle n'a point eu lieu, le conseil exécutif de la République ayant prétendu, dans une lettre qu'il a écrite au dépaitement, que les comédiens, par la loi sur les spectacles, étaient responsables des désordres qu'ils pouvaient causer. Ainsi VAmi des lois ne sera plus représenté à Paris, tandis que la plupart des autres villes s'empressent de le faire jouer, et que quelques-unes même en ont fait donner des représentations gratis, où le peuple, par ses applaudissements, a convaincu les Nomophage, les Plaude et les Duricrâne de son horreur pour ceux qui lui font commettre des forfaits qui ne servent que leur ambition et leur haine persoimelle.

— Le 2 décembre on a donné pour la première fois sur le Théâtre de a Nation V Apothéose de Beaiirepaire^ drame en un acte et en vers de M. Lesur, jeune homme dont c'est le coup d'essais

On connaît le dévouement héroïque ou plutôt le noble désespoir de Beaurepaire, commandant de Verdun, qui se brûla la cervelle au milieu du conseil de guerre qui venait de décider la capitulation de cette ville*. M. Lesur a voulu honorer ce trait de patriotisme qui influa plus qu'on ne croit sur l'étonnante résis-

1* C'était en effet le début de Cbarles-LouisLesur, rauteur du célèbre Annuaire f^torique universel.

2* Le suicide a été contesté de nos Jours, et il est plus que probable que Beau- ^P^ire fut Yîctime d*un assassinat. Voyez dans CAmaUur d^autographes de novembre 1862 une intéressante lettre de M. de Léon de La Sicotiére a ce sujet et, <^nB le même recueil (août-septembre 1880), un article de M. Th. Lhuillier qui '^pre&d et complète cette discussion.

tance des Français, qui prépara leurs victoires et contribua plus au salut de la France que le dévouement de Curtius ne servit à Rome en se précipitant dans un gouffre.

Le théâtre représente la superbe façade du Panthéon français (ci-devant Téglise Sainte-Geneviève) et la place qui est devant. On voit le portrait de Beaurepaire servant d'enseigne à un cabaret.

Nicolas, jeune volontaire qui revient de l'armée, s'est rendu sur cette place où il a devancé la pompe funèbre de Beaurepaire à qui l'on a décerné les honneurs du Panthéon. En attendant, il entre dans le cabaret et demande du vin. 11 raconte au garçon qui lui sert à boire l'héroïsme du commandant dont le portrait sert d'enseigne à sa maison. Deux sans-culottes se mêlent à la conversation. L'un d'eux, Jacques, manifeste les malheureux principes dont il est imbu ; il prêche contre la loi agraire et déclame contre les riches; il soutient que l'égalité de fait est une conséquence de celle de droit, etc.; il ose enfin justifier les horribles journées du 2 et du 3 septembre. Nicolas réfute avec beaucoup de sagesse et de succès les funestes maximes de Jacques, il lui dépeint toute l'injustice, toute l'horreur de ces jours désastreux : <c Ils ont retenti, dit-il, dans l'Europe encore plus que nos victoires ; ils doivent être l'exécration des Français, et c'est à nos pleurs à effacer ces pages de sang de notre histoire. » Ces sentiments ont été vivement applaudis par le pubHc.

Cependant la pompe funèbre approche. Des jeunes filles vêtues de blanc et parées de guirlandes de fleurs, une foule de volontaires portant des étendards ayant pour inscription Liberté^ Égalité^ Patrie^ devancent un superbe sarcophage sur lequel ou lit : Au brave Beaurepaire. Il aima mieux mourir que de capituler avec les tyrans. Des soldats de différentes armes composent le cortège, suivi des officiers municipaux de Verdun. On chante des hynmes en l'honneur de Beaurepaire. La Victoire descend du ciel et pose une couronne de chêne sur le sarcophage. Elle prédit aux Français qu'ils affranchiront le monde entier, et cette prédic^ tion est assaisonné de beaucoup d'injures contre les rois. Nous ne croyons pas que ces injures aient fait le succès de ce petit ouvrage, d'ailleurs assez bien écrit ; c'est à l'excellente morale de Nicolas, c'est à l'hommage rendu au dévouement patriotique de Beaurepaire qu'il faut l'attribuer.

Ed célébrant leurs héros sur le théâtre, en portant dans le cœur des spectateurs le sentiment de leur gloire et de leurs vertus, les Grecs en faisaient naître de nouveaux. Nous paraissons aujourd'hui vouloir imiter en tout ces antiques républicains. Sous l'ancien gouvernement que nous venons de renverser, nous les avions quelquefois surpassés dans les talents et dans les arts, et nous nous étions constitués à cet égard le premier peuple de l'Europe.

— * Fictions morales^ par M. Mercier, auteur du Tableau de Paris. Trois volumes in-8**.

Ces Fictions morales^ très-peu susceptibles d'un extrait, sont une imitation des Contes moraux de M. Marmontel. Le but de M. Mercier est le même, celui de faire aimer la vertu, d'attaquer les vices et les ridicules ; mais la plupart des cadres qu'il emploie sont peu ingénieux ; le fond de ces petits romans paraît souvent usé parce qu'il ressemble trop à d'autres contes, et trop souvent encore ils ne remplissent pas ou n'atteignent qu'à peine le but moi*al que l'auteur s'est proposé. On peut cependant distinguer parmi ces fictions celle qui a pour titre : Où, est le bon-heur? C'est un roi d'Egypte que ses victoires et ses conquêtes n'ont pas rendu heureux ; il espère le devenir par la jouissance des plaisirs qu'un roi peut seul se procurer. En conséquence, il imagine de faire élever les édifices les plus somptueux, de forcer la nature en substituant à des précipices, à des déserts les sites les plus agréables. Il y donne pendant dix jours les fêtes les plus brillantes et les plus délicieuses ; sa fille, qu'il chérit tendrement, se noie dans une de ces fêtes. Le roi se rappelle alors ces paroles d'un ministre philosophe qu'il avait exilé. « Le malheur est attaché à la race humaine par la main de l'Être inconnu qui gouverne le monde ; le diadème n'est pas un bouclier contre les coups du sort. » Il rappelle son ministre et se convainc bientôt en suivant ses conseils que le bonheur inaltérable des souverains est dans celui de leurs peuples.

Une autre de ces Fictions est composée sur l'histoire véritable du prince Menzikoff ^endeiUi son exil. Il paraît que M. Mercier n'a mis ce fait historique en fiction morale que pour avoir l'occasion de louer une tragédie très-ignorée de Menzikoffi^xXt par M. Nougaret avant celle de M. de La Harpe. L'extrait fort détaillé qu'il en donne ne remplit pas l'objet qu'il s'est pro-

posé, car, malgré ses défauts, la tragédie dé' M. de La Harpe nous parait un chef-d'œuvre en comparaison de celle de M. Nougaret.

Le style de cet ouvrage a les défauts qui toujours ont appartenu à la manière de Fauteur, et n'a point cette originalité qui quelquefois les a fait pardonner.

* Le 27 janvier on a donné sur le théâtre de l'Opéra la première représentation du Triomphe de la République ^ ou le Camp de Grand'Préy divertissement lyrique en un acte. Les paroles sont de M. Ghénier, l'auteur des tragédies de Charles IX et de Caîu^ Gracchus; la musique est de M. Gossec.

La modestie de M. Chénier prévient ses lecteurs « que cette bagatelle lyrique est le fruit des délassements d'un homme qui s'est occupé avec quelque succès de travaux littéraires plus importants et plus sérieux ; et qu'il a inséré dans cet opuscule plusieurs fragments de ses hymnes composés pour différentes fêtes nationales depuis 1789. » Nous louerons M. Chénier d'avoir attaché peu d'importance à ce petit ouvi-age dont le genre était impropre à son talent. Des déclamations en vers alexandrins, de longues tirades et des strophes d'ode sont peu susceptibles d'être mises en musique : le lyrique propre à la déclamation est rarement celui auquel le chant s'applique le plus heureusement. Ce reproche n'est pas le seul que l'on puisse faire au divertissement dont nous allons tracer une légère esquisse.

Le théâtre représente le camp de Grand-Pré. Un pont de rochers, composé d'une seule arche, le traverse en s* appuyant «ur les collines qui bordent ses côtés. Cette arche laisse voir une campagne spacieuse garnie de tentes, et la rivière de l'Aisne qui la coupe et la termine. Ce site, que Ton dit ne pas ressembler au camp de Grand-Pré, n'en est pas moins d'un grand effet.

De nombreux soldats sont couchés au bivouac. Le jour com-

mence à paraître. On bat la diane. Les soldats se réveillent et adressent leur prière au

Dieu du peuple et des rois, des cites, des campagnes. De Luther, de Calvin, des enfants d'Israël,

enfin au Dieu de tous les peuples et de tous les cultes. Après celte invocation qui respire une tolérance universelle, le maire de Grand-Pré vient annoncer à nos guerriers que la trêve est conclue et les invite à en jouir. Des villageois apportent des fruits, du vin et divers rafratchissements. Tout le camp se livre à la joie ; on danse au chant d'une ronde excessivement longue. La danse est interrompue par l'arrivée d'un aide de camp du général ; il vient apprendre que l'insolent manifeste de l'audacieux Brunswick a rompu la trêve. La générale bat, la trompette sonne, et les soldats courent aux armes. Les vieillards, les femmes, les enfants restent sur la scène avec les officiers municipaux. Le bruit du canon se fait entendre. Un chœur exprime ses craintes et ses espérances, pendant qu'on voit défiler sur le pont les volontaires qui volent au combat. Bientôt ils reviennent victorieux, portant des drapeaux à différents aigles. Le général est à leur tète, il chante la bataille qu'il vient de gagner, et ce long récit ne produit et ne pouvait produire aucun effet en musique. Enfin sur l'invocation d'un chœur chanté par toute l'armée, la Liberté descend du ciel. Elle prédit prolixement les succès qui ont honoré la valeur française depuis le combat de Grand-Pré ; elle raconte son histoire chez les Grecs et les Romains ; ces républiques furent son berceau et son tombeau ; elle ressucita en Suisse, en Hollande et en Amérique, et la France ayant banni ses rois sera désormais son sanctuaire. Accompagnée de l'Abondance et des génies des arts, la Déesse s'avance dans le camp et vient s'asseoir sur un trophée d'armes et de drapeaux. Le nuage qui la portait remonte et laisse voir différentes nations, distinguées par leurs costumes, accourant auprès de la Liberté. On danse, l'on chante un vaudeville coupé par un chœur. Voici Tun des trois couplets chantés par le général :

Que devient Tardeur intrépide De ces conquérants aguerris Qui devaient dans leur vol rapide Renverser les murs de Paris?

La France a fait plier sous elle Les tyrans et leur fol orgueil, Le Rhin, la Marne, la Moselle De leurs guerriers sont le cercueil.

Page 1