‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 36 sur 354 · L AIDE DE CAMP · texte numérisé non relu

L AIDE DE CAMP

Le sombre tyran des Vandales»

Vengeur et complice des rois.

Devant ses enseignes fatales Se flattait de courber nos droits.

Il menaçait : il prend la fuite, II court au fond de son palais Pleurer sa puissance détruite.

Et trembler au nom des Français.

Ces couplets dictés par une indignatioa très-civique n'ont pu décider le succès de ce petit ouvrage attendu avec impatience depuis trois mois. On ne doutait pas que le chantre de nos révolutions n'ajoutât un fleuron lyrique à sa couronne tragique, mais le Triomphe de la République, ou le Camp de Grand-Pré n'a pas fait triompher le citoyen Ghénier sur le théâtre de l'Opéra. On a trouvé son poëme sans intérêt et presque dépouillé d'action, malgré le mouvement d'un camp, le fracas d'une bataille, la pompe d'un triomphe, et le rassemblement de toutes les nations de l'univei-s. La musique a paru fort au-dessous du talent de M. Gossec.

— * Le samedi 12 janvier, on adonné sur le Théâtre-Italien la première représentation d'Ambroise ou Voilà ma Journée^ comédie en un acte mêlé d'ariettes. Les paroles sont de M. Monvel, la musique de M. Dalayrac. Une anecdote très-connue, arrivée à Saint-Germain-en-Laye, a fourni le sujet de cette petite comédie.

M"* de Varonne, veuve d'un ancien militaire qui ne subsistait que des bienfaits de la cour, se trouve réduite à la misère. Elle s'est vainement adressée au frère aîné de son mari qui possède tous les biens de la famille, elle n'en a rien obtenu. Sans ressources, ayant même contracté quelques dettes, elle se retire à Saint-Germain, patrie d'Âmbroise, domestique qu'elle a renvoyé après la mort de son époux. Ambroise s'est fait compagnon chaudronnier chez M. François, éiabli dans cette ville. 11 apprend par Suzanne, servante de la maison, que cette pauvre veuve manque

des objets de première nécessité; il engage M"* de Yaronne à louer la chambre qu'il occupe chez M. François. Elle y vient loger; Ambroise couche dans la boutique et travaille nuit et jour pour fournir aux besoins urgents de son ancienne maltresse ; tous les soirs il lui porte les vingt sous qu'il a gagnés en lui disant : Voilà ma journée. Ce travail Ta rendu dangereusement malade ; il s*est rétabli par les soins du médecin célèbre, du philosophe sensible, M. Dubreuii, que Saint-Germain pleure encore. Ambroise aime Suzanne et en est aimé; mais il désespère de pouvoir l'épouser, attendu que tout ce qu'il gagne, il le donne à M»' de Varonne et qu'il n'a pas assez de bien pour se marier.

Pierre, frère d'Âmbroise, vient s'informer de l'état de sa santé et lui propose de boire bouteille ensemble. Ambroise y cousent, le médecin le lui a peimis, mais Pierre n'a pas d'argent sur lui. Ambroise n'en a pas non plus, il l'a employé à l'achat d'un couvert d'argent pour M""* de Varonne. Pierre lui conseille d'en emprunter pour quelques instants à celte dame ; elle avoue qu'elle en est dépourvue, mais elle détache adroitement ses pendants d'oreilles et les remet en particulier à Suzanne pour qu'elle aille les vendre. Ambroise entend donner cet ordre, il court après Suzanne, l'arrête, il lui reproche vivement de s'être chargée de cette commission. Le bruit qu'il fait rappelle M"* de Varonne. La querelle et la réconciliation de ces deux amants offrent la scène de ce genre la mieux faite que nous ayons vue depuis longtemps. Cependant le docteur Dubreuil, instruit de la triste situation de M"* de Yaronne, s'est occupé de l'adoucir. Le beaufrère de cette femme malheureuse est mort; son fils veut réparer les torts de son père et partager sa fortune avec sa tante. Il arrive au moment où un usurier à qui elle doit cent écus vient la faire arrêter pour la conduire en prison. Le neveu paye la dette à l'usurier pendant qu'Ambroise et son frère chassent les huissiere à coups de bâton. Ambroise est au comble de la joie. Son ancienne maltresse exige qu'il jouisse avec elle de sa fortune inespérée et le marie avec Suzanne.

Cette petite pièce, dont l'action est animée par les détails les plus naïfs et les plus piquants, a complètement réussi. La musique est une des meilleures que nous ayons entendues depuis longtemps à ce théâtre.

— * Le samedi 5 janvier, on a donné sur le théâtre du Vau-

deville la première représentation de la Chaste Suzanne^ opéracomique en vaudevilles et en deux actes de MM. Barré, Desfontaines et Radet.

On ne s'attendait guère à voir représenter sur le théâtre d'Arlequin, de Colombine et de PieiTot, l'histoire de la chaste Suzanne que nous a transmise l'Ancien Testament. Cette histoire, qui pouvait fournir le fond d'une tragédie ou d'un drame, avait été mise en action par plusieurs de nos anciens auteurs. Montchrétien, sieur de Watteville, fut celui qui traita ce sujet avec le plus de succès en 1617, et les chœurs qu'il introduisit assez heureusement dans sa tragédie servirent peut-être de modèle à ceux que Racine employa longtemps après dans Athalie et dans Esiher, Quoi qu'il en soit, la gaieté de MM. BaiTé, Desfontaines et Radet vient de s'emparer du sujet sérieux de la Chaste Suzanne^ et si la manière dont ils l'ont traité n'est pas toujours piquante, elle est du moins neuve et souvent intéressante.

Acte premier. — La scène se passe à Babylone. Le théâtre représente un jardin délicieux ; au milieu un bassin que remplissent des eaux jaillissantes et destiné aux ablutions que prescrit la loi judaïque. La maison de Suzanne donne sur ce jardin.

Barzabas, juge d'Israël, amoureux de Suzanne, s'est introduit dans ce jardin où il a passé une nuit assez fraîche. Accaron, son collègue et son rival, s'y rend au lever de l'aurore. Celui-ci, qui sort de son lit, se moque de Barzabas en lui chantant sur l'air Un Jour Guillot trouva Lisette :

Quoi! vous avez sous cet ombrage Veillé seul avec votre ardeur?

Ce trait est sublime à votre âge, Et vous fera beaucoup d'honneur.

Mais quand la nuit étend son voile (6t«), Mon cher, on doit bien enrager De coucher à la belle étoile Sans trouver celle du berger.

Barzabas lui répond :

Il est vrai, j'ai beaucoup souffert Pendant cette nuit éternelle; A mes yeux rien ne s'est offert ; J'ai vainement fait sentinelle.

Oui, mais bientôt dans ce jardin Ma Suzanne levant son voile.

Mon cher, je verrai ce matin Briller ma belle étoile.

Ces deux rivaux, jaloux comme de raison l'un de l'autre, veulent s'expulser mutuellement du jardin et avoir le premier téte-àtèteavec Suzanne dont le mari, leur ami, commande les armées du peuple de Dieu. Ils finissent par convenir qu'ils resteront ensemble, en avouant qu'ils ne seront pas trop de deux pour vaincre Suzanne. Elle parait avec ses suivantes portant les parfums qui doivent servir à son bain ; elles la laissent bientôt seule après avoir chanté avec elle, sur l'air de la musette si sensible de iVi/ui, le retour du jour, sa fraîcheur, les bienfaits dont les comble le Seigneur, etc. Suzanne, restée seule, se prépare à se mettre dans le bain; elle commence à détacher ses vêtements lorsque les deux vieillards paraissent. Suzanne, effrayée, attribue d'abord cette apparition inattendue au seul motif de lui donner des nouvelles de son époux; elle leur reproche ensuite d'enfreindre la loi en s'introduisant ainsi dans le lieu où elle vient faire les purifications qu'elle prescrit. L'un de ces juges d'Israël lui répond que ceux qui font la loi savent, quand il faut, la faire taire. Tous deux annoncent à Suzanne leurs desseins criminels, elle les repousse avec horreur. Ils la menacent de la perdre ; Suzanne proteste qu'elle aime mieux mourir innocente que vivre coupable. Les vieUlards la pressent vivement, elle appelle du secours. Ses femmes, ses serviteurs accourent à ses cris. Accaron et Barzabas l'accusent d'adultère ; ils n'ont pu saisir son complice, il a échappé de leurs mains. Ils vont dénoncer Suzanne au peuple.

Acte second. — Le théâtre représente une place publique. L'estrade des juges est dans le fond.

Le peuple se rassemble au son de la trompette et garnit la scène. Il plaint Suzanne ; sa vertu la justifie d'abord à ses yeux, inais le nom imposant et respecté de ses dénonciateurs finit par la lui faire croire coupable. Accaron et Barzabas veulent prendre leurs places ordinaires ; le président les fait descendre en leur observant quêtant accusateurs de Suzanne^ ils ne peuvent être i€f juges. Cette observation a été applaudie avec transport ; et quoiqu'elle appartienne à tous les temps et aux lois de tous les peuples, le Journal de Paris a prétendu le lendemain que les

auteurs avaient eu l'intention de désigner la conduite de la Convention nationale dans le procès du feu roi. On amène Suzanne devant les juges. Ses deux accusateurs jurent la vérité de leur dénonciation. Suzanne est condamnée à mort. Les soldats vont exécuter la sentence, ils arrachent la victime des bras de son enfant, de son père et de sa mère, lorsque le jeune Daniel paraît. Il fait suspendre le supplice. Porté par le peuple sur le tribunal, Daniel interroge les vieillards, il les fait se contredire dans leurs réponses et les force d'avouer qu'ils sont des calomniateurs. Suzanpe, justiGée, demande la grâce d'Accaron et de Barzabas que le peuple a condamnés à la mort ; elle obtient qu'ils seront seulement déportés. Cet amendement, que la fureur des allusions a fait trouver encore à l'ordre du jour, a été vivement applaudi» Parmi les couplets du vaudeville qui termine cette jolie nouveauté, on a fait répéter celui-ci sur l'air : Je suis né natif de Ferrare.

Des noirs effets pour du tragique,

Des calembours pour du comique.

Du bel esprit pour du plaisant,

Voilà le théâtre à présent (Ws).

Mais réunir comme Molière

Dans une intrigue régulière

Et la morale et Tenjoûment,

Ohl c'est de TAncien Testament (6t5).

On a fort applaudi ce nouvel opéra-vaudeville où régnent de l'intérêt, de la gaieté et beaucoup d'esprit ; il ajoute à l'estime due aux talents de MM. Radet, Desfontaines et Barré. Cependant un M. Saliége, que nous n'avons pas l'honneur de connaître, leur a disputé ce succès en répandant le lendemain le couplet suivant :

Je vous le dis en vérité :

Ainsi qu*aux vieux qu'elle désole,

Suzanne avec sa chasteté.

Amis, vous fait faire une école.

Laissez vos tragiques voisins

Se nourrir de ces sombres teintes ;

Et pour faire des Arlequins, Laissez en paix les saintes.

Le public n'a pas été de l'avis du citoyen Saliége, car il s'est porté en foule aux représentations soutenues de cet ouvrage.

— * Le mercredi 23 janvier, on a représenté pour la première fois sur le théâtre de la République, ci-devant des Variétés, ï Entrée de Dumouriez à Bruxelles ou les Vivandiers^ drame en quatre actes en prose de M"*^ Olympe de Gouges, connue par des pièces que les comédiens français ont refusé de jouer, par plusieurs affiches très-patriotiques et par Toffre qu'elle a faite à la Convention nationale, de se charger de la défense de Louis XVI.

Nous ne parlerions pas d'un ouvrage à peine digne des tréteaux de nos boulevards si sa représentation n*eût donné lieu à des scènes particulières aussi neuves que piquantes. M"* de Gouges ne sait pas signer son nom, elle est obligée de signer de nombreuses productions. Née avec une jolie figure, son unique patrimoine, elle n'était depuis longtemps connue à Paris que par les faveurs personnelles dont elle conïblait ses concitoyens. Un beau jour elle se persuada tout à coup qu'elle avait le génie dramatique et qu'elle pouvait êti-e une nouvelle Sapho. Elle présenta divers drames aux comédiens français qui les refusèrent avec une dureté que l'impression de ses pièces a pu seule justifier. Dégoûtée du théâtre, la citoyenne Olympe a cru pouvoir jouer un rôle dans la Révolution en s'adonnant à la politique et nous devons à son patriotisme une foule d'affiches de toutes couleurs qui ont tapissé les murs de Paris. Le succès du général Dumouriez ayant ramené au théâtre le talent de cet auteur patriote, elle composa en trois jours le drame des Vivandiers et le présenta aux comédiens français qui eurent encore l'irrévérence de le refuser. Leurs rivaux en métier et leurs maîtres en patriotisme, les acteurs des Variétés, accueillirent ce drame dont le titre leur promettait la plus brillante réussite ; mais ime lecture plus réfléchie et l'étude des rôles leur firent bientôt pressentir que le patriotisme même du peuple ne supporterait pas un ouvrage si étrangement mauvais. Cependant ils l'avaient annoncé et ne le jouaient pas ; impatientée, la citoyenne Olympe eut recours au moyen patriotique des placards pour forcer les acteurs à tenir leur parole. La crainte d'être taxés d'incivisme les a contraints de jouer une pièce qui, selon l'auteur, devait ajouter prodigieusement à la gloire de la nation et à celle du général Dumouriez. En conséquence nous avons eu le plaisir ineflable de voir sur ce théâtre l'armée française se battant contre l'armée autrichienne ; le fils

du général Clairfait amoureux de la fille du vivandier qu'il veut épouser, un moine jacobin, aumônier de l'armée, amoureux de la jeune vivandière et de sa mère, manifestant d'une manière très-énergique ses intentions amoureuses, et donnant ensuite l'absolution aux Autrichiens ; nous avons vu un espion français arrêté sur la déposition du moine, condamné à être pendu, reparaître bientôt après, parce que les Autrichiens en fuyant n'ont pas eu le temps de le pendre dans les formes, et qui, malgré le toiticolis dont il se plaint, roue le moine de coups. Tous ces joyeux événements et la fuite du fils du général Clairfait avec la fille du vivandier dans le camp français sont entremêlés de combats qui se succèdent depuis les hauteurs d'Anderlech, où commence l'action du drame, jusqu'à Bruxelles où l'auteur conduit Dumouriez. Là, on retrouve le vivandier que le duc Albert de Saxe a fait mettre en prison et qui recouvre sa liberté à la faveur d'une insurrection très-bien imitée. Le duc Albert prend la fuite, et Dumomiez arrive à Bruxelles pour y planter l'arbre de la Liberté, et pour y établir l'égalité en mariant le fils du général Clairfait avec une vivandière.

11 n'y a que le patriotisme très-exalté des habitués de ce théâtre qui ait pu leur faire entendre paisiblement une pièce où l'ignorance des premières règles dramatiques ne le cédait qu'au mauvais goût du dialogue et à l'obscénité des expressions qui souvent ont fait rougir même la pudeur révolutionnaire. Tous les autres spectateurs indignés ont demandé à grands cris l'auteur pour en faire justice. M'»^ Candeille s'avançait pour répondre, lorsque la citoyenne de Gouges, placée dans une petite loge en bas, s'est écriée : « C'est moi, citoyens, qui suis l'auteur, mais vous n'avez pu juger ma pièce, les acteurs ne vous en ont donné qu'une très-mauvaise répétition. » M"' Candeille a répondu avec beaucoup de modestie qu'une autre fois ses camarades et elle redoubleraient d'efforts pour ne pas mériter de semblables reproches de la part de l'auteur : Non^ vous avez bien jouéj c'est la pièce qui ne vaut rien, a crié le public; et puis il a salué la citoyenne Olympe du plus grand bruit de sifflets qui jamais ait fait retentir aucun théâtre; ill'a poursuivie dans les corridors en l'accablant de sarcasmes et d'épithètes que notre liberté peut seule se permettre contre une femme. Cette scène devait faire espérer que le drame des Vivandiers ne reparaîtrait plus sur ce

théâtre ; mais les comédiens ont eu la cruauté d'en annoncer une* seconde représentation ; on s'y est porté en foule et la pièce s'est jouée jusqu'à ta fin au milieu d'un déluge de huées et de sifflets qui semblaient en être l'accompagnement obligé. Après avoir ainsi vengé le bon goût, les bonnes mœurs, le général Dumouriez si ignominieusement mis sur la scène, et le zèle des acteurs, le public leur a défendu de redonner ce monstrueux ouvrage,

— Histoire de ce qui s est passé pour rétablissement (Cune Régence en Angleterre en il 88 et il 89 y par M. L. Dutens, historiographe du roi de la Grande-Bretagne, recteur d'Elsdon en Sonhumberland, de la Société royale de Londres et de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres de Paris. Un petit vol. grand in-8«.

Cet ouvrage offre un précis très-sage et très-exact d'un des événements les plus fâcheux mais aussi les plus extraordinaires et les plus intéressants qui puissent arriver dans un gouvernement constitué conune celui de la Grande-Bretagne. Il serait difficile, ainsi que l'auteur l'observe lui-même, d'imaginer une circonstance qui rassemblât plus de difficultés. La retraite de Jacques II en 1688 avait à la vérité mis l'Angleterre dans un très-grand embarras, mais on s'en était tiré en traitant sa fuite d'abdication qui laissait le trône vacant. La première Convention remplaça sur-le-champ ce vide, en s'adressant au prince d'Orange pour le prier de prendre sur lui l'administration des affaires civiles et militaires, et il fut élu roi six semaines après par la seconde Convention, en sorte que le corps politique ne fut que quelques jours sans chef. Au contraire, en cette occasion on avait nonseulement à pourvoir au défaut du pouvoir exécutif, mais on désirait le faire de manière à ne pas déposséder entièrement le roi. Cela n'était pas facile, et la nation se trouva divisée sur les moyens à prendre. Ce fut alors qu'on put sentir combien il est essentiel d avoir une constitution déterminée dans un grand État. Cette division d'opinions et d'intérêts, où régna beaucoup de chaleur, n'obligea pas à recourir à d'autres armes que celles du raisonnement. Pendant quatre mois et demi d'interrègne, les débats occasionnés par les grandes questions qui furent agitées consommèrent heureusement tout le temps nécessaire pour proc-urer le retour de la santé du roi ; et pendant ce temps-là le crédit national se soutint constamment le même ; les tribunaux

continuèrent de rendre la justice; les ministres réglaient les affaires de leui*s départements ; et chaque parti, en s' appuyant de son interprétation de la Constitution, lui rendait hautement hommage, et craignait de paraître la trahir aux yeux de la nation. Quoique dans le cours de ces débats Ton parût se disputer le gouvernement avec la plus grande vivacité, cependant l'intérêt direct du roi fut toujours respecté, du moins en apparence, et les égards rendus par tous les partis à son caractère, à ses vertus personnelles, à l'infortune qui l'affligeait dans ce moment, honorent tout à la fois la personne du monarque, la religion et la moralité du peuple. On convenait des deux côtés que le soin de la personne sacrée de Sa Majesté devait être confié à tout autre pouvoir qu'à celui du Régent, afin qu'à son rétablissement il pût aisément reprendre ses fonctions : on était d'accord sur le fond ; mais les moyens proposés de part et d'autre tendaient à lui procurer plus ou moins de facilité sur cet objet. Dans un gouvernement qui n'eût pas été étayé de Texcellente constitution qui soutient celui de la Grande-Bretagne, il eût été presque impossible d'assurer au souverain la reprise de possession du trône : celui ou ceux qui eussent été maîtres de l'autorité eussent pu retarder la rentrée du roi dans l'administration des affaires ou l'en écarter pour toujours. En Angleterre, outre que cela paraissait éloigné de l'intention de ceux qui opinaient pour une régence absolue, la nation entière eût maintenu les droits du roi, et quand elle en appelle à sa Constitution, il n'est aucun pouvoir qui ose s'opposer à ses réclamations.

Sans tracer précisément le portrait d'aucun, ce morceau d'histoire fait connaître de la manière la plus intéressante les principaux personnages de l'Angleterre, parce qu'il développe avec la plus grande justesse et l'esprit de leurs opinions, et celui de leur conduite politique. La position où se trouvait l'auteur relativement aux deux partis le mettait plus que tout autre dans le cas d'écrire avec exactitude et avec connaissance de cause. « Je l'ai fait, dit-il, avec une impartialité qui a tellement frappé ceux qu'une simple exposition des faits paraît inculper, que plusieurs m'ont su bon gré de la modération de mon style... J'ai porté cet esprit de modération au point de m'attirer le reproche d'avoir trop ménagé ceux dont la conduite et les efforts tendaient à éloigner le retour du roi au trône, ou du moins à le rendre extrô-

mement difficile, et j'avoue que le profond respect dû à un ti'èsgrand personnage ^ m'a porté à taire des choses qui pourront s'écrire dans un autre siècle. »

— * Almanach des muses. Année il 93. Vol. in-12.

Cet almanach n'est pas aussi riche que celui des années précédentes. Hélas ! les muses se cachent et se taisent pendant les révolutions. Clio seule les aime, parce qu'elles lui fournissent de grands tableaux qu'elle peint d'une manière plus large et plus avantageuse. Ce recueil cependant offre encore quelques jolies pièces fugitives de MM. de Boufflers, Florian, Ducis, La Harpe, Fontanes, Charlemagne, etc. Nous avons eu l'honneur de vous faire connaître la plupart de ces pièces avant qu'elles fussent imprimées. Le reste du volume est rempli des productions de plusieurs poètes fort obscurs ou presque inconnus, et nous ne pensons pas que les vei-s qu'ils y ont enterrés leur méritent limmortalilé.

— * Almanach littéraire , ou Étrennes d'Apollon pour l'année i793y et la deuxième de la République^ parRabelais-Daquin. Un volume in-12.

Le citoyen Daquin a cru devoir, à l'exemple du citoyen Doral-Cubières, changer son nom patronymique et prendre celui de Rabelais dont il se dit le petit cousin. Nous ne voyons pas trop quels rapports il peut y avoir entre Rabelais, curé de Meudon, et M. Daquin, rédacteur d'Almanachs, entre Gargantua^ Pantagruel et le recueil de quelques petites anecdotes, de quelques petites pièces fugitives qui souvent n'ont pu trouver place dans V Almanach des muses. Ce sont de bien pauvres étrennes que le prétendu Rabelais offre cette année au dieu du Parnasse ; sa compilation est composée en grande partie de traits de patriotisme et de valeur de nos volontaires, de quelques lettres de M. Villette sur des faits particuliers à notre révolution, et d'un grand nombre de pièces de vers plus ou moins médiocres et dont les auteurs sont presque également inconnus. Nous avons été surpris d'y trouver deux morceaux sous le nom de M. de Voltaire, dont un nous a paru être bien de lui ; il est intitulé le Parnasse moderne. C'est une petite vengeance que ce grand homme, alors âgé de dix- sept ans, voulut prendre de l'injustice

1. Ce ne peatètre que monseigneur le prince de GaUes. (Mbisthr.)

de FAcadémie française qui avait adjugé le prix de poésie, auquel il avait concouru, à un abbé Dujarry, dont le nom, comme celui de tant d'autres athlètes couronnés par l'aréopage académique, serait resté dans un étemel oubli s'il n'avait pas eu l'honneur d'être le rival favorisé du jeune Arouet. Les seuls éditeurs des poésies de Chaulieu ont parlé de cette petite pièce de vers dont ils n'ont cité que le titre; elle n'a jamais été imprimée dans aucune des nombreuses éditions des ouvrages de M. de Voltaire. On y trouve les premières nuances de ce coloris brillant qui n'appartenait qu'à lui et les prémices de cet excellent ton» de cette précision admirable et de ce goût exquis qui l'ont si éminemment distingué dans ce genre de poésie. Nous nous permettrons de transcrire ce morceau dans une de nos prochaines feuilles K

Le 6 février on a représenté pour la première fois sur le théâtre de la Nation le Conteur ou les Deux Postes, comédie en trois actes en prose par M. Picard, auteur du Masque *, Ôl Encore des Méneckmes, des VisitandineSy etc.

Plusieurs situations de cette comédie sont tirées du roman de Tom Jones ; c'est un père qui, comme Western, va d'auberge en auberge chercher sa fille qu'on a enlevée.

Acte premier. — M. Duflos, vieux militaire, a perdu la vue à la bataille de Fontenoy ; il habite, avec sa femme et sa fille Sophie, un château situé au milieu d'une forêt infestée de voleurs. Pour charmer les ennuis de cette solitude, le mari raconte éternellement ses anciennes prouesses ; la femme, adonnée à la lecture des gazettes, ne s'occupe que de politique et des intérêts de l'Europe. Leur fille est aimée de Mercourt, jeune homme estimable qui plairait fort au père dont il a toujours écouté les histoires avec beaucoup de complaisance, mais la mère lui préfère

1. Meister ne semble pas avoir tenu sa promesse; au moins les fragments que nous imprimons aujourd'hui ne contiennent aucune citation de Voltaire ; mais on retrouvera cette pièce \parmi les Satires, sous le titre le Bourbier, au tome X dea OEuvres complèUs de Voltaire, édition Gamier frères.

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