‹ Correspondance littéraire (volume 3)Chapitre 57 sur 354 · M. d*Alembert. (Groim · texte numérisé non relu

M. d*Alembert. (Groim

de ses cheminées et de ses dessus des portes, et que personne ne songe au portail de sa maison.

C'est Tariette*, Règne^ amour ^ etc.^ qui fait le grand succès

1. Je ne puis m'empècher de remarquer ici un autre grand avantage de la musique italienne sur la française. Leur aria est précisément, comme leur rèci* tatif, capable de toutes les expressions et de toutes les formes. Ce sont deux figures également belles et agréables ; Tune dans un habillement noble et simple ; l'autre couverte de toute la richesse d'un luxe raffiné. Vous voyez la raison pourquoi cette dernière éblouit la multitude, et la facilité qu'elle a de cacher ses défauts sous la splendeur de sa parure. L'ariette, au contraire, ne fera Jamais une partie bien brillante de l'opéra français : elle n'est pas fille du génie ; non, elle ne prétend pas en France À une origine si sublime; elle ne souffre que la peinture agréable de certains mots. Le musicien est réduit à fol&trer éternellement autour d'un lancê^ volé, chaine, ramage, etc. Les grands tableaux, le langage du sentiment et des passions sont relégués dans les monologues qui ne sont qu'un récitatif brodé, orné et quelquefois surchargé. Quelle carrière pour un musicien que Porta italienne 1 Voulez-vous de grands tableaux ? Les voici :

Yo solcando un mar crudele

Senza vêle

B senza sarte, Freme l'onda, il ciel s*imbmna :

Creice il vento, e manca l'arte, B il voler délia fortuaa Son costretto a seguitar.

Autre :

Leoo piagato a morte Sente mancar la rita, Guaida la sua ferita, Ne s'avTilitce aocor.

Cosl fra l'ire ettreme Rugge, minaccia, e freme Che fa tremar morendo, Tal volta il cacciator.

n serait impossible au pinceau du musicien de surpasser dans ces tableaux l^expression et le coloris du poète. Voici un autre tableau où le pofite ne fait qu'indiquer au musicien ce qu'il a à rendre dans toute sa force :

Schena il nocchier talora Con l'aura, che si desta ; Ma poi divien tempesta, Che impallidir lo Ca.

Non cura il pellegrino Picdola navoletta :

ICa quando men l'aspetta, Qnella tuonando va.

Ecoutez les désordres et les fureurs des passions :

Dimmi che un empio sei, Ch' hai dj macigno il core, Perfide, traditore, B allor ti creder6. Vorrei di lui Kordarmi,

§0& OPUSCULES ET LETTRES QE aRlMM.

de cet acte, la beauté des deux monologues est perdue pour la multitude. On les trouve bien faits, on le dit froidement, on est toujoursf dans l'enthousiasme de Tariette. Cette ariette cependant, le canevas du monde le plus heureux, qui fait déployer à M. Jélyotte toutes les grâces et toute la richesse de soa talent enchanteur, n'est que la production d'un homme de goût ; au

Odiarlo, oh Diol vonei; lia sento cbe sdogiiAnni, Qaanto dovrei, noa so...

Oimmi che an empio soi, B allor ti crederô...

Autre:

DoTTOi... ma no...

L'amor... oh Diol la fe...

Ah I che parlât non so...

Voici rexpression de la douleur et de la tendresse :

Cho non mi disse un dl, Quai noffli non giurô 1 B corne, oh Dio I si pu6 Corne si puô cosl Mancar di fede 1 Tutto per lui perdei, Oggi lui perde ancor.

FoYori affetti miei I Questa mi rendi, Amor, Questa mercedcl

Autre :

Digli che è un infedele, Digli che mi tradi :

Senti... non dir cosl, Digli che partird...

Digli che l'amo.

Ahl se nel mio partir Lo Tedi sospirar, Tomami a consoUr, Che prima di morir Di più non bramo.

Cette dernière strophe est, comme vous vovez, une miniature hooreuse de la cinquième scène du quatrième acte de Zaïre.

Voulez-vous l'expression d*un sentiment touchant et moins fort :

Per pietà, bell' idol mio.

Non mi dir ch' io sono ingrato, Infelice, sventnrato Abbastanza il ciel mi £à.

Écoutes le chant de ces amants malheureux :

Ah! che parlando, oh Dio!

Tu mi trafiggi il cor I Ou:

Quando finisce, o Dei 1 La vostra crudeltAt

lieu que l'auteur des monologues doit avoir été échauffé par ce feu divin que nous appelons génie. C'est le même ouvrier, je le sais, qui a fait l'un et l'autre morceau, mais les hommes devraient être affectés tout différemment par ce qui est beau que par ce qui n'est qu'agréable.

J'avoue que je trouve à chaque représentation de nouveaux

Se in coai gran dolore D'affaono non si muore, Qaal peoa uccideri ?

Yotilez-Tous enfin Texemple d*un sentiment simple, naif et tendre:

Ta di taper procura, Dove il mio ben s'aggira.

Si più di me si cura, Se parla più di me.

AuUe ,

Autre:

Ch' io mai Ti possa Lasciar d'amare.

Non lo credete.

Pupille carre :

Ne mon per gioco V'inganner6 Voi foste e siote Le mie faville, Bt Yoi sarete.

Gare pupille.

Il mio bel foco Fin ch* io virrô

Tu sei la mia tperanza.

Tu sei il mio placer, etc.

Le poëte et le musicien français seraient également embarrassés, le premier, à consenrer à sa traduction toute la simplicité de ces paroles, sans les avilir; l'autre, à les exprimer dans le chant. Oserais-je dire qu*en général les Français se soni pent-ètre trop éloignés de cette belle et heureuse simplicité de la nature ? Les plus belles scènes de Métastase ne réussiraient pas à Paris, à cause de leur extrôme simplicité. Cet éloignement de la vérité et du beau simple est général. On n'a qa*à voir comment nos bergers sont habillés à TOpéra, et nos soubrettes à la Comédie. Brutus, avec une robe chargée d'or, avec une grande perruque et un grand plumet sur son chapeau, au milieu d*un sénat aussi richement habillé quâ lui, débite ces beaux vers :

Cet pères des Romains, vengeurs de l'équité. Ont blanchi dant la pourpre et dans la pauvreté, ▲u-dessus des trésors que sans peine ils vous cèdent, Leur gloire est de dompter les rois qui les possèdent. Prenei cet or, Arons, il est vil à nos yeux, etc.

Si tel est le malheur des hommes que, dans leurs imitations comme dans leorsT ^cherches, ils ne puissent Jamais atteindre à la vérité, ni supporter à décoaverto la clarté de la lumière, pourquoi ne la point cétoyer, du moins le plus près, ou \m voiler le moins qn*il est possible ? (Gamii .)

-objets d'admiration dans ces monologues. Quelle régularité dans le dessein, quelle harmonie dans la symphonie, quelle simplicité, quel savoir dans la basse continue, quelle noblesse dans sa marche, quelle expression dans le chant, comme il est touchant et -vrai, comme tout cela concourt pour me saisir, pour me transporter hors de moi-même! Pygmalion méfait pleurer comme Ôrosmane. Avec quel art il reprend toujours ces paroles :

Fatal Amour, cruel vainqueur, Quels traits as-tu choisis pour me percer le cœur!

Comme il les rend par gradation plus touchantes à chaque reprise, surtout par la basse qui les conduit. Comme il m'exprime sur le même dessin des flûtes et des violons les mots :

Que d*appas! que d'attraits!

Comme il me trouble moi-même quand il s'adresse à la

statue :

Insensible témoin du trouble qui m^accable :

quand il me dit :

Sa grâce enchanteresse M'arrache, malgré moi, des pleurs et des soupirs. Dieux! quel égarement! quelle vaine tendresse!

En vain je commanderais à mes larmes, en vain je tâcherais 4e les arrêter : cela n'appartient qu'à celui qui les fait couler. 11 me saisit tout à coup par un trait de génie ; deux accords qui précèdent la prière de Pygmalion à Vénus, et qui sont d'autant plus sublimes qu'ils sont d'une simplicité extrême et un pur changement du mode mineur au majeur. Avec quel bonheur il exprime et par le chant, et par la basse, et par la symphonie, «esflUMs :

Pourrais-tu condamner la source de mes larmes!

En un mot, si la statue ne s'animait point, et si je n'étais saisi AU moment du miracle par ce changement hardi et heureux du .ton G ré sol ^en E si mi majeur, il m'arriverait comme à son stannt, tx qu'iï lui dit dans une modulation qui me déchire rame :

Si le ciel ne vous eût fait vivre,

Il me condamnait à mourir I n me condamnait à mourir I

Vous voyez, madame, que l'enthousiasme que ces morceaux inspirent m'empêche de vous parler de cette ouverture brillante, de cette sarabande admirable dansée par la statue S de ce chœur majestueux : V Amour triomphe^ de ce caractère original de la pantomime niaise, enfin de chaque morceau qui fait partie de cet ouvrage immortel. Mais mon étonnement est à son comble quand je pense que l'auteur de Pygmalion est celui du quatrième acte de Zoroastre, que l'auteur de Zoroastre est celui de Platée^ et que l'auteur de Platée a fait le divertissement de la Rose dans l'acte des Fleurs. Quel Prêtée toujours nouveau, toujours original, toujours saisissant le vrai et le sublime de chaque caractère, et dont on peut dire exactement ce que le philosophe que j'ai déjà cité dit de M. de Voltaire, qu'il n'est jamais ni audessus ni au-dessous de son sujet !

J'avoue, madame, que je regarde l'admiration et le respect que j'ai pour tout ce qui est vrai talent, dans quelque genre que ce soit, comme mon plus grand bien après l'amour de la vertu. Le ciel en favorisant ces hommes de ses bienfaits, les a distingués delà foule des mortels ordinaires. Grandeur, naissance, richesses, distinctions frivoles, honneurs chimériques, vous disparaissez tous à mes yeux. La seule préférence d'un homme à talent sur celui qui n'en a point est juste et fondée. C'est la nature qui leur a imprimé cette empreinte sacrée pour leur attirer le culte et les hommages de l'humanité.

J'érige dans mon cœur un temple à ces mortels privilégiés, et je permets à tous ceux qui sont assez heureux pour sentir ce qui est beau d'assister au culte que je leur rends. Je ne crains point d'être effacé en zèle. La sublime dévotion ne craint point de rivaux.

Je crois, madame, vous apercevoir parmi le petit nombre de ces heureux esprits qui s'empressent d'honorer ce temple. Qui pourrait être plus digne que vous d'apprécier et d'admirer les talents! Vous trouvez dans ce temple les images des morts illustres, des autels et de l'encens pour les vivants. Ils sont flattés de celui que vous leur accordez. Vous ne serez point étonnée de

i. U^ PaTîg:née. (Gbimii.)

trouver l'autel du dieu de la danse ^ à côté de celui de l'immortel Maurice. Vous ne le serez point d'y trouver le conquérant de la Silésie, tantôt devant Tautel consacré à l'homme qui ne meurt point, au chantre de Henri IV, à l'historien de Charles XII, qui mérite seul d'être le sien; tantôt devant cet autre autel, consacré à rOrphée de la France, à côté de celui du divin Pei^olèsc, partageant sa dévotion entre le sublime Venite exuliemus* et le pathétique Salve Regina • ; ici, arrêté par les grâces et la légèreté de cette voix^ unique qui, par son talent, a appris à sa nation qu'on pouvait chanter en français, et qui, avec la même hardiesse, a osé donner une expression originale à la musique italienne; là, écoutant avec admiration Astroa et Salimbeni', séduit par l'expression, l'âme et Taisancc, cette marque infaillible du grand talent du chanteur* de la nation française; tantôt occupé dans l'atelier des Praxitëles^ du siècle, ou bien étonné par la fierté du pinceau de Carie', par la hardiesse de son émule*, par la vérité et la force de l'expression dans ces pastels animés^*; frémissant, tremblant à l'aspect de la sublime Mérope ^^ ; saisi par le jeu d'Orosmane^' ; touché par la vérité de ce Lusignan ^' vénérable, ou de ce vieillard emporté ^^ ; tantôt charmé des grâces et du talent unique de Zénéide^*; tantôt enchanté de l'art et de la finesse du jeu de ce couple^* original et charmant; tantôt attiré par ces deux autres sujets inimitables, le Momus et la Tbalie du siècle ^^ ; admirant tantôt la sagesse.

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