APPENDICES
Choron et Thory. éditeurs du Supplément publié en 1829, ont eu certainement entre les mains non-seulement les morceaux supprimés par la censure , mais encore un certain nombre de papiers saisis chez Grimm: — on l'a vu par la note qui accompagne la première lettre à Voltaire ; celles des danseuses de l'Opéra et du comte de Thiard fournissent de nouvelles preuves à l'appui de notre supposition ; fidèles à leur système , ils n'ont d'ailleurs donné aucune indication sur la provenance de ces documents, et ils ignoraient même quel était l'auteur des piquant- billets écrits pendant la campagne de 1760 ; nous dirons plus loin comment nous l'avons découvert.
L'origine des débauches orthographiques de Manon Leclerc et de Madeleine Miré n'est pas facile à déterminer. Qu'elles soient le résultat d'une mystification dirigée contre Grimm, cela n'est pas douteux; mais leurs auteurs voulurent-ils, en les rédigeant, parodier sa mémorable passion pour Mlle Fel? On en peut douter. Cette aventure, dont J.-J. Rousseau est, à notre connaissance, l'unique et trèssuspect historien, remonterait au temps même de la querelle des Bouffons; tout au plus peut-on la placer vers 1758, si l'on ajoute foi à un entretien entre Diderot et Grimm rapporté par Mme d'Épinay ; or les facéties des beaux esprits de coulisse sont datées de février 1760 ! A cette époque , MIUC d'Épinay, qui avait rompu avec Jean-Jacques, vivait à La Chevrette et Grimm partageait sa solitude pendant une partie de l'année. Un registre du personnel conservé aux archives de l'Opéra, et qui nous a été gracieusement communiqué par M. Charles Nuitter, nous fournit les deux indications suivantes :
(Danseuses figurantes.)
1757. Demiré, 500 livres, plus -200 livres sur la caisse des réformes ; portée en 1764 aux mêmes appointements.
1759. Leclerc. Retirée en congé absolu pour aller à la cour de Vienne.
Ainsi donc Manon Leclerc quittait l'Opéra en 1759 î et la mystification, pour avoir quelque sel , ne devait pas avoir été tentée au lendemain du départ de l'hé-
1. M11» Fel, entrée à l'Opéra en novembre 173-1, se retirait aussi en 1759 avec 1,000 livres de pension et 500 livres de gratification. (Archives du théâtre). Donnons aussi, à titre de curiosité, cette quittance qui a fait partie de la collection Rathery.
Gratification extraordinaire et particulière. La D''« Fel, 400 l.
Ven l'État arresté au Bureau de la ville le deux octobre 1750, et approuvé par le Roy suivant la lettre de M. le comte d'Argenson en date du 7 dudit mois, le sr Deneuville payera à la D"« Fel , actrice dans le chant, des fonds de l'Académie royale de musique, la somme de Quatre cents livres pour laquelle elle est employée dans le dit état pour gratification extraordinaire et particulière, et en rapportant le dit sr Deneuville le présenj mande-
roine supposée. Il y a donc erreur probable dans la date donnée par Chéron et Thory, mais nous la respectons faute de pouvoir la contrôler. Ces quatre billets nous apportent d'ailleurs un amusant écho de ce monde des coulisses du siècle dernier, qui a défrayé tant de romans-feuilletons contemporains et que les publications spéciales de M. Ad. Jullien ont fait mieux connaître par l'emploi ingénieux de documents authentiques.
Les lettres du comte de Thiard ont été publiées par Chéron et Thory sous la désignation de lettres d'un officier général de la réserve de M. le prince de Condé, qui ne devait pas être, ajoutent-ils, moins distingué par son nom et son rang que par son esprit. Or Grimm, parlant au mois de juin 1761 (voir tome IV, p. 425) de l'Appel aux nations de Voltaire, ajoute : «Je vais transcrire ici le sentiment d'un homme de beaucoup d'esprit (M. le comte de Thiard) parce que je le trouve juste et vrai et que je ne dirais pas si bien »; et il envoie à ses correspondants toute une page de la lettre datée de Xanten, 2 juin ; ce simple rapprochement suffit pour donner la clef de l'énigme ; mais ne cherchons pas chicane à nos prédécesseurs ; aussi bien, en imprimant ce passage jusqu'alors inédit, avons-nous commis une erreur dont il importe de faire l'aveu : nous avons en effet confondu Claude de Thiard, comte de Bissy, lieutenant général, membre de l'Académie française, avec son frère, Henri-Charles de Bissy, comte de Thiard, qui fut aussi lieutenant général, mais qui n'appartint jamais à l'Académie: c'est bien celui-ci dont Grimm citait l'opinion.
Né à Paris en 1722, le chevalier Henri-Charles de Bissy prit le titre de comte de Thiard en épousant, le 20 novembre 1752, Anne-Élisabeth-Marie-Rose Brissart, fille de Auguste-Simon Brissart1, seigneur de Triel , Chanteloup et autres lieux, conseiller du roi, fermier général , et petite-fille de Jacques Brissart, également fermier général ; le roi avait signé au contrat et la bénédiction nuptiale fut donnée dans la chapelle de l'hôtel d'Armenonville, rue Platrière. Lieutenant au régiment
ment quittance de la ditte Dlle Fel , la dite somme de quatre cents livres lui sera passée et allouée dans la dépense de ses comptes sans difficulté.
Fait et arresté au Bureau de la ville lo huit octobre 1750.
De beknage. pour aquit, Fel.
Les autographes de M11' Fel sont fort rares. M. Charles Desmaze a publié dans le Reliquaire de La Tour (E. Leroux, 1874, in-12) quelques lettres et notes de la cantatrice adressées au peintre qui a laissé d'elle un si merveilleux portrait, gravé à l'eau-forte par Jules de Goncourt, ou relatives aux dernières et lamentables années de l'artiste.
1. Moufle d'Angerville, dans la liste anecdotique et satirique des Fermiers généraux qu'il a jointe au tome Ier de la Vie privée de Louis XV (p. 263), ajoute que l'abbé Brissart, frère du financier, avait formé pour celui-ci une nombreuse bibliothèque, en mettant au pillage celle du cardinal de Fleury. Grâce à l'obligeance de M. le baron Pichon, nous avons pu consulter le Catalogue des livres et estampes de feu M. Brissart, secrétaire du roi, fermier général, dont la vente se fit du lundi 3 au mardi 18 décembre 1758, à ce même hôtol d'Armenonville, rue Platrière, par les soins de G. Fr. Debure le jeune (in-8, 92 pages). C'est celui d'une bibliothèque fort sérieuse, composée en majeure partie de livres de théologie et de jurisprudence, prosque tous reliés en veau. Jacques Brissart, décédé le 3 avril précédent, n'avait pas survécu de beaucoup au mariage de sa petite-fille, qui elle-même mourut le 14 octobre 1755, à l'âge de vingt ans. Son fils avait été marié au moins deux fois : la première, à Marie-Rose Texior, décédoe le 9 novembre 1734, sans doute en donnant le jour à la future comtesse de Thiard ; la seconde (9 avril 1750) à Henriette de La Borde, fille de Jean- François de La Borde, également fermier général, et d'Elisabeth Le Vasseur. Enfin, le Mercure de France enregistre la mort de Jean-Jacques Brissart, né le 9 décembre 1727, décédé le 14 novembre 1750, et celle de son oncle Jean-Simon Brissart, abbé cornmendataire de Saint-Martin de Nevers, « frère de M. Brissart, secrétaire du roi», né le 14 février 1682; c'était sans aucun doute cet abbé que Moufle d'Angerville taxe si délibérément d'indélicatesse.
du roi (infanterie), le 6 octobre 1737, guidon des gendarmes anglais avec rang de lieutenant-colonel, le 15 mars 1741, enseigne à ceux de Flandre, le 11 avril 1743, sous-lieutenant à ceux de Bretagne, avec rang de mestre de camp, le 22 avril 1744, capitaine aux chevau-légers de Bretagne, le 20 janvier 1747 , brigadier le 10 mai 1748. maréchal de camp le 19 avril 1760, le comte de Thiard fut. promu lieutenant général le 25 juillet 1762; il était déjà premier écuyer du duc d'Orléans. Appelé en 1782 au commandement en chef de la Provence, il obtint, en 1787, les mêmes fonctions en Bretagne. Il y eut à tenir cour plénière , à faire exécuter les nouveaux édits et à réprimer une émeute à Bennes. Honoré du cordon bleu par Louis XVI. il revint à Paris, fut blessé au 10 août et mourut sur l'échafaud le 26 juillet 1794 (8 thermidor an II). Il laissait une fille unique qui épousa le duc de Fitz-James, pair de France.
En 1799, un littérateur que Barbier convainquit de plagiats réitérés, Maton de La Varenne, mit au jour de prétendues OEuvres posthumes du comte de Thiard ; ces deux volumes que, par distraction, Quérard a catalogués sous le nom du Claude- Henri, mort en 1810, sont des plus rares : nous les avons en vain demandés à toutes les bibliothèques publiques de Paris. Nous savons par Quérard leur contenu sommaire : les Faux jugements ou Mémoires de Concy , les Effets de la jalousie, ballet héroïque, Êglé , pastorale, Salomon, poëme en prose, et des mélanges de poésies ; Barbier nous a édifiés sur les procédés de l'éditeur , mais nous aurions voulu pouvoir emprunter à ces OEuvres posthumes ce qui appartient en propre à l'auteur nommé sur le frontispice.
Quant aux lettres qu'on va lire, nous ne savons ni si Ghéron et Thory ont fait un choix dans le dossier qu'ils possédaient, ni s'ils ont toujours bien lu ce qu'ils imprimaient ; nous avons ajouté quelques notes indispensables , bien payé de ce travail par le charme de cette prose élégante et vive, digne d'un contemporain de Voltaire, qui effleure en se jouant les plus graves questions de littérature, de philosophie et de morale. Si l'on parvenait à retrouver une centaine de lettres deM.de Thiard, nous compterions un épistolaire de plus.
A ces fragments déjà connus , il nous est possible d'ajouter quelques pages inédites : un manuscrit récemment constitué à la Bibliothèque nationale (Fr. N. acq. 1186) renferme une série de lettres en allemand et en français, toutes adressées au critique ; quelques-unes d'entre elles, datées de 1763, sont en partie relatives à M. de Castrieset au traitement qu'il suivait à Aix-la-Chapelle pour la guérisonde blessures reçues pendant la campagne des bords du Bhin. De qui sont-elles? Aucune n'est signée ; mais l'aspect de l'écriture, l'orthographe de certains mots, dénoncent une origine tudesque ; de plus, les premières sont datées de Pont-à-Mousson : or VÉtat militaire de la France nous apprend que le régiment de Schombergy tenait garnison depuis sa formation ; et cette formation était due au plus ancien protecteur de Grimm, au comte de Friesen, à qui avait succédé un autre de ses amis, Gottlob-Louis de Schomberg, le dédicataire de sa thèse sur Maximilien Ier. Friesen avait levé en 1743 ce régiment de volontaires dont le même État nous décrit le coquet uniforme : habit court de drap vert à revers et collet rouges, veste de drap chamois, culotte de peau, bonnet casqué, et qui , après la mort du comte, était assimilé aux dragons. M. de Schomberg , capitaine en second au Régiment-Dauphine (1747), incorporé dans Royal-Bavière (1750), capitaine aux volontaires de Friesen, le 8 janvier 1751, avec rang de mestre de camp, prenait le commandement de ceux-ci le 16 avril 1755, et, bien qu'il fût promu brigadier le 20 février 1761, et maréchal de camp le 25 juillet 1762, il conservait son régiment jusqu'en 1781, époque à laquelle il fut nommé lieutenant général; il mourut en Allemagne pendant la Bévolution. Cette petite enquête terminée , il ne nous restait plus aucun doute sur l'auteur de ces lettres qui ne dépareront pas la série. A celle-ci se rattache
encore une autre lettre, communiquée par M. Etienne Charavay, également anonyme, datée de Dortmund, d'une écriture si droite et si serrée qu'il a fallu la déchiffrer à la loupe, et que nous aurions volontiers attribuée au comte de Thiard, si les formules de politesse eussent été moins cérémonieuses ; malgré le secret que gardent ces feuillets jaunis, n'est-il pas curieux de surprendre , dans leurs épanchements intimes, ces officiers de haute valeur qui , du bivouac ou de la garnison, philosophaient tout comme ils l'eussent fait au coin du feu de Mmc Geoffiin ou dans la synagogue de d'Holbach?
C'est encore au manuscrit de la Bibliothèque nationale que nous empruntons les lettres de Kluppfel. Les lecteurs des Confessions n'ont pas oublié cet Allemand « homme de beaucoup d'esprit » que Rousseau rencontra chez le baron de Thun, alors précepteur du prince héréditaire de Saxe-Gotha, et qui devint, en même temps que Grimm, son compagnon des bons et des mauvais jours ; lorsqu'il habitait avec Thérèse à l'hôtel du Languedoc, rue de Grenclle-Saint-Honoré, les « fines et folles polissonneries » de Kluppfel égayaient des repas «plus que simples» auxquels succédaient parfois des aventures scabreuses comme les tôte-à-tête de Grimm et de Jean- Jacques avec la maîtresse du jeune chapelain, celle-là même que Grimm avait surnommée la «papesse Jeanne.» Quinze ans après, Kluppfel, rangé, marie, attaché à la cour de la duchesse de Saxe-Gotha, entretenait avec son ami, devenu tout à fait Parisien, un commerce épistolaire assez assidu, ce semble; sans parler des menus services dont Grimm se montrait volontiers prodigue: envoi délivres, achat d'eau dentifrice, choix d'une perruque (la facture en est jointe au dossier), c'était lui qui, particularité ignorée, se chargeait de faire dessiner le frontispice de l'Almanach de Gotha, rédigé par Kluppfel et M. de Rothberg. Nous avons respecté les germanismes de Kluppfel qui n'enlèvent rien à la bonhomie spirituelle de sa prose française; mais nous avons dû, comme pour certaines lettres de Grimm, laisser de côté les longs et insipides détails de santé qui y tiennent une trop large place ; les augustes pituites de la duchesse ou de son héritier nous importent fort peu aujourd'hui; il n'en est pas de même d'anecdotes aussi gaiement contées que celle de Gauffecourt discutant sur la métaphysique dans la diligence de Lyon.
Nous ne nous flattons pas d'avoir réuni la dixième partie des correspondances privées de Grimm; mais la dispersion des «trente-quatre paquets de paperasses ne méritant aucune description», mentionnés négligemment par l'inventaire de sa bibliothèque, ne nous permet pas de placer sous les yeux du lecteur quelques autres de ces bavarderies d'honnêtes gens qui eussent été fort surpris, d'ailleurs, s'ils avaient su qu'elles auraient un jour les honneurs de la lettre moulée.