‹ Correspondance littéraire (volume 4)Chapitre 154 sur 377 · GEST. ZU GOTHA D. XI DECEM · texte numérisé non relu

GEST. ZU GOTHA D. XI DECEM

MDCCCVII.

Hier ruht ein Weiser

Hein liebender Freund;

lm spâten Winter des Lebons

Starb er zu f'riïeh

Uns und der Welt2.

Sa disparition passa profondément inaperçue. Seul dans la presse française, croyons-nous, le Magasin encyclopédique (1808, tome I, p. 39i) lui consacra quelques lignes exactes et sobres où il vantait son goût pour les beaux-arts, rappelait ses premiers essais littéraires, telles que Banise, et. ne mentionnait naturellement pas la Correspondance. Quelques mois plus tard (1808, tome III, p. 155), il annonçait qu'à la mort du « Nestor de la diplomatie », un secrétaire d'ambassade russe s'était empressé de recueillir sa volumineuse correspondance dans laquelle se trouvaient beaucoup de lettres autographes de Catherine II et que tous ses papiers avaient été envoyés à Saint-Pétersbourg.

1. Voyez F.-A.-O. Reichard (175-1728) Seine selbstbiographie uberarbeitet und herausgegeben von Hermann Uhde, Stutigart, 1877, in-8.

2. « Frédéric Melchior, baron de Grimm, né à Ratisbonne le 26 septembre 1723, mort à Gotha le 19 décembre 1807. — Ici repose un sage, un ami chéri, mort dans l'hiver avancé de la vie, mais trop tôt pour nous et pour le monde. » Reichard ajoute que cette inscription tut composée par M"' de Becktolsheim et que le journal Paris und Wien, ayant mis 1733 au lieu de 1723, il lui adressa une rectification, insérée en effet dans le cahier suivant, p. 322. Abandonnée après le retour de M- de Bueil et de sa fille cadette en France, la tombe de Grimm fut restaurée en 18G7 par les soins du romancier Gustave Freytag qui possédait une villa à Sieblebeu (Voy. Bibliographe alsacien, janvier-février 18G7, p. 136/.

Fui* le silence se fit do nouveau et ne fut interrompu que quatre ans plus tard, 1er* do L'apparition do la partie de la Correspondance littéraire éditée par Salgues I 1770-1783). D'où venait ce mystérieux manuscrit ? Il est bien probable que c'est celui qui avait appartenu à Frédéric II et qui avait été saisi à Berlin en 1806, puisque ni les bibliothèques privées de la couronne, ni la bibliothèque publique, ni les archives <le la cour et de L'État n'en renferment actuellement le moindre vestige1. Quelle que fût sa provenance, le succès ne se lit pas attendre. Les désastres môme de la campagne de Russie ne purent empêcher le bruit, de se faire autour d'un livre dans lequel défilaient sous les yeux des lecteurs tant de noms familiers à la plupart d'entre euv et qui chatouillaient désagréablement plus d'un contemporain. Ce n'est pas que la censure n'eût essayé d'y mettre bon ordre. L'examen fut minutieux, si nous en jugeons par les suppressions que nous avons relevées, et il eût été piquant de donner ici en appendice les rapports et les débats qu'il dut provoquer. Il ne nous a pas été possible d'eu retrouver la trace et notre maigre butin se réduit à quelques brèves mentions extraites d'un registre de la Direction de l'imprimerie et de la librairie, Conservé aux Archives nationales (F 18 149) et à une attestation plus curieuse délivré.' par Salgues à Buisson ; le rédacteur anonyme du registre en question veut bien reconnaître, dans une première note, que la Correspondance « offre un grand intérêt» et, dans la dernière, que « tout y étant purement littéraire, et remontant par ses rapports les plus voisins de nous à trente-deux ans en arrière, ne présente aucun motif d'empêchement à sa publication ».

Malgré ces assurances bénévoles, quelques lecteurs plus avisés, ou appartenant à la secte indestructible des idéologues, s'étaient plaints sans doute des lacunes trop sensibles en plus d'un passage et c'est pour répondre à ces réclamations intempestives que Salgues rédigea et remit à Buisson la déclaration suivante dont nous possédons l'original.

M. Buisson, désirant publier la Correspondance critique et littéraire du baron de Grimm et m'ayant prié d'examiner le manuscrit de cette correspondance comprenant les années 1770, "1, 72, 73, 74, six mois de 1776, les années 1777, 78,79, 80, 81 et quelques fragments de 1782, j'affirme et je déclare que je me suis livré à ce travail de manière à remplir autant qu'il était en moi les intentions de mondit sieur Buisson; qu'en conséquence j'ai choisi dans le manuscrit tout ce qui m'a paru digne d'intéresser le public, ne retranchant que ce qui avait été précédemment publié ou me paraissait peu digne d'être conservé dans un ouvrage de ce genre; qu'en ma double qualité de censeur impérial et d'éditeur, j'ai également supprimé, d'accord avec M. Artaud, censeur d'office, tout ce qui m'a paru ne pouvoir se concilier avec les considérations de la politique et de la morale; qu'ainsi ce travail a été fait autant dans l'intérêt d« M. Bancet que dans celui du public et du libraire ; qu'à l'exception d'un Voyage en Hollande par Diderot, ouvrage tout à fait incomplet, je n'ai sciemment rien laissé qui m'ait paru digne de l'impression et que les recherches ont été à cet égard portées si loin qu'ayant désiré supprimer dans la seconde édition quatre articles qui se trouvaient dans la première et qui déjà avaient été publiés, ce n'est qu'avec la plus grando peine que j'ai pu trouver dans la totalité du manuscrit de quoi remplir cette lacune.

En foi de quoi, j'ai signé le présent certificat pour servir à valoir ce que de raison.

A Paris, le vingt-cinq juin mil huit cent treize.

Salgues, censeur impérial.

Mais un pareil certificat n'était pas de nature à apaiser la curiosité surexcitée et cette note même montrait la voie aux chercheurs ; deux d'entre eux et des plus instruits s'étaient mis en campagne : Barbier rassemblait les opuscules de Grimm et son ami Parison lui apportait trois mois de l'année 1775 et divers fragments. D'où Parison les tenait-il? Le catalogue des autographes de son cabinet (Laver-

1. Renseignements dus à M. Dohme, bibliothécaire de l'empereur d'Allemagne.

det, 1856, n° 771) mentionne dans un lot de papiers de Popon de Maucune un Supplément à la Correspondance de Grimm formant environ 60 pages in-4°; le lot fut acheté par M. Lefèvre, le fameux bouquiniste de l'Arcade-Colbert, et il serait impossible aujourd'hui d'en retrouver la trace. La vente de la bibliothèque de Popon de Maucune a été faite en 1799 par Tilliard; les papiers du défunt ne figurent pas au catalogue, précédé d'une notice anonyme qu'on peut, sans trop de présomption, attribuer à Parison lui-même; peut-être avait-il mis en réserve les notes de Popon qui, en 1799, n'eussent assurément trouvé acquéreur à aucun prix; peut-être aussi tenait-il ce Supplément de 1814 des mêmes mains qui lui fournissaient le manuscrit des Mémoires de M""' d'Épinay, publié quatre ans plus tard avec le concours de M. J.-Ch. Brunet ; or ce manuscrit, d'après l'avertiss&ment de l'édition de 1818, avait été cédé à Parison par les héritiers d'un sieur Lecourt de Villière, se disant secrétaire de Grimm, mais que certaines quittances des cartons du séquestre montrent plutôt comme exerçant les fonctions d'intendant à l'hôtel de la Chaussée d'Antin1. Après la Révolution, il prit du service, et le Moniteur mentionne sa nomination d'inspecteur aux revues (17 nivôse an X, 6 février 1802). Ant.-Alex. Barbier avait inscrit sur une fiche les renseignements suivants, auxquels nous n'avons, malgré nos investigations, rien à ajouter:

Le Court de Villière (Isaac-Samuel), colonel d'état-major de la 26e division militaire, premier aide de camp du duc do Valmy (Kollermann), ancien secrétaire du baron de Grimm, mort à Mayence le 3 décembre 1813.

Cette fiche nous a été communiquée par M. Louis Barbier, ainsi que les fragments suivants de deux billets de Morellet à son père ; il paraîtrait, d'après le second, qu'il avait inutilement essaye de faire insérer dans l'édition Buisson une réfutation des passages qui le concernaient2, soit au sujet de sa traduction de Beccaria, soit à propos de son Eloge de 3/"'e Geoffrin; Meister avait fait, on s'en souvient, son mea culpa sur ce passage dans sa lettre à Suard, mais Morellet l'attribuait forcément à Grimm lui-même.

Vendredi 17.

... Votre supplément aux lettres de Grimm ne paraîtra-t-il pas bientôt? J'attends ce moment pour parcourir de suite toute cette rapsodie qui, à travers une multitude de faux jugements, devient pourtant le tableau, sauf corrections, du xvmc siècle...

Le 24 février 1813.

Monsieur, je vous remercie du présent que vous me faites, quoiqu'un seizième volume quand on n'a pas les quinze premiers, dépare un peu uno bibliothèque, mais j'avoue que je

1. Lors du règlement de la succession de M™* d'Épinay, Grimm acheta 2 cuillers a ragoût, 4 cuillers à bouche et 4 fourchettes pesant 3 marcs 7 onces G gros, à 52 L le marc = 20u L 7. s. 6. d. Au-dessus de cette mention sont placées les deux attestations suivantes:

« Je soussigné reconnais avoir reçu de monsieur le baron de Grimm la somme de deux cent six livres sept sols six deniers pour le prix de l'argenterie ci-dessus détaillée, provenant de la succession de feu Mme La Live d'Épinay, de laquelle somme je ferai état à M. Baron, receveur général des finances, l'un des exécuteurs testamentaires de ladite dame d'Épinay. Fait à Paris, le 3 décembre 1783.

« De V i L h i É it E »

«Plus deux livres pour avoir fait remettre à neuf et faitarmoirier [sic] les cuillers et fourchettes cidessus détaillées. A Paris, le 23 février 1784.

«De Villière»

Un autre chiffon de papier constate qu'il a été payé 110 francs à de Villière pour illumination des réverbères de la cour durant les années 1787 et 1788.

2. Ces Obsercatiuns, restées alors inédites, ont été publiées à la suite du tome 1" des Mémoires de Morellet [Lauvocat, 1821).

n'ai pas le courage do payer une si chère collection que J3 ne pourrais pas avoir le temps de lire avant d'aller quo dires Tullus et Aiuus; j'ai vu sans étonnement, mais non pas sans indignation mêlée de mépris, le refus du censeur de laisser imprimer vingt pages de réponse à un tissu d'impertinences de M. Grimm contre un homme de lettres qui a survécu à la publication de ses libelles en iormo de lettres'. Cette défense ost l'injustice dans le ridicule parce que je ne vois pas dans mos observations un mot qui puisse attirer l'attention de la police la plus inquiète ; quo si la défense a pour objet d'empêcher la correspondance d'avoir une ou deux éditions de plus, cette crainte serait chimérique ; mais elle ne peut pas être une raison pour un censeur qui a quelquo sentiment du juste et de l'injuste et du droit de la défense de soi-même. Quand votre magistrature do juré sera finie, vous me ferez grand plaisir de venir me voir, en venant dans mon quartier; je me flatte que vous pardonnerez à mes quatre-vingt-huit ans de ne pas vous rendre vos obligeantes visites dont je suis toujours trèsreconnaissant.

Morellet n'était pas le seul survivant du xvme siècle qui subissait les désagréments de la publicité que Meister redoutait si fort pour ses écarts de plume: le vieux Ximénès exhalait dans le Journal de Paris une médiocre épigramme qu'a soigneusement enregistrée l'auteur du Grimmiana, car Cousin d'A vallon n'avait pas perdu si belle occasion de brocher un petit volume, l'un des plus rares de la collection, on ne sait trop pourquoi ; à côté de lambeaux de Grimm et de La Harpe, on y retrouve, outre cette épigramme, un curieux portrait satirique du correspondant littéraire, emprunté à une feuille périodique et qui a précisément tout l'air de viser Suard et Morellet. On sait que le premier avait, durant quelques années, rempli cette fonction auprès du margrave de Baireuth, qualifié ici de roi d'Yvetot, et plus loin le soi-disant correspondant se représente comme ayant pris part à la grande bataille économique : «On porta jusqu'aux nues je ne sais quels dialogues d'un abbé Galiani qui s'était bien gardé d'aborder la question aussi franchement que moi. »

Enfin il n'était pas jusqu'aux faiseurs des petits théâtres qui ne tinssent à témoigner à leur manière de l'intérêt qu'avait provoqué la publication de Buisson. L'un des derniers numéros du manuscrit de Gotha renferme ce passage emprunte à une lettre de Paris du 15 juin 1813 :

La célébrité posthume donnée au baron de Grimm, aussi sûrement contre son gré que contre le vœu de ses meilleurs amis, par une correspondance qui ne fut jamais écrite pour être publiée, le menace encore, malheureusement, Dieu sait de quelle niche dans la galerie des hommes célèbres du Vaudeville. On répète en ce moment à ce théâtre une pièce intitulée te Baron de Grimm. L'auteur est un grand innocent nommé Henri Simon qui s'obstine à être auteur et qui prête son nom à ceux qui en redoutent le titre. On dit qu'il a vendu sos lauriers futurs au petit M. Hapdé, le plus impudent de nos pygmées littéraires, qui a brillé alternativement sur les tréteaux des boulevards, dans les écuries de Franconi et sur la scène de l'Odéon, où il a donné le fameux Faldoni.

Qu'est devenue cette pièce qui, à défaut de la moindre valeur littéraire eût offert un véritable intérêt de curiosité ? C'est ce que ni les répertoires spéciaux du temps, ni les papiers de Hapdé conservés à l'Arsenal n'ont pu nous révéler; peutêtre est-elle conservée dans les portefeuilles de la collection dramatique du baron Taylor à qui Hapdé avait légué ses manuscrits; mais la communication de ses portefeuilles n'a pu nous être accordée au moment où nous écrivons ces lignes (octobre 1881).

Quelques esprits délicats ou blasés protestaient, il est vrai, contre cette vo°ue un

1. Sous le n* 832 du catalogue de la vente posthume de Barbier (février 1828] figurait un ex. des 17 voL de la Correspondance littéraire avec quelques notes autographes de Morellet; il fut vendu 86 fr. et nous ne savons en quelles mains il a passé depuis; Barbier avait sans doute prêté son propre exemplaire à l'abbé, car, fidèle à ses rancunes, celui-ci n'avait point acheté la Correspondance : ello n'est pas mentionnée dans le catalogue de sa bibliothèque (octobre 1819).

xvi. 36

peu bruyante: ainsi Mmc de Rémusat écrivait de Vichyà son mari, le 18 juin 1831 :

J'ai lu ce fatras de Gritnm en voiture; il est précisément bon pour prendre et quitter dans une journée de voyage. Je pensais que nous étions bien fous de mettre tant d'importance au présent qui est si peu de chose quand il est devenu le passé. Tous ces extraits de pièces, ces petites anecdotes du jour, ces vers de circonstance, ces petites passions de chacun sur mille pauvretés sont fastidieuses à retrouver, et cependant c'est à peu près tout ce qui compose la vie des gens riches d'une grande ville et ce qui remplit la plus grande partie de nos journées.

Mmc de Rémusat fréquentait pendant une partie de l'année à Sannois la vieille M"1C d'Houdetotet si les premiers épanchcmentsde l'amie de Rousseau et de Saint- Lambert l'avaient charmée1, peut-être avait-elle à la fin les oreilles un peu rebattues de ce passé si lointain pour ses trente ans.

Mais, Sainte-Beuve l'a dit, Grimm écrivait surtout pour ses contemporains étrangers et il était bien juste que leurs descendants lui fissent bon accueil. Si l'Italie et l'Espagne semblent l'avoir tout à fait ignoré, l'Allemagne se préoccupait enfin d'un de ses enfants trop longtemps méconnu : un feuilleton de Malte-Brun, dans le Journal de l'Empire (24 février 1813), nous apprend que les journalistes d'Heidelberg s'étaient efforcés de « flétrir » la mémoire de Grimm, mais que le Journal des modes, dirigé par Bertuch à Weimar, avait pris sa défense en ces ternies :

« Grimm ne mettait point do rouge et ne poussait jamais le soin da son extérieur assez loin pour mériter le nom de petit-maître. Son plus grand gala était un uniforme vert avec la croix de Saint-Wladimir. IL ne plaisantait jamais sur la religion et sur les principes de la moralo. Il a laissé un ouvrage bien plus important que sa Correspondance littéraire : ce sont des Mémoires historiques et diplomatiques de son temps, mais le seul et unique manuscrit a été envoyé en Russie par les soins de l'autour qui aurait voulu empêcher la publication de sa gazette littéraire. »

Voilà un croquis de Grimm vieilli, solennel et timoré qui a son prix, et il faut savoir bon gré au journal d'Heidelberg de l'avoir provoqué; quant aux Mémoires dont il est question, ils se réduisent à celui que nous avons emprunté à la Société historique russe.

Ce fut seulement en 1820 que l'on publia à Brandebourg un abrégé de la Correspondance en un seul volume in-8° de xiv-486 pages sous ce titre : Grimm' s und Diderot's Correspondenz von 1753 bis 4790 an einen regiercaden frustein Deutschtaads genihtet.

Les Anglais, gens pratiques, allant au plus pressé, avaient immédiatement publié à Londres, en français, le texte de Salgues, puis l'avaient abrégé et traduit. Merivale et Jeffrey étudiaient longuement Grimm dans VEdinburgh Review, et, quelques années plus tard, Byron, après avoir parcouru la Correspondance, traçait sur son mémorandum (31 janvier 1821) cette ligne qu'on a souvent citée et quir dans sa forme légèrement ironique, pourrait bien être le jugement de la postérité : m Somme toute, c'est un grand homme en son genre. »

1. Voir une longue et spirituelle lettre à un correspondant inconnu, datée du 31 juillet 1809 et publiée par M. de Lescure dans les Autographes en Fiance et à l'étranger (1865, in-8', p. 32:1). Cette lettre n'a pas «té reproduite par M. Paul de Rémusat dans la correspondance de sa grand'mère.

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