LETTRE A L'ABBÉ RAYNAL
et outrées, sans y attacher de sens ni de vérité, c'est les outrager plutôt que les honorer.
Au reste, je n'ai pas voulu désigner tous les autels d'un temple assez décoré par les simples noms qui s'y trouvent, j'avais mis peu d'art à sa construction, et l'auteur des Remarques relève avec raison ma négligence. Quand, par exemple, je parle de la façon dont MUe Fel chante l'italien, je n'ai pas voulu dire qu'elle avait fait je ne sais quelles découvertes, j'ai voulu dire simplement que les étrangers1, et entre autres mon compatriote M. liasse, outre une articulation très-heureuse et une expression très-agréable, lui trouvent je ne sais quoi d'original dans son chant, qui, sans être précisément le goût de nos voix italiennes, convient très-bien au génie de cette musique ; et si l'auteur des Remarques demande en quoi consiste cette manière originale, je lui dirai que Mlle Fel la doit à son organe, le plus singulier et le plus égal que je connaisse. C'est avec une voix partout également franche et légère qu'elle parcourt deux gammes et demie; mais la nature, qui lui a accordé cette faveur, n'en est pas prodigue, et les voix ordinaires sont obligées d'y suppléer par l'art. Yoilà ce qu'on fait en Italie et en Fiance, avec cette différence que nos voix ont trouvé le secret d'aller, sans être franches, partout avec la même facilité, et de charmer l'oreille par le goût qu'elles savent mettre dans leurs tours et dans leurs passages, et qu'en France on y supplée par des cris effectivement trèscapables d'affecter l'oreille par leur frémissement sinistre.
J'ose l'assurer encore que je sais un peu ce que c'est que déclamer en musique, et que je viens d'entendre au concert le plus beau morceau de déclamation qui existe. C'est le récit Venite adore?nus, chanté et déclamé par Mil° Fel d'une manière sublime et céleste, c'est-à-dire convenable au caractère que l'auteur lui a donné; et je n'ai pas non plus laissé échapper le petit morceau Hodie si vocem ejus audieritis, qui ne sert que de transition à la reprise, mais qui est un modèle de la plus noble déclamation et un trait de génie auquel je n'ai rien trouvé
i. C'est-à-dire les connaisseurs : car les étrangers qui se mêlent de parler de mu-ique par air, ont déjà décidé avant que d'entendre, qu'une voix française, et surtout la première voix française, ne saurait que très-mal chanter l'italien. Comme il n'y a ici que le nom qui les choque, s'ils l'aiment mieux, nous l'appellerons désormais la voix européenne. (Grimm.)
de ressemblant dans tout ce que j'ai entendu de musique ; mais je veux qu'une déclamation pathétique me déchire le cœur, et non pas les oreilles.
J'ose enfin l'assurer que personne n'admire plus que moi le talent de l'élève du grand Tartini ; mais je n'ai pas cru devoir rappeler au public un événement qu'il pourrait trouver aujourd'hui beaucoup plus humiliant pour son goût, qu'il ne le fut alors pour le talent de M. Pagin.
Ce que je voudrais toujours rappeler au public, dont je voudrais le remercier sans cesse, et à quoi je crois que les philosophes ont contribué, c'est la justice qu'il rend aux vrais talents, c'est l'admiration avec laquelle il a écouté cette semaine les chefs-d'œuvre de M. de Mondonville, c'est le suffrage dont il a honoré ces deux hautbois ' singuliers, c'est la manière dont il a applaudi au progès de M. Gélin et à l'expression noble et pathétique de cette autre basse-taille admirable 2 ; c'est l'enthousiasme si juste qu'il a marqué aujourd'hui après le morceau A solis ortit, du petit motet de Fiocco, chanté d'une manière si neuve et si digne de cette voix qui sait chanter ; c'est enfin la façon dont il a accueilli et encouragé un enfant charmant3 qui a chanté. différents morceaux sans cris, sans efforts, avec justesse, avec aisance, et surtout avec un goût très-remarquable à son âge et dans son pays.
J'ai l'honneur d'être, etc.