‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 34 sur 113 · Inconnu aux bibliographes · texte numérisé non relu

Inconnu aux bibliographes

alors ce prince, votre père serait allé plus loin, — Sire, repliqua-t-il, le père de Votre Majesté était plus honnête que lé mien, et n'aurait pas voulu aller si avant. »

Parmi les personnes à qui on proposa le changement de religion, Kirk ne fut pas oublié. Celui-ci répondit en homme de guerre qu'on venait trop tard, qu'il était déjà engagé et qu'il avait promis au roi de Maroc que, s'il changeait de religion, il se ferait mahométan.

Le roi, s'apercevant que le duc de Grafton, fils naturel de Charles II, avait dessein de l'abandonner, lui dit qu'à coup sûr ce ne pouvait être la conscience qui l'obligeait à prendre parti pour les mécontents, puisque l'on pouvait juger par son éducation et encore plus par ses mœurs qu'il ne connaissait pas la religion et qu'il l'aimait encore moins. « Quelque peu de conscience que j'aie, répondit le duc, je me range à un parti qui en a beaucoup. »

Les magistrats de Londres étant allés en corps complimenter le prince d'Orange, le prince aperçut parmi eux M. Meynard, âgé de quatre-vingt-dix ans, et lui demanda d'un air obligeant s'il n'avait point survécu à tous les gens de loi de son temps. « Monseigneur, répondit-il, j'aurais même survécu à la loi si Votre Altesse ne fût venue à notre secours. »

Le roi, ayant été obligé de fuir devant le prince d'Orange, alla à Londres, où il assembla son conseil. Avant que cette assemblée se séparât, le prince, s'adressant au comte de Be^lfort, lui dit : <c Milord , vous êtes un très-honnête homme et qui avez un grand crédit; vous pouvez présentement me rendre de grands services. » A quoi le comte répondit : « Sire, je suis vieux et peu en état de servir Votre Majesté. Mais, ajouta-t-il en soupirant, j'avais autrefois un fils qui, s'il était en vie, pourrait vous rendre de grands services. » II parlait de lord Russel, son fils, qui avait été décapité sous le dernier règne, et qui avait été sacrifié à la vengeance du roi, alors duc d'York. Cette réponse frappa le roi comme d'un coup de foudre, en sorte qu'il ne put répondre un seul mot.

Le goût de notre théâtre comique a changé cinq ou six fois en moins d'un siècle et demi, l"" Nos comédies n'étaient d'abord que des farces sans esprit, sans intrigue, sans dialogue, sans sel et sans décence. 2® Lorsque, vers le commencement du dernier siècle, nous commençâmes à sortir de la barbarie, nos auteurs se contentèrent de traduire les pièces espagnoles, toutes remplies d'incidents merveilleux, de changements de noms, d'aventures romanesques. 3° Molière créa parmi nous un genre nouveau, et le porta à sa perfection. Ses comédies sont écrites d'un style naturel ; nos mœurs y sont peintes d'après nature. Son dialogue est vif et aisé; il n'eut d'autre successeur que Begnard. A"" Après la mort de ces deux grands hommes, il régna sur notre théâtre un comique bas, des mœurs indécentes, une diction négligée. Dancourt est celui des auteurs de ce genre qui acquit le plus de réputation, b"" On se lasse, dans ce pays-ci, des bonnes choses, et encore plus des mauvaises. On était descendu trop bas et on monta tout d'abord trop haut. Au comique de Dancourt succéda celui de Destouches et de La Chaussée, qu'on appelle le comique larmoyant. Ce sont des tragédies bourgeoises qui n'ont ni la majesté du cothurne ni l'enjoué du brodequin ; ces drames hermaphrodites paraissent déchoir de leur réputation. 6"^ Il s'introduit un \ nouveau genre qui est allégorique; Boissy et Saint-Foix ont fait | aimer cette manière en y répandant de l'esprit à pleines mains. | Avec de l'esprit, vous le savez, on fait des Français tout ce qu'on l veut. 11 parait une comédie en un acte et en vers intitulée le Plaisir \ qui est dans ce dernier genre et qui a occasionné ces réflexions. '

Le Plaisir a été représenté avec quelque succès il y a plus

i. Par Tabbé Marchadicr. Paris, 1748, ia-12. Représentée pour la première , fois le 3 août 1747. I

d'un an. Le bien qu'on y dit des Anglais et le mal dont on accuse les Français a suspendu longtemps l'impression de celte pièce. Vous la trouverez écrite d'un style saillant et épigrammatique. Du reste il n'y a point d'intrigue. Le Plaisir se présente; un Français le veut à Paris, un Anglais à Londres et une Italienne à Venise. Après que chacun a dit les raisons qui doivent lui mériter la préférence, le Plaisir veut aller partout; il en dit les raisons qui sont le dénoûment de la pièce :

Le Plaisir est de tous pays.

Je suis un enchanteur aimable ; Je sais me transporter partout au même instant, Mais je me cache aux yeux sous un déguisement, Partout divers et partout agréable,

Selon les lieux, selon les temps.

Tout est plaisir et tout est peine.

Je suis en mille lieux mille objets différents; Ici je suis Tamour, et là je suis la haine. M*accommodant aux lieux, au temps, au goût, aux pleurs. Nouveau caméléon, quand je change de terre. Je sais me transformer et changer de couleurs.

Je suis peut-être, en Angleterre, Sérieux, sombre, un peu trop réfléchi.

En France moins pensé, peut-être mieux senti ;

En Italie un peu moins raisonnable, Plus gai, plus enjoué, peut-être plus aimable. Mais quelque habit enfin qui puisse me couvrir. Je suis partout charmant, et partout le Plaisir.

— On vient de m'apporter le Marchand de Londres^ ou VHiitoire de George Barnwell^ tragédie bourgeoise traduite de l'anglais, de M. Lillo ^ Le théâtre anglais, tout singulier qu'il est, n'a rien d'aussi singulier que cet ouvrage. Une fille de joie voit un garçon marchand qui est bien fait et qui a un air simple. Elle s'en fait d'abord aimer, elle l'engage ensuite à découcher, puis à voler son maître. Le jeune homme a un oncle fort riche dont il doit hériter. Sa maîtresse l'oblige à lui faire donation de cette succession et à aller assassiner cet oncle. Il revient de cette horrible opération avec un air égaré et les mains teintes de sang. Gomme ses remords l'ont empêché de rien emporter dé chez son

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