‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 35 sur 113 · Par M*" (P. Clément, de Genève). S. 1., 1748, in · texte numérisé non relu

Par M*" (P. Clément, de Genève). S. 1., 1748, in

oncle, sa maîtresse indignée va le dénoncer au magistrat. Il est peodu, ainsi que sa maîtresse dont on découvre les horrears par la déposition de ses domestiques. Leur mort est comme elle devait être; le marchand, revenu à lui-même, meurt en homme vertueux, comme il avait vécu jusqu'au fatal instant où il a connu Milvond. Milvond meurt en personne familiarisée avec le crime. L'abbé Prévost, qui s'est trouvé à Londres lorsqu'on a représenté cette pièce pour la première fois, m'a dit qu'il n'avait jamais vu de spectacle aussi frappant que celui-là. Je n'ai pas éprouvé cette émotion en lisant cette tragédie, mais elle ne m'a pas paru non plus aussi risible que doit l'être naturellement une pièce dont une fille de joie est le personnage principal.

— Les Anglais n'ont pas en leur langue une seule histoire de leur nation qui soit supportable. Ils ont pourtant deux historiens dont ils font cas et avec raison. Le premier est Clarendon, qui a écrit les Guerres civiles d* Angleterre avec une dignité et une force extraordinaire; le second, Burnet, qui a jeté beaucoup d'agrémentdans l'histoire de son temps; mais, après tout, ce ne sont que des morceaux. L'esprit de parti a empêché cette nation de pousser le genre historique aussi loin que la plupart des autres belles connaissances. II parait aujourd'hui un M. Coste qui a publié en anglais les premiers volumes de l'histoire de sa nation et qui va donner incessamment la suite. Cet ouvrage, qu'on dit profond et exact, manque d'agrément. M. le chancelier a chargé M. l'abbé Prévost, un des hommes de France qui écrivent le mieux, de traduire cette histoire et d'y ajouter cet air lié, correct et élégant, que nous exigeons dans les ouvrages de cette nature. Ce célèbre écrivain va commencer cet important travail. Il est seulement à craindre qu'il ne se hâte trop de finir. C'est sa méthode; il se contente le plus souvent de donner du médiocre, quoiqu'il soit né pour atteindre la perfection. Nous avons déjà dans notre langue trois ouvrages considérables sur l'Angleterre : 1® les Révolutions de ce royaume, par le P. d'Orléans, jésuite. C'est un ouvrage égal ou supérieur à tout ce que je connais par la force du style, par la finesse et la hardiesse des réflexions, par la ressemblance des portraits, par la délicatesse des transitions. C'est dommage qu'il ait gâté sa belle histoire par un défaut de correction, par une crédulité outrée et par une partialité marquée pour les catholiques ; 2"* V Histoire d'Angle-

terre ^ par Larrey, qui a eu une vogue passagère et n'est plus lue aujourd'hui. C'est un ouvrage où les faits de tous les peuples sont entassés sans discernement, sans goût, sans méthode. L'auteur ne manquait pas d'esprit et n'écrivait pas trop mal, mais il est toujours satirique ou flatteur, et aucune de ces deux manières ne convient à un historien ; 3"* Rapin de Thoyras est le premier qui ait écrit l'histoire d'une nation , les autres n'écrivent que l'histoire des rois. Tout ce qui regarde l'Angleterre se trouve bien discuté, bien développé dans l'histoire de Thoyras. Il manque un peu de couleur et d'agrément, dans le style, presque toujours trop sec et trop uniforme. Vous aurez aussi observé en le lisant qu'un génie trop républicain règne dans le cours de son ouvrage. 11 se déclare toujours sans ménagement pour les presbytériens contre les épiscopaux, qui sont royalistes.

— Le roman intitulé Zadig^ qui faisait d'abord peu de bruit, en fait maintenant beaucoup. Il est certain que cet ouvrage est traduit de l'anglais et personne ne doute que M. de Voltaire n'en soit le traducteur. Il est certain, malgré cela, que cet ouvrage n'est pas dans le goût anglais ni dans le genre de Voltaire.

— On vient d'achever d'imprimer, à Genève, un ouvrage en deux volumes in-4* intitulé : t Esprit des lois *. C'est une production très-importante de l'auteur des Lettres Persanes. 11 a envisagé son sujet dans le grand, et Ta traité en législateur. Ce ouvrage n'est pas encore arrivé à Paris.

— On a formé successivement en France plusieurs manufac-. tures de porcelaine qui sont tombées au bout de quelques années. Celle de Vincennes, qui a commencé il y a environ six ans, a eu d'abord des progrès très-lents et presque imperceptibles, mais depuis cinq ou six mois les ouvrages y ont été portés à un degré de perfection qui n'est pas croyable. La peinture est encore bien inférieure à celle de Saxe, mais le blanc en est peut-être plus beau . Quoi qu'il en soit, notre manufacture vient a'acquérir depuis huit jours un avantage tout à fait considérable. Un frère servant chez les Bénédictins, nommé frère Hippolyte, a trouvé le secret d'incruster l'or dans la porce-

1. Voir sur les diverses éditions de VEsprit des Lois la brochure de M. Louis Daageau (Vian), Montesquieu, Bibliographie de ses œuvres, Paris, P. Rouquctte, 1874 in-S.

laine, au liea qu'on ne fait que l'appliquer en Saxe. Le roi a acheté ce secret et en a fait présent aux entrepreneurs de Viocennes. L'expérience en a été faite plusieurs fois, et elle a parfaitement réussi. L'inventeur travaille à perfectionner sa découverte, et il espère réussir à donner à l'or, sur la porcelaine, toutes les couleurs qu'il peut prendre ailleurs.

— Comme il n'a paru aucun ouvrage ni bon ni mauvais depuis ma dernière lettre, je vais recueillir ici quelques anecdotes assez singulières sur l'homme de notre littérature le plus décrié: c'est le bonhomme Chapelain. Vous vous. rappelez aisément tous les traits qui lui ont été lancés par Despréaux et par tous les autres satiriques de son temps.

La célébrité de Chapelain était si grande que le cardinal de Richelieu, voulant faire la réputation d'un ouvrage, pria le poète de lui prêter son nom en cette occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêterait sa bourse en quelque autre.

Un jour Chapelain lisait son poème chez M. le Prince. On y applaudissait et chacun s'efforçait de le trouver beau. Mais M"**' de Longueville, à qui un des admirateurs demanda si elle n'était pas touchée de la beauté de cet ouvrage, répondit : « Oui, cela est parfaitement beau, mais c'est bien ennuyeux. »

Chapelain était appelé par quelques académiciens le chevalier de l'ordre de l'Araignée, parce qu'il portait un habit si rapiécé, si recousu, que le fil formait dessus comme une représentation de cet animal. Étant un jour chez M. le Prince, où il y avait une grande assemblée, il vint à tomber du lambris une araignée qui étonna toute la compagnie par sa grosseur. On crut qu'elle ne pouvait venir de la maison parce que tout y était d'une grande propreté. Aussitôt toutes les dames se mirent à dire d'une commune voix qu'elle ne pouvait sortir que de la perruque de Chapelain; ce qui pouvait bien être, puisqu'il n'avait jamais eu qu'une seule perruque. Chapelain à l'avarice joignait la malpropreté. Balzac contait qu'ayant été dix ans sans le voir, parce qu'ils étaient brouillés, il se raccommoda avec lui, et que, l'étant allé visiter, il le trouva dans sa chambre où il aperçut une même toile d'araignée qui la traversait et qu'il y avait vue avant que d'être brouillé avec lui. Chapelain, pour épargner ses serviettes, avait un balai de jonc sur lequel il s'essuyait les mains.

NOUVELLES LITTÉRAIKES. 233

On continue à accabler Voltaire d'épigrammes. Le Calilina de Crébillon, qu'on va jouer, a occasionné les vers suivants, dont j'ignore l'auteur :

Ton dernier essor poétique, Cher Crébillon, réussira; 11 peut amener la critique Mais le prix lui demeurera.

Ton petit rival frénétique.

Sifflé sur la scène tragique Comme il le fut à TOpéra, Voltaire, en un mot, se pendra; Catastrophe très-pathétique Dont le public fapplaudira.

AUTRE ÉPiGRAMME SUR Simîramis :

Nulle intrigue dans la pièce.

Point de mœurs, nul intérêt, Folie et scélératesse; L'auteur s'est peint tel qu'il est. *

— On va vendre incessamment la bibliothèque de l'abbé de Rothelin; c'est une des plus riches de l'Europe en livres rares et en belles éditions. Cet abbé était homme de qualité, et passionné pour la gloire des lettres. Unde ses amis, médiocrement cultivé, lui alla demander un jour sa voix pour être reçu à l'Académie française. « Je sais, dit-il, que vous avez besoin d'argent ; voilà dix mille francs que je vous donne, et laissez-moi la liberté de mon suffrage. »

— Je ne sais si vous ne trouverez pas la pièce suivante un peu longue, mais comme elle fait beaucoup de bruit et que sûrement elle ne sera pas imprimée, j'ai cru que vous ne seriez pas fâchée de la trouver ici. J'ignore qui en est l'auteur; on l'attribue à tant de gens qu'il est difficile de rien dire de positif sur cela.

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