‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 36 sur 113 · M. GILLET HÉLIOGABALE DE LA RIBAUDIÈRE · texte numérisé non relu

M. GILLET HÉLIOGABALE DE LA RIBAUDIÈRE

AUMONIBR DU RKOIMENT'.

Amis, on va fermer le temple de Janus,

Et Mars, dans les bras de Vénus, Va signaler bientôt son amoureuse audace. 11 vend chevaux, sabre, cuirasse. Lance, cuissards, et javelots ; De sa visière il fait un masque, A Jélyotte abandonne son casque.

Et des écharpes du héros La duchesse fera des dominos.

Mais vous, dont tout le bien n'est qu'un vieil uniforme. Qu'allez-vous devenir, infortunés Grassins? Vous ferez-vous, à la réforme.

Rats de cave ou bien capucins ?

Ah! quMI ferait beau voir les enfants de Bellone Nu-pieds, barbus, pouilleux, escamoter Taumône; Ou bien de voir de généreux guerriers De la Maltôte être croupiers.

Et moi, braves enfants, qui suis sans bénéfice, Moi, capellan Languedocien, Dirai-je gratis un office Où, sur ma foi, je n'entends rien?

Pour vivre, me joindrai-je à cette crasse bande? Cervaux fêlés, ferrailleurs d'arguments, Vivant d'obi ts, d'enterrements, Qu'on nomme des prêtres d'Irlande?

Non ferai-je, corbleu ! j'ai de l'ambition. Ayez-en comme moi, qu'elle soit noble et grande ; Des braves gens elle est la passion.

Si comme moi la gloire vous gourmande.

Suivons-en la vocation.

Marche à moi, grenadier; feu, frappe :

Foi d'aumônier, je fais ou chanoine ou satrape

1 . On appelait Grcusin, du nom de son colonel, un régiment composé de trois cents cavaliers et de neuf cents fantassins qui, durant la campagne des Flandre:^, en 1745, se distingua k la prise d'Oudenarde.

Quiconque me veut suivre en cette occasion.

Or sus, buvons trois coups de ce jus de la grappe,

£t vous goûterez mieux ma proposition.

J'avais, je l'avouerai, le dessein d't tre pape;

Le poste est bon, ma foi, muis diable, on ne l'attrape

Que quand nature est aux abois.

Taimerais mieux donner mes lois.

Le sceptre en main, comme Priape,

A tous ces tendrons de Gbio.

Ah! que ma majesté régnerait à gogo!

De vin, d'amour, je tiendrais une étape,

Et qui largement y boirait.

Péniblement y baiserait.

Sacredié, mes amis, faisons-en la conquête, Croisons- nous tous, sabrons tous ces turbans.

Du beau sexe infâmes tyrans.

Ivrognes et ribauds, je suis à votre tête. Frères très-chers, marciions, embarquons-nous.

Allons, frapper de rudes coups

Sur cette canaille hérétique.

Qui profanant maint bachique coteau, Le tient eu friche et ne boit que de l'eau. Ne souffrons plus que ce fourbe extatique. Ce vilain Mahomet tienne la Grèce aux fers.

Que cette idole de la Mecque,

Ce fier faquin rentre aux enfers.

Vin de Chio, fringante Grecque,

Seront pour nous, braves soldats;

Vins veloutés, charmants ébats,

Seront les fruits de la victoire.

Jarni, quel vin! morbleu, quels yeux!

Boit-on en, ce pays? l'amour en a la gloire.

Dans ce climat délicieux

Buveur d'eau sans crainte se livre,

Et l'amour seul est capiteux.

Mais dès qu'en ses transports l'aipour voluptueux

En ce penchant se dissout et s'enivre.

Qu'il expire, n'est plus, un verre de bon vin

Le rend au jour et l'arrache du sein De celle qui bientôt va le faire revivre. Ainsi, sept fois par jour on se meurt, on revit ; Ainsi sept fois à l'amant qui languit

Bacchus remet du cœur au ventre.

Boit-on un coup? Soudain on rentre

Dans la carrière d'où l'on sort;

Après un coup on mouille au port.

236 NOUVELLES LITTÉRAIBES.

Un coup fournit un coup; un coup ôte la force;

Un coup la rend, un coup Tabat.

Ainsi de coups en coups» amour, vin délicat.

De leurs plaisirs se fournissent Tamorce. De ce climat charmant, amis, que pensez-vous? Hé bien, ce beau pays, cadédis, est à vous,

Une campagne en fait Taflaire.

Et vous, mes officiers, eh donc I qu'allez-vous faire ?

Irez-vous tonner sur vos choux.

Battre manants, pisser au cimetière.

Et vous amouracher, gentillâtres hiboux,

D'une chouette dindonnlère?

Sandis, voudriez-vous, ainsi que hobereau

Traîner une antique rapière, Courir trois jours pour tuer un perdreau, Et pour mieux illustrer votre noble misère Monter un rossinante, entonner un cornet, Pour forcer un vieux lièvre et le mettre en civet? Que la gloire et Tamour et.Bacchus nous rassemblent.

Et que, peint sur nos étendards.

On voie Amour trempant ses dards

Dans le jus du vainqueur de Tlnde; Voilà notre oriflamme I Allons en paladins , Le sabre au poing, pourfendre Sarrasins Et retirer des fers et Cythère et le Pinde. La Grèce est le berceau des amours et des arts ; Laïs y vit le jour aussi bien que Sophocle. On y vit des buveurs, des favoris de Mars, Et le même climat où naquit Thémistocle Vit boire et soupirer le tendre Anacréon. Marchons, qu'hésitons-nous, ribauds, mes camarades? Courons planter la vigne au pied de l'Hélicon, Nous verrons accourir les Grâces, les Ménàdes.

Au fond du verre et du flacon

Piquant propos, tendre chanson, Gaze voilant la moitié d'un téton.

Feront naître désir de goûter accolades;

Amour sera notre Apollon ;

11 chantera nos baisers, nos rasades ; Sur ses ailes la gloire ira porter le nom

De la plus belle des croisades.

— L'Académie des sciences a tenu son assemblée publique le 15 de ce mois. Le secrétaire perpétuel, M. de Fouchy, y lut réloge du fameux Bernouilli, géomètre de Bàle. C'eût été un

riche fonds en de meilleures mains; M. de Fouchy ne nous donna que des réflexions triviales^ une érudition puérile, des applications ridicules; il répondit parfaitement à l'idée du public. M. de Mairan, le premier de nos physiciens, annonça une nouvelle édition de son Traité sur la glace; il saisit cette occasion pour combattre le dégoût injuste qu'on a aujourd'hui pour les systèmes. Il avoua que le goût du système entraînait bien souvent dans des erreurs, mais il prouva fort bien que Tenvie d'en soutenir rendait l'esprit capable de beaucoup d'efforts qu'il ne saurait faire sans cela. Cet illustre académicien fut fort applaudi du public, et très-peu de sa compagnie qui est toute Dcwtonnienne. M. de Mairan et M. de Fontenelle sont les seuls de cette Académie qui n'aient pas abandonné les intérêts de Descartes. M. de Cassini rendit compte des peines qu'il s'est données, par ordre du roi, pour perfectionner la carte de Flandre. Il dit sans esprit beaucoup de choses communes sur le besoin qu'ont les généraux de cartes exactes où se trouvent marqués avec précision les ruisseaux, les ravins, les bois.

M. Le Monnier détailla ses dernières observations sur la dernière éclipse de la lune ; il a fait le voyage d'Ecosse parce que Téclipse devait y être tout entière. Ce jeune homme porte dans ses études une sorte d'enthousiasme qui fait espérer qu'il réussira. M. le marquis de Courtivron parla de la maladie qui a Tait périr plus de la moitié de nos bêtes à cornes. Nos troupes^ à leur retour en Bavière, portèrent ce fléau qui nous afflige encore aujourd'hui, mais moins vivement qu'il n'a fait. Nos médecins sont partagés sur la nature de cette maladie ; les uns prétendent que c'est une espèce de petite vérole, les autres que c'est un mal contagieux. Les expériences qu'a faites M. de Courtivron appuient la dernière opinion.

— L'Académie des inscriptions et belles-lettres fit sa rentrée le 12 du mois; elle ne fut pas brillante. L'abbé Sallier, bibliothécaire du roi, y annonça le manuscrit original de la vie de saint Louis, par Joinville, qu'on vient de déterrer. Joinville était un homme de qualité qui accompagna le saint roi dans toutes ses expéditions d'outre-mer et qui n'a écrit que ce qu'il a vu. Son ouvrage est écrit avec une naïveté et un bon sens que nous ne trouvons dans aucun de nos anciens historiens. Ce monument, si précieux à la nation, avait été extrêmement

altéré par l'ignorance et les malheurs du temps. Le Douveac manuscrit qu'on va publier nous donnera saînt Louis et Joinville tels qu'ils ont été*. Le plus savant homme de l'Europe, M. Fréret, continua la séance par la lecture d'une dissertation très-séchei sur les Amazones. Son but était de prouver que ce peuple guerrier de femmes n'a jamais existé, mais qu'on peut conjecturer avec vraisemblance que ce qui a donné lieu à cette fable est que les Sauromates menaient avec eux leurs femmes àj la guerre, et qu'elles se défendaient avec autant de courage etj de vigueur que leurs maris, qu'elles étaient élevées à manier et à porter les armes comme les hommes, et que les peuples contre lesquels les Sauromates se battirent d'abord, étonnés de voir des femmes faire la guerre, s'imaginèrent qu'elles étaient seules comme soldats, ou répandirent peut-être ce bruit pour donner à la chose plus de merveilleux. De là sont nées, selon M. Fréret, toutes les fables qu'on a débitées sur les Amazones. M. de Sainte- Palaye termina la séance par une dissertation sur les mœurs, les usages, les devoirs de l'ancienne chevalerie. €omme ce n'est qu'un détail, il est impossible de le rendre. Cet académicien avait rassemblé avec beaucoup d* esprit et de goût des traits charmants de la simplicité, de la valeur, de la probité et de la galanterie de ces chevaliers.

Depuis quelque temps nous ne voyons plus de tragédies à l'Opéra. Le public paraît avoir un goût décidé pour les ballets où il y a moins d'intérêt et plus d'agrément. On en donne actuellement un dont les paroles sont de Cahusac et la musique de Rameau, qui réussit très-bien. Il est intitulé les Fîtes de V Hymen et de V Amour*. On le donna une fois à la cour au temps du mariage de M»»" le Dauphin. La ville, qui se connaît

\. L*abbé Sallier, Melot et Gapperoanier, ont donné, en 1761, une édition de Joinville, Pari», Imp. royale, in-luUo.

2. Représenté pour la première fois & Versailles, le 15 mars 1747, et à Paris, le 25 novembre 1748.

mieux en musique que la cour, en jouit maintenant et lui fait plus d'accueil.

Dans la première entrée, un peuple instruit, respirant l'amour et le plaisir, vient à bout d'adoucir un peuple d'Amazones sauvages; cette entrée est remplie d'un spectacle noble et intéressant.

La seconde entrée est une fête qu'on célébrait dans l'Egypte en l'honneur du dieu des eaux. Ce jour de joie devait être ensanglanté par le sacrifice d'une jeune fille, lorsque le dieu du Nil sortit des eaux pour s'opposer à un sacrifice aussi barbare. Cette entrée est un peu froide, mais elle est soutenue par le débordement du Nil qui est peut-être la plus belle décoration qu'on ait vue sur notre théâtre.

Dans la troisième entrée, Aruéris, reconnu chez les Égyptiens pour le dieu des Arts, donne une fête où les arts disputent le prix entre eux ; sa maîtresse remporte celui de la voix, et c'était le but qu'il s'était proposé ; il y a dans cette entrée une musette fort applaudie, la voici :

Ma bergère fuyait Tamour, Mais elle écoutait ma musette; Ma muse discrète.

Pour ma flamme parfaite N'osait demander du retour.

Ma bergère aurait craint Tamour.

Mais je fis parler ma musette; Ses sons plus tendres chaque jour Lui peignaient mon ardeur secrète; Si ma bouche restait muette Mes yeux s'expliquaient sans détour.

Ma bergère écoutait Tamour Croyant écouter ma musette.

Avant qu'on ne jouât les Fêtes de f Hymen et de r Amour, on avait donné Pygmalion^ qui avait occasionné ces jolis vers du célèbre M. Piron :

Certain sculpteur d* amour, je sais le fait, En façonnant une sienne statue, La tâtonnait; tout tâtonnant disait : a Que de beautés! si cela respirait,

Que de plaisirs! • Notez qu'elle était nue. Bref, dans Textase et Tâme toute émue, Laissant tomber le ciseau de sa main , Avide, il baise, admire et baise encore. Dans ses regards, dans ses vœux incertains. Presse en ses bras ce marbre qu'il adore. Et tant, dit-on, le baisa, le pressa, — Mortels, aimez, tout vous sera possible, — Que de son âme un rayon s'élança, Se répandit dans ce marbre insensible Qui, par degré devenu plus flexible, S'amoUissant sous un tact amoureux.

Promet un cœur à son amant heureux.

Sous cent baisers d'une bouche enflammée La froide image à la fln animée Respire, sent, brûle de tous les feux.

Soupire, étend ses bras, ouvre ses yeux, Voit son amant plus tôt que la lumière ; Elle le voit, et déjà veut lui plaire; Craint cependant, dérobe ses appas.

Se cache au jour, dompte son embarras.

Et rougissante à son vainqueur se livre. Puis, moins timide, en souriant tout bas. Avec transport de tendresse s'enivre.

Presse à son tour son amant dans ses bras. L'anime enfin à de nouveaux combats.

Et semble aimer même avant que de vivre.

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