‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 48 sur 113 · Représentée le 30 avril · texte numérisé non relu

Représentée le 30 avril

défauts, a été reçue avec de grands applaudissements. Quand je l'aurai revue, j'aurai l'honneur de vous en rendre compte avec tout le soin que méritent une nouveauté de cette importance ei un auteur qui est la seule espérance de notre théâtre.

H y a environ huit jours qu'on a publié ici la traduction d'un roman anglais intitulé David Simple ^ Le but de ce livre, qui a de grands traits de ressemblance avec Paméla^ est de montrer la rareté des honnêtes gens. Si yous lisez cet ouvrage, je crois que vous serez fortement remuée, non par des incidents singuliers ou extraordinaires, mais par l'intérêt que vous prendrez aux personnages que vous verrez parler ou agir. Les caractères sont rendus avec force et naïveté; quelques personnes les trouvent trop multipliés et trop détaillés, je ne suis pas de ce nombre. L'auteur a une sagacité singulière pour démêler les artifices que le vice emploie pour se cacher, et pour décou\Tir les motifs qui peuvent déterminer les hommes. Je ne me souviens pas d'avoir trouvé autant de logique dans un ouvrage de cette nature. L'obscurité et le désordre, si communs aux livres anglais, ne se trouvent point heureusement dans celui dont j'ai l'honneur de vous entretenir; mais on y a été moins heureux dans le choix des images, qui sont souvent basses et quelquefois désagréables. Le style du traducteur n'est ni correct ni élégant; il ne manque ni de force ni de clarté. Ce roman, avec ses bons et ses mauvais côtés, partage Paris; en général, les hommes en sont plus contents que les femmes.

— J'ai eu l'honneur de vous annoncer une tragédie nouvelle de M. Marmontel; je vais tâcher de vous donner une idée juste de cet ouvrage, qui fait un très-grand bruit. Aristomène, citoyen de Messine, a délivré ses compatriotes du joug des Spartiates. Son mérite et son bonheur lui ont fait beaucoup d'ennemis dans sa république. Sa femme, qui craint qu'il ne succombe sous

1. Le Véritable Ami^ ou la vie de David Simple, par Sarah Fielding (traduit Tanglais par de La Place). Amsterdam (Paris), 1749, 2 vol. in-12.

leurs intrigues, se jette avec son fils entre les bras des Spartiates pour l'attirer chez eux, ou pour les engager à faire en sa faveur la guerre aux Messéniens, L'intention de cette femme est aussi obscure dans la pièce que sa démarche était dangereuse pour elle. Sparte renvoie à Aristomène sa femme et son fils. Ce général, quoique touché de leurs bonnes intentions, les abandonne au Sénat, qui lui permet de sauver un des deux coupables; car l'auteur veut que le fils le soit, malgré son extrême jeunesse, et l'obéissance qu'il doit à sa mère. Aristomène ne choisit point, et parce que la chose est impossible, et parce qu'il arrive un événement qui l'en empêche : deux ou trois malhonnêtes gens animent le peuple contre lui; l'armée lui est fidèle et veut malgré lui prendre son parti; il se met entre les deux factions et saisit son fils qu'il est prêt d'immoler en leur présence si les soldats ne s'arrêtent pas. Cette action, moins héroïque que féroce, produit l'eflet qu'il en attendait. Un de ses amis le défait de ses adversaires en les tuant, et réchauffe pour lui les gens vertueux en faisant son éloge.

Le caractère de cet homme est si beau qu'il efface celui du héros dont la vertu n'est que passive. C'est un philosophe sans expérience du cœur humain, un général pacifique à contretemps, un législateur qui craint de punir, un père aussi peu tendre qu'équitable puisqu'il laisse condamner un fils innocent, un époux ingrat qui abandonne sa femme, qui avait tout fait pour lui, à la vengeance de ses compatriotes encore plus qu'à la sévérité des lois, un citoyen sans énergie puisqu'il laisse sa république en proie à trois ou quatre scélérats qui la déchirent. Ce n'est pas tant à son pays qu'il sacrifie sa femme et son fils qu'à ces gens-là qu'il n'a pas seulement la force de haïr; en un mot, c'est un homme moitié sage et moitié imbécile, plus orateur qu'acteur, dont la patience vient d'insensibilité plutôt que de fermeté, qui est toujours dupe et martyr de ses principes et qui mérite toujours de l'être.

Au reste, les détails de cette pièce sont pleins d'esprit et même de génie. L'auteur s'exprime fortement et facilement; des pensées neuves, sans être forcées, sentencieuses sans être froides, ont fait supporter les absurdités qui fourmillent dans ce poëme; dans l'instant que le public était révolté par quelque événement bizarre, il venait quelques vers éclatants qui le réconciliaient

avec l'auteur et qui le déterminaient à l'admiration. Ce sentiment a prévalu sur l'autre; et Arislomèney après avoir roulé par terre jusqu'au quatrième acte, est monté aux nues où il se soutient. Les connaisseurs, les gens de l'art réclament, il est vrai, contre ce succès ; mais le parterre est ferme dans son admiration, et ne se laissera pas sûrement renverser.

Trois réflexions finiront ce que j'ai à dire sur cette tragédie : !• comme le grand mérite de l'auteur est de faire des vers, le premier acte est le meilleur ; 2'' les deux principales situations de la pièce, qui sont le choix qu'on lui laisse de sauver sa femme ou son fils, et le parti qu'il prend de vouloir égorger son fils pour arrêter les fureurs de l'armée, sont tirés, à ce qu'on m'a dit, de l'opéra de Rhadamisle et Zénobie, de l'abbé Metastasio; je n'ai pas ce livre sous la main pour vérifier le fait; 3* le sujet de cette tragédie est tiré de l'histoire de Corse; on l'a mise sous des noms grecs pour lui donner un air plus imposant.

— L'abbé Condillac, le seul Français qui écrive aujourd'hui avec succès sur la métaphysique, avait donné, il y a un an, Y Essai sur l'origine des connaissances humaines. Le succès de cet ouvrage l'a déterminé à publier un Traité des systèmes* dont il démêle les inconvénients et les avantages. Cette seconde production est en quelque façon une suite de la première ; mais elle a sur son aînée l'avantage d'être plus claire et moins sèchement écrite.

L'analyse est de toutes les méthodes la meilleure pour faire des systèmes. Elle renferme deux opérations qui se bornent à composer et à décomposer ses idées. Par l'une, on sépare toutes les idées qui appartiennent à un sujet, et on les examine jusqu'à ce qu'on ait découvert l'idée qui doit être le germe de toutes les autres. Par la seconde, on les dispose suivant l'ordre de leur génération. La synthèse marche par une voie bien différente : elle descend par degrés des principes généraux aux connaissances les plus particulières ; pour cela, elle se sert des notions abstraites, d'idées vagues et peu lumineuses. L'abbé de Condillac a prouvé par l'exemple des plus grands philosophes l'abus des systèmes abstraits fondés sur cette dernière méthode. Ces systèmes, selon lui, sont plus propres à éblouir l'imagina-

Page 1