‹ Correspondance littéraire (volume 5)Chapitre 53 sur 113 · PORTRAIT DE L ABBE LE BLANC · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE L ABBE LE BLANC

« Je remarquai un homme assez laid et dont le front et les regards impudents arrêtèrent mon attention. J'eus bientôt développé tout son caractère : homme de néant et sans fortune, il cherchait à en imposer par la réputation d'un talent assez peu décidé, dur, caustique et peu sociable. Il s'était paré, comme tous les ours de son espèce, de tout ce qui peut adoucir quelquefois des défauts aussi considérables, c'est-à-dire qu'il avait sans cesse à la bouche les mots de probité, d'honneur, qu'il avait peut-être, mais qui ne sont, à vrai dire, qu'un très-léger mérite chez ceux qui n'ont passé ni par les places importantes, ni par les dignités, ni par les grands emplois ; qui n'ont aucune relation avec la république, qui y vivent isolés par état et par nécessité. Le talent, ou plutôt la ressource honnête contre l'indigence dans laquelle cet homme aurait vécu malgré tout le mérite qu'il se croyait, était de se connaître à toutes les superfluités que le luxe avait imaginées. 11 en faisait un petit commerce clandestin, et lui-même s'en était assez bien fourni aux dépens de toutes les dupes qui passaient depuis longtemps par ses mains. »

— La tragédie à^Aristomène a été interrompue au milieu de son succès et après la sixième représentation, par une maladie

sérieuse survenue à un acteur, appelé Roselly, qui y joue un rôle très-important. On ne rédonnera cette pièce que l'hiver prochain. — Il paratt depuis quelques jours un ouvrage considérable sur l'électricité, par M. Jalabert. J'aurai l'honneur de vous rendre compte de cet ouvrage aussitôt que je l'aurai lu.

M. Jourdan, auteur de quelques brochures peu connues et peu estimées, vient de publier une Histoire de Pyrrhus^ roi dÈpire^ en deux gros volumes in-12*. Il n'y a ni recherches, ni esprit, ni style dans cet ouvrage. Les caractères sont tous manques, les réflexions ordinairement plates, les transitions négligées ou malheureuses. L'auteur agrossi son livre d'un grand nombre d'épisodes qu'il a mis dans la bouche de son principal personnage. Il a prétendu jeter par là de la vivacité dans son histoire, et il n'a fait que lui donner un air de roman qui déplaît à tous les gens de bon goût.

Le même auteur a saisi l'occasion de la tragédie d*Aristo^ mène pour donner une vie de ce héros grec, ce qui a fait dire à plus d'un plaisant que M. Jourdan attendait que les autres écrivains eussent dîné pour vivre des miettes de leur table*. Le train parait pris, depuis quelque temps, de publier l'histoire qui fournit des catastrophes au théâtre. La Sémiramis de Voltaire nous procura une rapsodie sous le nom à'Histoire de Sémiramis; le Catilina de Crébillon, une histoire burlesque et inintelligible de Catilina; enfin VAristomêne de Marmontel vient de donner naissance à l'avorton que j'ai l'honneur de vous annoncer.

Puisque nous sommes sur Aristomine^ je vais vous conter une petite anecdote qui lui appartient. Je ne sais si vous savez que nous avons deux théâtres, l'un italien et l'autre français. Les

i. Amsterdam, 1749, 2 ?oI. in-lS.

2* flù(otr« dMmtoméfM, général des Messénims, avec quelques réflexions sur ^ tragédie de ce nom. Paris, 1749, in-13.

acteurs du premier sont inhumés sans contestation comme le reste des chrétiens; les acteurs du second, par une bizarrerie dont on ne saurait rendre raison, sont excommuniés et privés des honneurs de la sépulture. L'acteur dont la maladie a fait suspendre les représentations d! Aristamêne a été visité par son pasteur, qui voulait l'engager à renoncer à sa profession. Celui-ci n'a répondu à toutes les exhortations qu'on lui a adressées sur ce sujet que ce vers fort connu d'une de nos tragédies :

Seigneur, n^abusez pas de Tétat où je suis.

Des dispositions si peu chrétiennes ont allumé la bile du curé; il a menacé d'une mort prochaine et funeste un acteur qui fôt déjà rétabli et qui va remonter sur les planches dans peu de jours.

— 11 y avait seize ou dix-sept ans que Rémond de Saint- Âlbine, auteur du Comédien^ faisait la Gazette de France. Il vient d'être privé de cet avantage, parce qu'il s'est trouvé un homine qui a offert de l'écrire à meilleur marché, et cet homme c'est le chevalier de Mouhy. Un ouvrage si important ne pouvait tomber en de plus mauvaises mains. Le nouveau gazetier est totalement décrié, à prendre ce mot dans toute l'étendue qu'il peut avoir.

— J'ai eu l'honneur de vous marquer dans ma dernière lettre que M. de Hontazet, évèque d'Autun, était comme désigné pour remplir la place vacante à l'Académie française par la mort de M. Amelot. L'évèque de Troyes, M. Poncet de La Rivière, a dérangé tout cela en se mettant sur les rangs. L'Académie, ne pouvant se déterminer sur le choix d'un des deux prélats, a nommé M. le maréchal duc de Belle-Isle. Il sera reçu sur la fin du mois, et personne ne doute que le P. de La Neuville, jésuite célèbre, ne fasse son discours de réception. La chanson qui a couru lorsqu'on croyait que l'évèque d'Autun remplacerait M. Amelot en a rappelé trois ou quatre autres sur des sujets à peu près semblables. Gomme elles sont jolies et qu'apparemment vous ne les avez pas sues dans le temps, je vais les transcrire ici.

Les académiciens, pour être payés de leurs jetons, étant dans Tusage d'offrir une place au contrôleur général des finances,

s'adressèrent dans ce dessein à H. Ghamillard, qui leur dit de nommer son frère, évèque de Senlis. On fit courir alors la chanson suivante sur Pair de Joconde :

Quoi donci était-elle endormie?

Jouait-elle à colin-maillard, La malheureuse Académie, Quand elle élut Jean Ghamillard?

Est-il versé dans la science?

Des muses sera-t-il Tappui?

Son frère, ministre de France, Corps pour corps répondra pour lui.

Les mêmes offres ayant été faites à M. Desmarets, ce ministre indiqua H. Maliet, un de ses commis, qui lui avait adressé peu auparavant une ode très-flatteuse. Cet événement fut suivi de ce triolet :

Monsieur Maliet vient d'être élu.

Il entend fort bien la finance ; A-t-il écrit, même a-t-il lu?

Monsieur Maliet vient d'être élu.

Monsieur Desmarets Ta voulu :

Il en a signé Tordonnance ; Monsieur Maliet vient d'être élu.

Il entend fort bien la finance.

Cette chanson fut suivie de cette épîgramme,' qui a conservé sa réputation :

Parmi les beaux esprits il est mort un confrère : Desmarets met Maliet à cette place-là.

Ainsi Rome eut jadis pour consul honoraire Le cheval de Galigula.

Après l'élection de M. de Moncrif, auteur de V Histoire des chatSi coururent deux couplets sur Tair : Pour la baronne :

Par la chattière, On voit les héros se glisser {bis).

L'historien de la gouttière Chez les Quarante vient d'entrer

Par la chattière.

Chez les Quarante, Tels auteurs n^entraient point jadis (bis]. Leur gloire était bien différente; Mais aujourd'hui tous chats sont gris

Chez les Quarante.

— M. Bertin, receveur des parties casuelles,qui a 100,000 livres de rente et fort peu d'érudition, vient d'entrer à l'Académie des inscriptions et belles-lettres; on a dit assez plaisamment, ce me semble, à cette occasion, que la place d'Académie était tombée aux parties casuelles.

— M"* de Saint-Phalier, fille publique et qui est actuellement à M. de La Garde, conseiller au Parlement, vient de publier un roman intitulé le Portefeuille rendu *. L'auteur feint qu'ayant acheté une maison de campagne, elle y a trouvé des

ettres qu'elle donne au public. Ces lettres contiennent l'histoire de M»»« de *** et du comte de ***. C'est une femme qui, après avoir vécu pendant quelque temps avec son mari dans la meilleure intelligence du monde, reçoit chez elle un des amis de son mari. Une conduite sage et régulière avait établi sa réputation ; l'ami infidèle tente la conquête de cette femme vertueuse, et il réussit. De là le mauvais ménage dont le résultat est le couvent. Ce qui amène l'histoire de Sainte-Isidore, religieuse. Cette solitaire n'a eu d'autre vocation que la perfidie de son amant, et quel amant encore ! un écolier qui était venu passer les vacances à Falaise, dans sa famille, où Sainte-Isidore avait été invitée. Cet écolier était grand, bien fait et délié. Il donna dans la vue d'Isidore. Quelle fille à sa place n'en eût pas fait autant? L'air de la campagne, la liberté qui y règne, les jeux innocents qu'on y invente pour s'amuser, la familiarité des deux sexes, la nature qu'on y contemple sous les formes les plus riantes; tout en un mot y inspire des désirs. La facilité qu'on a de les satisfaire empêche de les étoufl'er, on s'y abandonne; un pVé, un bois, un bocage, le moindre ormeau suffit. Les commodités du lieu vous invitent, on s'y repose, on parle d'amour, on n'a pour témoin que la nature, et la nature triomphe. Sainte-Isidore l'éprouva ; mais, les vacances passées, elle n'entendit plus parler de son perfide amant. Malheureusement pour elle, il la laissa grosse. Ce fruit

i» Le Portefeuille rendu, ou Lettres historiques, Paris, 1749, 2 parties in-12.

de l'automne mûrissait à vue d'œil. Comment le cacher? La mère de Sainte-Isidore s'aperçoit de la mélancolie de sa fille; elle en veut savoir la cause. Mais quel coup de foudre quand Sainte- Isidore lui déclare l'état où elle estl La douleur de la mère est si vive qu'elle ne survit que quinze jours. Enfin, Sainte- Isidore, après bien des chagrins, se détermine à entrer en religion. Voilà, en substance,. ce que contiennent ces lettres. Le style en est long et plat, les images basses et communes, la narration froide et insipide ; sans la singularité et la qualité de Fauteur, je ne vous aurais pas parlé de l'ouvrage, qui est dédié à M"' la marquise de Pompadour.

— M. Diderot, un de nos plus profonds métaphysiciens et de nos plus ingénieux écrivains, vient de publier un ouvrage intitulé Lettres sur les aveugles^ à Viuage de ceux qui voient^. Cette production doit son origine à l'opération d'un aveugle-né à qui M. de Réaumur vient de faire abattre la cataracte. 11 paraît que le but de l'auteur est de prouver que les aveugles-nés ont des idées différentes de ceux qui voient; que leur morale, leur métaphysique n'est pas la même ; qu'ils croient que l'âme est au bout de leurs doigts; qu'ils ont une autre idée de la Divinité que nous; qu'il est impossible de leur prouver l'existence de Dieu par les merveilles de la nature; qu'ils sont naturellement insensibles, inhumains, amis de l'ordre, ennemis du vol, soit parce qu'on peut aisément les voler, soit parce qu'eux-mêmes ne peuvent pas facilement le faire sans être aperçus; enfin, que leur statique est plus sûre que la nôtre parce qu'ils se sont fait de leurs bras des balances si justes et de leurs doigts des compas si expérimentés, qu'ils perçoivent à merveille le poids des «)rps et la capacité des vaisseaux,- que la surface des corps n'a guère moins de nuances pour eux que le son de la voix, et qu'il D'y a point à craindre qu'un aveugle prenne sa femme pour une autre, à moins qu'il ne gagnât au change; enfin un aveuglené est un prodige. L'auteur insiste sur deux aveugles célèbres, 'un en France, l'autre en Angleterre.

M. Diderot alla, il y a peu de jours, à Puiseaux, village dans 'e voisinage de Paris, pour y voir un aveugle-né; il le trouva ^upé à distiller des liqueurs; s' étant avisé de lui en témoigner

^. Londrcg (Pari»), 1749, in-12.

sa surprise : n Je m'aperçois, monsieur, lui dit l'aveugle, que vous avez de bons yeux; vous êtes surpris de ce que je fais : pourquoi n'étes-vous pas aussi étonné de ce que je parle? » Le bruit dirige aussi sûrement un aveugle que la vue dirige ceux qui voient. Celui dont on parle, ayant eu querelle avec son frère, saisit le premier objet qui lui tomba sous la main, le lui lança, l'atteignit au milieu du front et retendit par terre. Cette aventure le fit appeler à la police ; les menaces ne l'intimidèrent point : « Que me ferez-vous? dit-il à M. Hérault. — Je vous jetterai dans le cul d'une basse-fosse, lui répondit le magistrat. ~- Eh ! monsieur, lui répliqua l'aveugle, il y a vingt-cinq ans que j'y suis. » De là l'auteur tire une induction que, si nous avons du plaisir à vivre parce que nous voyons, les aveugles sortent de la vie comme d'un cachot, et ils ne doivent point avoir de regret à mourir.

En effet, Saunderson, autre aveugle-né, étant sur le point de mourir, ne put jamais être ébranlé sur son incrédulité. Après beaucoup de raisonnements auxquels le ministre ne savait que répondre, le moribond ajouta : a Voyez-moi bien, monsieur Holmes, je n'ai point d'yeux; qu'avons-nous fait vous et moi, l'un pour avoir cet organe, l'autre pour en être privé? »

Parmi beaucoup de diffi<5ultés qui sont très-bien éciaii-cies dans cette longue lettre, il en est quelques-unes où je crois que l'auteur n'a pas pris le bon parti. Celle-ci, par exemple : M. Diderot demande si un aveugle de naissance, ayant appris à distinguer par l'attouchement un cube et un globe de même métal, peut, dans le moment même que la vue lui est rendue, discerner deux corps et dire : « Voilà le globe, voilà le cube. » L'auteur soutient l'affirmative. Je suis persuadé du contraire, et j'imagine que Saunderson lui-même, qui avait inventé une arithmétique palpable et qui donnait des leçons publiques d'optique, n'aurait jamais pu, en recouvrant ses yeux, se servir de ses fils et de ses épingles placés sur une tablette pour faire ses démonstrations géométriques et ses opérations arithmétiques. H aurait été forcé de refermer les yeux pour retrouver l'usage de tous ces fils et de toutes ces épingles.

Ces légères critiques n'empêchent pas que la lettre que je vous annonce ne soit très-adroite, très-ingénieuse, remplie d'une bonne et fine métaphysique, écrite avec beaucoup de

clarté et d'élégance. Les hardiesses qui s'y trouvent font qu'on la répand avec une sorte de précaution et de mystère. Le magistrat a sévi plu» d'une fois contre des ouvrages où il y avait moins de philosophie.

— Depuis environ douze ou quinze mois, un jeu appelé la comète est devenu le jeu de tout le monde. H. de Boissy, attentif à saisir tous les petits ridicules, s'est emparé de ce sujet et l'a traité pour le théâtre italien. Je sors actuellement de ce spectacle, composé d'une comédie, d'un vaudeville et d'un ballet : tout cela s'est trouvé si misérable qu'on n'a pu finir la représentation.

— Notre très-illustre et très-célèbre musicien, M. Rameau, prétend avoir découvert le principe de l'harmonie. M. Diderot lui a prêté sa pluQie pour mettre dans un beau jour cette importante découverte *. Le ministère a jugé à propos qqe ce système fût développé par son auteur dans une assemblée de l'Académie des sciences. Le public attend avec impatience le triomphe d'un artiste qu'il adore, et qui lui procure tous les jours des plaisirs si vifs.

1. Cette collaboration de Diderot aux ouvrages du grand Rameau n^est pas, que nous sachions, autrement établie. Un passage du livre de Ch. Burney {De Vétat jMrésent de la musiqiie en France, en Italie, etc., traduit par C. de Brack, Genève, 1809-1810, 3 vol. in-8), pourrait seul confirmer le dire de Raynal. Burney visita Diderot en décembre 1770, et après avoir entendu sa fille Angélique jouer du clavecin, obtint du philosophe non-seulement la communication de ses manuscrits sur Tart musical, mais leur abandon. 11 ne peut être question du manuscrit du Traité d'harmome signé par Bemetzrieder, qui parut en 1771. Que sont devenus les papiers de Ch. Burney? Voici l'extrait de son livre :

« J*al causé souvent avec M. Diderot, J*ai eu lieu d'être charmé de trouver que parmi toutes les sciences que son vaste génie et sa profonde érudition ont embrassées, il n'y en a aucune qui l'intéresse plus pai-ticulièrement que la musique. M"« Diderot, sa fille, est une de» plus fortes clavecinistes de Paris, et pour une femme elle avait des connaissances extraordinaires sur la modulation. Quoique j'aie eu le plaisir do Tentendre pendant plusieurs heures, elle n'a pas joué un seul morceau français. Tout était italien ou allemand; d'où il n'est pas difficile de fonder son jugement sur l'opinion du goût de M. Diderot dans la musique. Il entra avec tdDt de zèle dans mes vues sur l'histoire de son art favori qu'il me présenta une quantité de ses propres manuscrits qui auraient suffi pour un volume in-folio pour ce sujet Je les regarde comme inappréciables venant d'un tel écrivain : o Les voici, « prenez-les, me dit-il, Je ne sais ce qu'ils valent. S'ils contiennent quelques maté- "* riaux pour votre projet, employez-les dans le cours de votre ouvrage comme votre • propriété, sinon. Jetez-les au feu. n Mais malgré cette cession légale je me considère moi-même comme comptable de ces papiers non-seulement à M. Diderot, mais au public. »

— On va jouer dans trois ou quatre jours une comédie de Voltaire en trois actes et en vers. Vous connaissez le célèbre roman anglais intitulé Patnéla; c'est de là qu'est pris le sujet de la comédie. — Les comédiens donneront d'abord, après, les Amazonesy tragédie de M"* du Bocage. Cette pièce ne naît pas sous un astre favorable, et le public est extrêmement prévenu contre elle.

Il y a longtemps qu'on cherche pour aller aux grandes Indes un chemin plus court que celui qu'on est obligé de prendre. De très-habiles gens ont imaginé qu'on parviendrait à le trouver par la baie d'Hudson. Henri Ellis, gentilhomme anglais, y a fait, en 1746 et 1747, un voyage dont on vient de nous donner une assez bonne traduction*. Cette relation est en trois parties : la première est l'histoire des expéditions entreprises durant un assez grand nombre d'années pour faire réussir cet important projet; la seconde renferme un détail bien circonstancié des découvertes qu'a faites cet Ellis; la troisième roule sur des raisons, la plupart fort bonnes, qui doivent faire espérer que ce passage réussira. Le premier morceau est exact, net et précis et sec. Le second renferme quelque chose de l'histoire naturelle des mœurs, du commerce des sauvages qui habitent les bords de la baie ; mais il n'y a rien dans tout cela de naïf, de piquant, ni d'intéressant. Le troisième est d'un bon physicien et d*un homme qui a de la pénétration. En général, le ton dont est écrit cet ouvrage n'est point agréable; il paraît fait par un homme du métier et pour les gens du métier.

— Il paraît une traduction en vers du Temple de la Renommée^ célèbre poëme de M. Pope. Le poète feint qu'il a vu ce monument dans un songe; son imagination le transporte dans les airs et lui présente un superbe édifice où la Renommée qui y préside décide souverainement de la réputation des hommes.

1. Voyage à la baie d'Hudson, fait par la galiote le Dobs et la Californie, en 1746 et 1747, pour la découverte d'un passage au nord-owst, avec une description exacte de la côte et un abrégé de l'histoire naturelle du pays, (Traduit de ranglvs par Sellius.) Paris, 1749, 2 yol. lD-i2.

Les faces extérieures du temple sont ornées de statues des législateurs» des conquérants, des philosophes, des grands écrivains de l'antiquité. Dans l'intérieur, les différents genres de mérite, où les divers états viennent prier la Renommée de les rendre célèbres; elle les reçoit bien ou mal, selon qu'ils sont utiles ou nuisibles à la société. Voici comment parlent les petits-maîtres, l'espèce la plus méprisable qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre :

Dans des pas cadencés la bouillante jeunesse

Vient aussi présenter ses vœux à la déesse :

« Nous devons, disaient-ils, attirer vos regards ;

Notre air noble et galant mérite des égards,

Admirez nos plumets, l'éclat de nos fourrures;

C'est nous qui décidons du goût et des parures.

Des spectacles, des bals, des cadeaux et des jeux;

Sans cesse nous cherchons le secret d'être heureux :

Nous avons fait un art des plaisirs de la table.

Du beau talent de plaire et de paraître aimable;

Pour être plus connus nous vivons à la cour ;

Là notre unique soin est Tintrigue et l'amour ;

Nos jours sont pour les grands, nos nuits sont pour les belles;

Nos soins ont réussi rarement auprès d'elles.

Mais pour nous consoler de nos mauvais succès

Nous nous plaignons partout d'être aimés à l'excès;

Nous nommons ces beautés même sans les connaître;

Quand on nous croit heureux nous nous figurons l'être.

Laissez d'autres jouir de la réalité;

Donnez-nous-^n l'honneur sans l'avoir mérité. »

Vous pouvez juger par ces vers du mérite de la traduction, qui est de la façon de M"* du Bocage. Cette dame a plus la fureur que le talent de rimer. L'ouvrage original est écrit fortement et philosophiquement, comme tous ceux de l'illustre Pope; c'est dommage qu'il s'y trouve quelques contradictions, un assez grand désordre et une duplicité de sujet.

— M. Fréron, élève du feu abbé Desfontaines et caustique comme lui, vient de commencer un ouvrage périodique sous ce titre : Lettres sur quelques écrits du temps *. L'auteur feint que la Critique lui a apparu et lui a ordonné d'examiner les produc-

i* Ces LeUres parurent de 1749 à 1754, et forment 13 vol. in-12.

lions qui méritaient cette discussion. Il faut que cette vision soit ancienne, puisque Texamen roule sur des ouvrages qui ont paru il y a près de dix-huit mois.

Le Méchant^ comédie de H. Gresset, essuie les premiers traits du critique ; selon lui, il y a dans cet ouvrage de la philosophie, une grande connaissance des mœurs, des détails et des vers fort heureux ; mais ce n'est pas une action théâtrale, ce n'est qu'un dialogue. D'ailleurs le sujet est trop générique. Le héros de la pièce n'est que tracassier, il n'a point de but, il n'est ni odieux ni ridicule. On ajoute que le Michanl est une copie du Médisant de Destouches.

L'examen du Méchant est suivi de celui de V Histoire du parlement d'Angleterre. Il prend à cette occasion fantaisie à M. Fréron de faire un parallèle de l'abbé Raynal et de l'abbé de La Bletterie, auteur de la belle Histoire de Julien F Apostat, L'abbé Raynal, dit le critique, a plus d'imagination, l'abbé de La Bletterie plus de jugement; Tun paraît plus versé dans la connaissance des hommes, l'autre plus instruit des choses. Le premier aie pinceau plus hardi, plus brillant; le second l'a plus poli, plus correct. L' ex-jésuite semble profond dans les détours de la politique ; l'ex-oratorien a une certaine candeur qui impose moins et qui persuade davantage. Celui-là veut à toute force arracher votre admiration par une suite non interrompue d'images vives et de traits saillants; vous vous plaisez à louer dans celui-ci le sacrifice qu'il sait faire des ornements trop pompeux et trop recherchés. V Histoire de Julien V Apostat satisfait l'âge mûr, Y Histoire du parlement d^ Angleterre flatte la jeunesse.

L'article le plus détaillé des lettres que j'annonce est l'examen de Denys le Tyran. 11 en résulte que M. Marmontel a le génie et l'enthousiasme qui conviennent à l'épopée, mais qu'il n'a pas le style propre de la tragédie. On se défie, dit le critique, des poètes qui trop fréquemment font briller les éclaire et partir la foudre. On peut les comparer à ces ennemis inférieurs en forces qui placent de fausses lumières et font beaucoup de bruit pour faire croire qu'ils sont moins faibles et plus nombreux qu'ils ne sont réellement.

Un recueil d'oraisons funèbres par M. Maboul, évêque d'Alais, est le dernier ouvrage discuté. Ces discours, les plus

froids que j'aie jamais lus, sont ici élevés aux nues, sans que j'en sache la raison. Le meilleur est sans contredit l'éloge de Madame Palatine de Bavière, abbesse de Maubuisson. On rapporte un trait remarquable de l'humilité de H'"* de Maubuisson à l'occasion d'une autre abbesse qui, curieuse de la voir, mais inquiète sur le rang et la préséance, lui fit demander si la droite lui serait donnée. « Depuis que je suis abbesse, dit Madame Palatine, je ne connais ni la droite ni la gauche que pour faire le signe de la croix. »

Piron a appelé Fréron tin vers sorti du cadavre de Fabbé Desfontaines. Cette expression est trop basse et trop méprisante. Le nouveau critique n'a pas la même facilité de style, l'art d'analyser un livre, l'étendue des connaissances qu'avait son prédécesseur; mais il a peut-être plus que lui l'épigramme à la main et une manière d'écrire plus ingénieuse.

— M. Rémond de Saint-Marc vient de nous donner une trèsjolie édition de ses œuvres en cinq volumes *. C'est de la morale, de la galanterie, de la critique, des dialogues. Il faut vous dire quelque chose de tout cela, dont une partie est déjà connue et l'autre paraît pour la première fois.

!• Les Lettres philosophiques sont peu de chose; ce qui s'y trouve de sensé est commun ; et, s'il y a des choses qui paraissent plus recherchées, elles sont fausses ou imprudentes. Il prétend, par exemple, que les enfants ne doivent point de reconnaissance à ceux qui leur ont donné le jour ; voici comme il fait parler par un fils à son père : « Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez été fort occupé de moi dans les premiers instants de ma création; vous n'aviez pensé à rien, je n'existais pas encore, et je puis croire que vous aviez quelque chose de mieux à faire que de songer à moi. Quant à l'éducation que vous m'avez donnée, vous ne pouviez honnêtement me la refuser : il est vrai que vous avez donné vos soins pour me la rendre utile; mais c'est que vous vouliez me mettre en état de vous faire honneur ; et en cela vous avez encore travaillé pour vous-même. Ne voudriez-vous pas aussi que je vous tienne compte du glorieux établissement que vous m'avez donné en me mariant? En bonne foi, l'auriez-vous fait et vous seriez-vous dépouillé si

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